18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 20:14

Jérôme Garcin. Bleus Horizons. Paris : Gallimard, 2013.

 

Ceci est un roman, roman historique, est-il précisé en quatrième de couverture. Jérôme Garcin évoque, de manière romancée, la destinée du poète Jean de la Ville de Mirmont, foudroyé au combat (« à l’ennemi », comme on disait à l’époque de manière politiquement correcte) en novembre 1914, à l’âge de 28 ans. Pour ce faire, l’auteur s’est déguisé en un intercesseur ami du héros, Louis Gémon, dont la vie est un roman. Sans même parler de sa mort qui vaut le détour (et dont je ne dirai rien).

 

 

En ce sens, ce texte – pour parler comme les universitaires des années 70 – est remarquablement exemplaire : Jean accède au statut de personnage de roman ; Louis, le narrateur, entre dans la réalité. Jean et Louis se sont connus sous les drapeaux à Libourne, au moment de l'incorporation. L’amour de la littérature les a réunis. Louis a été fasciné par le courage de Jean, sa bravoure au feu, sa détermination, sa volonté de gagner cette guerre. Louis s'est demandé comment un poète aussi sensible, aussi proche de sa mère, pouvait être un combattant aussi acharné.

 

Jean sera à jamais traumatisé par la mort de Louis au Chemin des Dames, enseveli sous des tonnes d’argile, les reins brisés : « Le buste droit, la tête levée, les yeux ouverts, la baïonnette au canon et la musette au flanc, il s’apprêtait à bondir pour se battre. Il était comme empêché. C’est une vision qui, depuis, me hante chaque nuit. Un gisant en action, oui, c’est ça. »

 

Dans la vraie vie, Jean avait été l’un des proches amis de François Mauriac, à qui il avait inspiré le titre de son recueil de poème Les Mains jointes. Mais autant Mauriac, poitrinaire, fit une guerre de confort (on ne parlera pas de la guerre de couard mythomane de l’éditeur Bernard Grasset que l'on croise également dans ce livre), autant celle de Jean fut une quête violente et nécessaire, peut-être suicidaire. Blessé au combat, Louis manque de perdre l’usage de ses jambes. Cela importe peu : la mère de toutes ses blessures, c’est la perte de son ami, à la recherche duquel il va vouer sa vie … et se perdre.

 

Malingre, Jean avait été réformé : « Je ne suis pas assez vivant pour faire un bon mort », disait-il. Mais les descriptions apocalyptiques que propose Garcin des champs de bataille nous persuadent qu’il n’y a pas de « bons morts ». À peine descendus du train, les recrues sont livrées, la peur au ventre, à une boucherie qu’ils ne comprennent pas : « le plus effrayant fut de sentir dégringoler sur nos capotes une pluie molle de débris humains. […] Les balles font des blessures nettes et propres. Alors que les obus transforment les corps en bouillies infâmes, mutilent atrocement, éventrent, décapitent et laissent monter dans l’air chargé de poudres d’irrépressibles, inextinguibles, insupportables plaintes. Elles ne cessaient qu’avec la naissance de l’aube. »

 

Dans ce monde dantesque, Jean va mourir sous un « ciel sans dieu » car un obus va pulvériser l’alentour avec la violence d’une « soufflerie d’orgue ». Blessé, Louis sera transporté à Deauville. Une des caractéristiques de la « Grande Guerre » fut, justement, la proximité insolente de l’enfer des tranchées et du paradis de l’« arrière », où l’on côtoieait Jean Cocteau et Minstinguett, le maharaja de Kapurthala et le chocolatier Meunier. Le tout dans une insousciance et un luxe luxe dignes de ceux du « monde d’avant » cher à Stefan Zweig. Avec le recul, nous savons que ce monde ne reviendra jamais. Isadora Duncan a perdu ses deux enfants, noyés. Elle endosse l’uniforme d’infirmière de la Croix-Rouge. Sans que cela relève d’un plan-com’ mis au point par son imprésario. Elle explique aux blessés qu’ils reverront bientôt leurs « chers enfants ». Reconnaîtront-ils leur femme, ceux qui ont sombré dans la folie, qui dodelinent de la tête comme des poupées cassées que les pauvres prières des infirmières ne peuvent apaiser ?

 

Comme tous ces hommes tremblants à l’idée de devoir retourner à la vie civile, Louis ne saura pas affronter le monde réel, ce pourquoi il cherchera un sens à sa vie dans la connaissance de celle de son camarade : « Rien ne m’intéresse de ce qui n’est pas mon ami. » Il va comprendre que, comme Maupassant ou Huysmans, Jean a trouvé dans la littérature un dédommagement pour sa vie d’employé aux écritures. Louis va découvrir la grande qualité de l’œuvre, certes embryonnaire, de Jean. Il rendra ainsi visite à Gabriel Fauré qui a mis en musique son poème “ Vaisseaux, nous vous aurons aimés ”  :

 

Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte ;

Le dernier de vous tous est parti sur la mer.

Le couchant emporta tant de voiles ouvertes

Que ce port et mon cœur sont à jamais déserts.

 

La mer vous a rendus à votre destinée,

Au-delà du rivage où s'arrêtent nos pas.

Nous ne pouvions garder vos âmes enchaînées ;

Il vous faut des lointains que je ne connais pas

 

Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre.

Le souffle qui vous grise emplit mon cœur d'effroi,

Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère,

Car j'ai de grands départs inassouvis en moi.

 

En 1938, Louis rencontre Mauriac sur ses terres, à la saison des vendanges, quand l’air est « rond et sucré » (admirable image de Garcin pour qui connaît le Sud-Ouest à ce moment de l'année). Mauriac a fait tout ce qu’il a pu pour la postérité de son ami, mais les temps ne sont pas à la poésie. Mauriac pense que Jean attendait une mort qui donnerait un sens à sa vie avant de confier à Louis cet étrange cauchemar : « je meurs, j’aborde à la rive où il se tient tout droit, et lui, le jeune homme éternel, ne me reconnaît pas. C’est horrible.»

 

Quand survient la Seconde Guerre mondiale, quand il ne sert plus de célébrer les liens posthumes qui unissent les deux hommes, quand il n’est même plus utile de se demander pourquoi certains meurent et d’autres pas (comme Jérôme Garcin lui-même qui perdit à l’âge de six ans son frère jumeau), quand le devoir devient fardeau et paralysie, Louis dresse un bilan funèbre de son existence : « J’ai cru que je survivais à Jean, mais la vérité, c’est que je me suis tué pour lui. Je lui ai tout sacrifié, au point d’en oublier de respirer. Je n’ai pas réussi à écrire parce que je passais mon temps à le relire. J’ai préféré son passé à mon avenir. Il a été mon jumeau de guerre, mon double idéal, et je ne suis jamais parvenu à en faire le deuil. »

 

Qui ne peut vivre sa vie ne peut vivre la vie d’un autre.

 

Un livre très beau et très altruiste.

 

 

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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 16:26

Lors de la Coupe du monde de football de 1978 en Argentine, le pays hôte s’est qualifié miraculeusement par un 6 à 0 face au Pérou. Cette victoire écrasante a toujours parue suspecte à beaucoup. Mais l’important est que, pendant que l’équipe trouvait le chemin des filets adverses, la dictature torturait et tuait sans répit.

 

En 1978, le Pérou subit la dictature militaire du général Francisco Morales Bermudez. Il est très vraisemblable que Videla et lui ont scellé un parte de mort : l’équipe péruvienne prenait une déculotté (les Argentins devaient gagner par quatre buts d’écart pour se qualifier en demi-finale) et Videla s’occupait d’éliminer treize ressortissants péruviens opposés à la dictature.

 

Selon l'ancien sénateur péruvien Genaro Ledesma Izquieta, Buenos Aires s’était engagée, en échange de la victoire, à accueillir ces opposants puis à les faire disparaître au cours d'un “ vol de la mort ”. C’était la première fois que le Pérou rejoignait les régimes qui collaboraient – au sein de l’opération Condor  – avec les régimes qui éliminaient leurs opposants politiques (Chili, Argentine, Uruguay, Paraguay, Brésil et Bolivie).

 

Capturés pour avoir participé à la grève générale qui parvint à mettre un terme à la dictature péruvienne en mai 1978, les treize opposants péruviens furent emmenés par la force en Argentine par avion militaire. À San Salvador de Jujuy, on les obligea à demander l’asile politique, ce qu’ils refusèrent. Ils furent transférés, toujours par la force, à Buenos Aires et jetés en prison. Le gouvernement de Videla finit par accepter de les libérer à condition que la France paye les frais occasionnés par cette libération !

 

La victoire footballistique miraculeuse survint après des pressions exercées contre les footballeurs péruviens, mais aussi après l’envoi au Pérou d’un chargement de 14 000 tonnes de grain argentin.

 

En 1986, lors de la Coupe du monde au Mexique, Maradona sera aidé par dieu lui-même qui lui accordera de pousser le ballon à la main (« la mano de Dios ») au fond des filets anglais. Ce qui était tout de même plus urbain que les menées des crapules galonnées.

 

 

 

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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 08:18

En nommant Nicole Fioraso ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Hollande savait très bien qu’en confiant cette responsabilité à une femme d’affaires, il poursuivait et amplifiait la démarche de Pécresse, elle-même fille d’un universitaire homme d’affaires. Hollande n’a beau avoir la finance que pour « seul ennemie », la financiariasation de l’université va se poursuivre de plus belle avec les Solfériniens. Pour ce faire, il convient, entre autre, de mettre au rancart la seule arme dont disposent les gens de culture, chez nous comme ailleurs : la langue. Remiser le français, l’italien, l’espagnol, l’allemand etc. au profit du globish, de la langue de Wall Street. Fioraso a prévenu : s’ils ne basculent pas partout et tout le temps vers l’anglo-américain globish, les universitaires français se retrouveront « à cinq à discuter de Proust ». On sent bien que le mépris que voue cette personne aux enseignants du supérieur n’a d’égal que celui qu’affichait Sarkozy qui, lui au moins, avait l’excuse d’avoir raté ses études, de la 6ème au DEA.

 

Je propose ici une remarquable analyse de Philippe Arnaud sur quelques minutes consacrées par le Journal Télévisé de France 2 à un basculement qui va contribuer à faire de la France une colonie, non pas des États-Unis, mais du monde de la finance.

 

Je m'arrête ici sur un sujet du journal de 20 h du mercredi 15 mai, par David Pujadas. Ce sujet (traité un peu après 20 h 23, comme l'annonce Pujadas) avait pour sujet : "Cours en anglais, la polémique à l'université".

 

On a, d'abord, une présentation générale de plusieurs sujets, parmi lesquels celui-ci, dont voici le chapeau : "A suivre : renoncement ou pragmatisme ? Faut-il développer les cours en anglais pour attirer les étudiants chinois ou indiens ? Le projet de loi enflamme les défenseurs

de la langue française". Puis, après la présentation d'un autre sujet, Pujadas passe à celui qui nous occupe :

 

David Pujadas : "Dans l'actualité également, cette polémique, très vive, qui a trait à la défense du français et à l'évolution de l'Université. Le gouvernement souhaite, vous le savez, rendre notre enseignement supérieur plus attractif auprès des étudiants étrangers, et une nouvelle loi va élargir, même si c'est à la marge, les cours en anglais. Alors, faut-il parler d'opportunité, ou de sabordage de la langue ? Le projet, en tout cas, met en émoi une partie de la sphère intellectuelle : certains crient au scandale, d'autres estiment que c'est une chance pour

la France. Enquête : Anne Ponsinet avec notre bureau à Toulouse".

 

[Dans une salle, d'une soixantaine de personnes, on voit un jeune professeur dire : "Good afternoon, everybody".] Anne Ponsinet : "Les étudiants sont français, le prof est néerlandophone. Mais, en mastère, depuis cinq ans, dans cette école de commerce, les cours se font en anglais même quand l'enseignant est français, c'est comme une évidence.

 

Un étudiant : "Il y a un vocabulaire spécifique à apprendre, qu'on n'a pas l'habitude de maîtriser dans la vie de tous les jours, mais... on se forme... à force d'entendre, on finit par ne plus faire vraiment la différence".

 

Le professeur [traduction du propos qu'il tient en anglais] : "Ils veulent faire une carrière dans le commerce, alors il faut parler la langue du commerce et c'est l'anglais. Ce n'est ni le néerlandais, ni l'espagnol, ni l'allemand, c'est l'anglais."

 

Anne Ponsinet : "Dans le sillon des écoles privées, l'université aussi s'est mise au cursus en anglais. Comme la très prestigieuse école d'économie de Toulouse. Ici aussi, on veut les meilleurs profs, quitte à faire des infidélités à la francophonie."

 

[Ici, intervention de Bruno Sire, président de l'université de Toulouse I : "Dans mon université, on a à peu près 10 % de notre corps enseignant qui est étranger et qui ne maîtrise pas suffisamment la langue française pour enseigner correctement en français. Donc, ces gens-là, j'ai besoin de leur permettre d'enseigner en anglais ou dans leur langue d'origine, et donc, si on m'interdit de le faire, ces gens ne viendront plus en France et ça sera une perte sèche pour nos équipes de recherche.]

 

Anne Ponsinet : "Pour ces universitaires, c'est une évidence, la loi doit autoriser ces cours en langues étrangères, aujourd'hui seulement tolérés. [Ici, changement d'écran, on passe d'une salle de classe à l'Assemblée nationale.] Idée combattue au contraire cet après-midi par l'UMP Jacques Myard, au nom de la défense du français"].

 

Jacques Myard [qui, ironiquement, s'adresse au Premier ministre en anglais] : "Mr Prime minister, I wish to ask you a question".

 

Anne Ponsinet : "Interpellé sur son renoncement à défendre sa langue, la ministre répond au nom de l'attractivité des universités françaises".

 

 

Geneviève Fioraso, ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche : "Pour accueillir les étudiants des pays émergents, la Corée, l'Inde, le Brésil, dans les matières scientifiques, économiques, techniques, qui, aujourd'hui, ne viennent pas en France, ils nous le disent, à cause de l'obstacle du langage."

 

Anne Ponsinet : "Loin de l'hémicycle, le philosophe Michel Serres s'inquiète de son côté de voir sa [accentué sur "sa"] langue française déserter certains domaines scientifiques ou techniques à l'université".

 

Michel Serres : "Dès lors qu'une langue ne peut plus tout dire, elle est virtuellement morte. C'est-à-dire, une langue n'est vivante que quand elle peut tout dire. Et par conséquent d'enseigner certains types de techniques, certains types de sciences, certains types de spécialités dans une autre langue, enlève à la langue les corpus correspondants. Et par conséquent, elle ne peut plus tout dire, elle est donc virtuellement morte".

 

Anne Ponsinet [Ici, vue d'un laboratoire, avec deux jeunes gens]. "Le bruit de la polémique est parvenu jusque dans ces labos de génétique de l'université Paris-Diderot. Mais cela n'ébranle pas ces étudiants, venus de partout. Ils communiquent en anglais mais chacun a derrière lui de longues années de formation dans sa langue maternelle. La loi elle-même prévoit de réserver l'enseignement en langues étrangères à un nombre

 

David Pujadas : "Bonsoir Claude Hagège, vous êtes un linguiste renommé, professeur au Collège de France, et vous êtes opposé à ce projet de loi. Trois questions : est-ce que ça ne fait pas partie, tout de même, du rayonnement de la France que d'accueillir davantage d'étudiants de ces puissances émergentes, qui seront, de toutes façons, immergés dans la culture et la langue françaises ?"

 

Claude Hagège : "Cet argument ne serait convaincant que s'il était certain que c'était la raison principale pour laquelle les étudiants étrangers viennent en France. Or la raison qui amène des étudiants étrangers dans un pays, c'est non pas la langue dans laquelle l'enseignement y est dispensé, mais la qualité de cet enseignement. Jusqu'ici, que je sache, dans un grand nombre de disciplines de pointe, la qualité de l'enseignement en France est excellente et reconnue mondialement, premièrement. Deuxièmement, le français est une langue à vocation internationale depuis le XIIe siècle, et par conséquent la France est bien le dernier pays qui peut l'admettre pour d'autres pays dont la langue ne rayonne pas dans le monde entier – qui peut vouloir ouvrir ses portes à l'anglais alors que le français est lui-même une langue à vocation mondiale. Pourquoi diable irait-on se faire hara-kiri et pourquoi est-ce qu'on donne cet argument, qui n'est fondé sur rien de sérieux, selon lequel les Indiens et les Chinois... - les Chinois, parlons-en ! Il existe en ce moment, 1400 instituts Confucius [Hagège prononce le mot en chinois et le répète à la française], la Chine, par conséquent, développe des efforts considérables, financés par des moyens énormes, pour répandre sa langue. Et nous, nous devrions, sous prétexte d'accueillir des étudiants chinois, saborder la nôtre : qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie ?

 

 

David Pujadas : "Mais, est-ce qu'on ne risque pas, tout de même, d'avoir une université 100 % française mais un peu marginalisée ? Vous citez des étudiants chinois par exemple qui parlent français, mais ça n'est pas le cas de tous ces étudiants. Est-ce qu'il ne vaut mieux pas les avoir en France même si leurs cours, et seulement leurs cours, sont parfois en anglais ?

 

Claude Hagège : "Les étudiants qui viennent en France savent que la langue nationale, et officielle, de ce pays, est le français. Et, par conséquent, si ce qui les attire, c'est la vraie, et bonne et seule raison, à savoir la qualité de l'enseignement, ils apprennent le français, un point c'est tout ! Je ne vois pas pourquoi on devrait aller au-devant de cette nécessité, à supposer que, véritablement, ça attire les étudiants. D'autre part, si on veut vraiment s'assouplir en essayant de s'ouvrir à ces suggestions, il faudrait voir ce qui se passera, de manière prospective, dans les trois ou quatre ans à venir, c'est-à-dire tirer les conclusions de ce que cette loi, si elle était votée, par le Parlement - ce qu'à Dieu ne plaise - aurait permis d'attirer comme nombre d'étudiants étrangers. Tant qu'on n'en sait rien, c'est un pur pari sur l'avenir. Pour le moment, si on se fonde sur le présent, la France a 13 000 étudiants étrangers et elle se place, sur ce plan, très très bien. Le ministère prétend que on pourrait passer à un rang encore plus avancé, plus près du premier, en donnant grâce à cette loi, audience à l'anglais. En fait, on n'ose pas l'appeler l'anglais, on l'appelle langue étrangère. Jamais, sous langue étrangère, il s'agit, comme ça devrait être le cas, de l'italien, de l'allemand, du russe, de l'arabe, des [accentué sur "des"] langues étrangères. Il s'agit, sous le nom de langue étrangère, de manière hypocrite, de l'anglais seul..."

 

David Pujadas [impatient et un un peu narquois] : "Merci..."

 

Claude Hagège : "Mais, par conséquent, pourquoi voulez-vous qu'on soit... allo..."

 

David Pujadas : "Terminez votre phrase..."

 

Claude Hagège : "Pourquoi voulez-vous que l'on soit ouvert à une langue qui a pour vocation un impérialisme absolu ? Ce pourquoi je lutte moi-même, cher monsieur Pujadas, ce n'est pas le français seul, c'est la di-ver-si-té ! L'anglais est une menace mortelle pour la diversité ! Nous luttons, ceux qui sont contre cette loi, non pas pour le français seulement, mais pour la diversité des langues, c'est-à-dire pour quelque chose qui permette à notre univers d'être autre chose qu'un univers absolument effroyable...

 

David Pujadas [dont l'impatience est montée d'un cran] : "On a compris..."

 

Claude Hagège : "...Une menace redoutable, sur ce plan..."

 

David Pujadas : "On a compris votre point de vue... ! Merci, Claude

Hagège, d'avoir répondu à notre invitation !"

 

 

Remarque 1. Cette remarque porte sur le vocabulaire et l'utilisation de

certains mots.

 

- D'abord, celui de "pragmatisme" : le pragmatisme, dans le jargon de droite (ou néo-libéral), c'est ce qui est opposé à l'idéologie (synonyme de gauche). Le pragmatique, c'est celui qui recherche l'utilité et l'efficacité et, par glissement de sens, celui qui prend les choses telles qu'elles sont et ne cherche pas, au nom des "idéologies", à les changer. Par exemple une usine qui pollue exige d'énormes investissements pour être propre, mais si l'Etat exige ces investissements, les actionnaires délocaliseront l'usine sous des cieux moins intolérants. Alors on est "pragmatique", on n'exige rien : les ouvriers auront toujours le SMIC en salaire et le cancer en prime.

 

- Puis le "100 % français". Le "100 % français" est une variante, une déclinaison du "franco-français" qui, dans le langage des "élites" (mondialisées, anglophones et néo-libérales) signifie conservation de coutumes bizarres, ringardes, et, surtout, inconnues partout ailleurs, comme le smic, la Sécu, le syndicalisme politisé, le statut de la fonction publique ou la fidélité à l'ordonnance de Villers-Cotterêts (promulguée en 1539 par François Ier et qui imposait l'usage exclusif du français dans l'administration et le gouvernement en lieu et place du latin).

 

- Ensuite, les mots qui composent le membre de phrase "émoi [dans] une partie de la sphère intellectuelle". Il faut voir quel effet - et, surtout, quel effet négatif - est donné à cette accumulation de mots, en commençant par le dernier :

 

- 1. Intellectuel, est un terme qui, dans une large partie de l'opinion (générale à droite, bien représentée à gauche) a une connotation négative. L'intellectuel, c'est celui qui est "éloigné des réalités", celui qui "pédale dans la semoule", celui qui "se masturbe l'esprit", celui qui est payé - généreusement - par des contribuables travaillant dur, et qui, en échange, fournit des élucubrations, voire crache sur ces contribuables.

 

- 2. La sphère évoque une forme parfaite, idéale [conforme aux idées éthérées, irréalistes, des "intellectuels"] et une idée d'éloignement (les hautes sphères), ou d'isolement (on est dans sa sphère comme on est dans sa bulle, la bulle ayant, bien entendu, une forme sphérique). Si un intellectuel est déjà à une distance interplanétaire de la population, une "sphère intellectuelle", elle, en est à une distance interstellaire...

 

- 3. Au cas où on n'aurait pas compris la quantité négligeable qu'est cette "sphère intellectuelle" opposée à la loi, on précise qu'il ne s'agit que "d'une partie" d'entre elle. Autrement dit, pour filer la métaphore astronomique, cette sphère, ce n'est même pas Jupiter, c'est juste l'astéroïde Phobos, qui gravite autour de Mars.

 

- 4. Enfin, l'émoi. L'émoi, ce n'est pas l'émotion. L'émotion est forte et est suscitée par un évènement traumatisant. Les enfants qui ont vu un adulte se suicider ont eu une émotion. La grenouille de bénitier qui a vu le sexe de monsieur le curé a eu un émoi. L'émoi – par rapport à l'émotion – a une connotation d'affecté, d'exagéré, de ridicule. L'émotion, c'est ce que ressentent les Marseillais qui en sont à leur troisième meurtre depuis le début de l'année, l'émoi, c'est le lot des personnages de "La cage aux folles"...

 

Remarque 2. La minimisation de la chose.

 

- Au cours de la présentation, tout est fait pour minimiser l'ampleur (et surtout, les conséquences) de la loi : "c'est à la marge", "l'enseignement en langues étrangères sera réservé à un nombre limité de formations". [Décryptage : puisque c'est marginal, pourquoi tous ces intellos viennent-ils nous "gaver" avec leurs lubies ?].

 

Remarque 3. La force majeure devant laquelle on doit s'incliner.

 

- De même qu'Alain Madelin, jadis, ou Laurence Parisot, récemment, pour nous faire avaler le brouet néo-libéral, le comparent à des réalités physiques (la pluie, l'orage) ou humaines (la mort, la maladie, la fin de l'amour), aussi naturelles qu'inéluctables [sous-entendu, même si ça ne vous plaît pas, il faudra bien que vous l'acceptiez - ce qui constitue, d'ailleurs, un aveu de faiblesse idéologique], de même tout est-il fait, ici, pour imposer le sentiment de l'inéluctable :

 

- "Les cours se font en anglais, c'est comme une évidence..."

- "La langue du commerce, ce n'est que l'anglais..."

- "Si on n'autorise pas l'anglais, les Brésiliens, Indiens, Coréens, ne

viendront pas..."

- "C'est tout de même le rayonnement de la France...", "de toutes façons, ils seront immergés". [On notera que ce dernier "argument" est une application de "l'argument dit du pire" : oui, nous sommes immondes, mais, de toutes façons, si nous ne l'étions pas, d'autres le seraient à notre place. Oui, c'est mal d'exploiter les ouvrières bengalies, mais si ce n'était pas nous, ce seraient les Japonais, Alors, pourquoi se gêner ?].

 

Remarque 4. La présentation des intervenants des deux parties.

 

- Tout est fait pour donner, dans cette présentation, une image valorisante de la loi et dévalorisante de ses opposants.

 

1. Les images présentent des étudiants jeunes, des professeurs jeunes (ils sont l'avenir, le dynamisme), alors que les opposants sont des "vieux". Jacques Myard, le plus jeune (66 ans) est filmé dans un cadre (l'Assemblée nationale) et une tenue (costume-cravate) qui, psychologiquement, ajoutent à son âge. Michel Serres (83 ans) et Claude Hagège (77 ans) même s'ils sont toujours très vifs, très incisifs, ne peuvent dissimuler leurs années.

 

2. Certes, à l'inverse, Bruno Sire, le président de Toulouse 1, n'est plus tout jeune (62 ans), mais il est filmé dans son bureau de l'université [décryptage : il fait partie des actifs, "lui", il intervient dans le cadre de sa fonction, lui, il répond aux "vrais" besoins des étudiants, il est "pragmatique"], alors que Michel Serres, par exemple, est manifestement filmé chez lui.

 

[Décryptage : intervenant de chez lui, il ne peut intervenir que pour une raison privée, personnelle, pour une lubie de vieux, une lubie qui voudrait qu'on appelle les mails des courriels ou qu'on dise "en direct" au lieu de "en live". Ce qui est bien souligné par l'insistance sur le possessif "sa" (de "sa" langue) : la langue de Serres, ce n'est pas la langue des jeunes, c'est la langue du passé]. Même chose pour Claude Hagège : il intervient à l'extérieur, dans un lieu qui a l'air d'être une cour intérieure (arbres, pelouses) entre deux immeubles modernes. [Décryptage : quand on travaille, on est à l'intérieur. Quand on est dehors, c'est qu'on se balade, qu'on baguenaude, qu'on est hors du coup...].

 

3. De même, pendant que Claude Hagège répond à David Pujadas, on voit l'écran se partager et Hagège ne plus occuper qu'un quart de la surface de l'écran, pendant que, sur les trois autres quarts, en juxtaposition, apparaissent les étudiants, manière de souligner la différence d'âge, et, surtout, l'importance psychologique accordée aux deux parties : le discours, l'argumentation d'Hagège sont, en quelque sorte, minimisés, contrebalancés, niés par l'importance spatiale accordée à son image.

 

Remarque 5.

 

Claude Hagège ne parle pas comme on parle à la télévision. Il fait des phrases longues, avec des incises, des subordonnées. On s'en aperçoit lorsqu'on transcrit ses propos : ce n'est pas de l'oral, avec des hésitations, des fautes d'accord, c'est de l'écrit, c'est du français lu. [Auquel s'applique l'expression, moins usitée de nos jours de "parler comme un livre"]. La respiration, le rythme, le tempo de Claude Hagège ne sont pas ceux, hachés, syncopés, de la plupart des journalistes - et, plus encore, des animateurs - de télévision.

 

On peut même se demander si, au-delà du /fond/ du discours de Claude Hagège (notamment de sa perspicace remarque sur l'hypocrisie de l'emploi "langues étrangères" pour camoufler le seul anglais), ce n'est pas cette /forme/ lente, désaccordée au ton du média, qui, au moment de la deuxième intervention de Claude Hagège a amené Pujadas à arborer un sourire mi-protecteur, mi-narquois.

 

[Claude Hagège avait-il un retour d'image et, s'il voyait sourire Pujadas ou (s'il ne le voyait pas), ce dernier a-t-il été assez inconscient, assez léger pour ne pas imaginer que des spectateurs le verraient et rapporteraient son attitude à Hagège, ou que celui-ci - comme je l'ai fait - le verrait a posteriori et y contemplerait tout le mépris s'exprimant à son égard ? Toujours est-il que, s'il est vrai que le sourire /s'entend /(à la radio ou au téléphone), Hagège a dû le pressentir car, à un moment, il a exprimé son irritation par un "cher monsieur Pujadas" - et l'on sait que, lorsqu'on donne à un interlocuteur du "cher monsieur" ou de la "chère madame", c'est qu'il - ou qu'elle - commence à nous chauffer les oreilles !].

 

Remarque 6.

 

- David Pujadas (tout comme ceux qui plaident en faveur de la loi Fioraso) se rendent-ils compte de l'imprudence que représente cette loi Fioraso ? Car, passés les quelques avantages temporaires liés à l'accueil d'une poignée supplémentaire d'étudiants, discernent-ils la dégradation qui s'ensuivra pour la culture - et donc pour les intérêts de la France ? Ne voient-ils pas que leur complaisance, au lieu de les servir, les asservit ?

 

- Que ne méditent-ils ces fortes paroles de René Char, dans Jacquemard et Julia :

 

- "...Jadis, l'herbe l'herbe avait établi que la nuit vaut moins que son pouvoir, que les sources ne compliquent pas à plaisir leur parcours, que la graine qui s'agenouille est déjà à demi dans le bec de l'oiseau..."

 

- "Que la graine qui s'agenouille est déjà à demi dans le bec de l'oiseau..."

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16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 17:57

Le capitalisme financier a décidé de tout acheter et de tout vendre : l’eau, l’air, le génome humain, les recettes de grand-mère, les contrepoisons amazoniens à base de plantes. Il achète maintenant les vies et les morts, en s’attaquant aux plus faibles. C’est ce que nous a expliqué tout récemment le magazine de France 3 “ Pièces à convictions ”.

 

Outre-Atlantique, des personnes âgées revendent leur assurance décès, pour pallier le plus pressé, c’est-à-dire pour se payer des soins qui ne sont pas gratuits parce qu’elles ne disposent pas de la couverture sociale adéquate. Ces assurances sont rachetées à des malades aux abois par des épargnants privés ou, mieux encore, par des fonds d’investissement. Cela peut se passer dans de véritables foires, où il est proposé aux chalands du cancer de la prostate ou du pancréas (une valeur sûre), des problèmes respiratoires, du diabète etc. Dans cette forme de viager moderne, si la personne meurt, l’acheteur touche l’argent de l’assurance.

 

Lorsque le risque a été « réalisé », les bénéficiaires peuvent être informés en ces termes : « Aujourd’hui, nous avons le plaisir de vous informer que la police 7200490 a expiré plus d’un an avant l’échéance pronostiquée ! »

 

Les spéculateurs proviennent du monde entier, d’Europe, de France. Des banques comme le Crédit Agricole ou Parisbas proposent à leurs clients ces produits sur la mort à l’intérieur de portefeuilles divers et variés.

 

Pour le capitalisme, l’imagination est au pouvoir. On a récemment appris qu’un anonyme avait déboursé près de 500 000 euros pour pouvoir prendre un café avec Tim Cook, le patron d’Apple. À des fins caritatives, cela va sans dire.

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16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 11:29

Comment caguer sur les piétons en seulement 12 leçons

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15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 08:22

Dans les colonnes du Grand Soir, Yann Fivet brosse un tableau cruel mais juste de la première année de Hollande à l'Élysée.

 

 

Nous étions sans grande illusion quand François Hollande fut élu l’an dernier. Heureux du départ de son désastreux prédécesseur, nous savions que le nouveau Président de la République incarnerait à merveilles cette Gauche molle qui a depuis longtemps adopté l’essentiel du programme économique et social de « la révolution conservatrice » telle que Pierre Bourdieu qualifiait le néolibéralisme à l’œuvre depuis le début des années 1980. Nous sommes aujourd’hui pleinement comblés : la « Gauche de gouvernement » se paie le luxe éhonté d’aller au-delà de nos attentes les plus audacieuses ! Comme pour fêter son premier anniversaire de Président François Hollande a reçu le 29 avril dernier à l’Elysée les patrons qui s’étaient autodésignés « pigeons » en septembre 2012 quand nous osions encore espérer la « réforme fiscale » qui devait être « le pivot d’une nouvelle politique ». Ils étaient 300 à venir s’entendre dire comment « la France va désormais encourager l’esprit d’entreprendre ». On aura noté au passage que le vocable « entreprise » mal ressenti par le bon peuple - qui a le toupet de l’associer au chômage ou à la souffrance au travail - a été, marketing politique oblige, remplacé par le verbe « entreprendre ». Quand tout va de mal en pis on a tout de même le droit de positiver !

 

La Gauche hollandiste a résolument et définitivement choisi son camp : celui de la préservation des intérêts des détenteurs du capital contre le sort difficile des possesseurs d’une force de travail chaque jour davantage méprisée quoiqu’en disent les discours convenus. Ce choix est de plus en plus maladroitement camouflé derrière la proclamation d’un intérêt général mal compris. Il est pathétique de constater qu’après trente ans de néolibéralisme faits, entre autres avatars désastreux, d’exorbitants allègements du « fardeau » pesant si lourdement sur le capital – opportunément dissimulé sous « les entreprises » - la Gauche ne s’étonne pas de voir l’économie aller toujours plus mal. Au lieu de songer à changer de cap, elle s’entête. Pire, elle devient réellement dogmatique : l’austérité est obligatoire car c’est « la seule voie menant au redressement ». Quel redressement ? On ne le sait pas vraiment mais ce dont on est sûr c’est qu’il mène à la Croissance et que la Croissance – autre dogme de taille – ce sont des emplois assurés. Hâtons-nous donc de lancer de « grands projets structurants ». Et tant pis pour « la petite économie » et l’environnement massacré. Pire encore, certains débats sont désormais interdits : depuis quelques semaines nous n’avons plus le droit de dire que le leadership économique de l’Allemagne fait souffrir le reste de l’Europe. Ce serait être anti-Allemands que de prétendre que la stratégie européenne de Mme Merckel est discutable, que d’autres voies sont à envisager en lieu et place de l’austérité continentale.

 

L'article dans son intégralité.

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15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 08:06

Cela fait un bon moment que je suis le blog d'André Gunthert, chercheur en histoire visuelle et éditeur multimédia à l'EHESS. Son blog, L'Atelier des icônes, est une mine.

 

Je propose ici des extraits d'un article édifiant où l'auteur montre comment nos grands médias (Le Monde y compris) assimilent Mélenchon à Hitler, en usant des ressources de l'iconographie.

 

 

La narration visuelle au service du journalisme fait rarement dans la dentelle. En ce jour de manif du Front de gauche, le Monde.fr a remis en Une le signalement du long article d’analyse politique de Raphaëlle Besse Desmoulières et Vanessa Schneider publié dans “M le magazine”, illustré par une photo noir et blanc d’un Mélenchon vociférant, parfaitement raccord avec les éléments de langage gouvernementaux.

 

La presse de la « middleclass » entretient une allergie notoire pour le leader gauchiste, qui s’exprime abondamment par l’image. Un récent article de Libération comportait un choix iconographique qui tapait délibérément sous la ceinture, en dévoilant l’œil noir d’un Méluche comme sorti d’un puits d’ombre. L’association avec Marine Le Pen constitue un classique de la dénonciation du populisme mélenchonien, que le Journal du Dimanche reprend dans son édition d’aujourd’hui.

 

Rien n’interdit à un journal d’opinion de critiquer celles qui l’indisposent. Le Monde entretient de surcroît de mauvaises relations avec le dirigeant, qui a insulté un de ses journalistes. Mais un pas est franchi avec la photo de Laurent Hazgui, dont le noir et blanc, traitement rare dans le registre du portrait politique, souligne la violence tout en évoquant un rapport au passé. Comme le délit de sale gueule, l’attaque iconographique ne fait pas appel à des arguments politiques ou philosophiques, mais construit sur le mode de la médisance un document accusatoire qui s’appuie sur l’aspect physique et sur des jeux associatifs plus ou moins avoués.

 

 

Sélectionnée parmi les reportages de French-politics, collectif spécialisé dans le portrait politique, l’iconographie de l’article (5 visuels, dont une vidéo et 3 photos noir et blanc) a fait l’objet d’un travail élaboré. Sans surprise, elle souligne la dimension tribunicienne du dirigeant, angle traditionnel de dénonciation du “populisme”. Deux portraits qui montrent Mélenchon en pleine harangue sont des allusions manifestes à l’imagerie des dictateurs des années 1930, dont les discours tonitruants et les postures martiales nourrissaient dès cette époque le stéréotype du tyran (voir ci-dessous).

 

Ces applications sélectives d’une forme d’insulte par l’image montrent que le journalisme politique, ou du moins son volet visuel, reflète moins une analyse politique qu’une condamnation morale. La diabolisation qui frappait Jean-Marie Le Pen en raison de ses nombreux dérapages et allusions racistes est largement épargnée à sa fille, dont les options politiques ne diffèrent pourtant qu’à la marge. De même, l’association de Mélenchon avec le répertoire de la diabolisation est la punition ponctuelle de l’expression “coup de balai”, qui a fortement déplu aux élites politiques et médiatiques. Sorte de point Godwin visuel, le traitement iconographique du Monde traduit une réprobation dont la dimension morale autorise à franchir les limites habituelles de l’objectivité journalistique.

 

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14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 11:50

Alors que les Français vont au plus mal, le gouvernement s’obstine à vouloir financer au moins deux projets pharaoniques : l’aéroport de Notre-Dames-des-Landes et la ligne grande vitesse Lyon-Turin. L’ego n’a rien à voir dans tout cela, même si un « Ayraultport » achevé ferait faire une grosse flaque au bon Jean-Marc. Nous sommes ici en pleine géopolitique, dans la soumission, comme toujours, aux intérêts du capitalisme financier. C’est ce que démontre dans un article remarquable le Mouvement Populaire pour une Éducation Populaire.

 

Extraits :

 

Le gouvernement de J.M. Ayrault s’obstine contre vents et marées à imposer la construction de grands projets d’aménagement dans le domaine des transports. Les deux grands projets du futur aéroport Notre-Dame-des-Landes au nord de Nantes et de la construction de la future ligne grande vitesse Lyon-Turin en sont l’illustration.

 

Pourquoi une telle obstination ? Est-ce une méconnaissance des dossiers, une dilapidation des deniers publics, une complaisance funeste aux grands groupes du BTP, un désintérêt des impacts écologiques qu’ils génèrent ou, au contraire, l’adhésion à un projet politique mûrement réfléchi ?

 

Nous le savons, toute construction d’infrastructures est un projet politique avec des conséquences sur le développement économique, social et écologique des régions concernées. C’est dans ce cadre qu’il faut analyser les grands projets « inutiles ». Ce sont des projets néfastes aux besoins réels des populations, mais ce sont des projets cruciaux pour le développement du libre-échange dans l’Union européenne. Ils contribuent à une structuration en cours de ce qu’il convient d’appeler l’Europe des régions, indispensable pour accélérer le démantèlement des Etats-nations.

 

1.- L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes

C’est un projet vieux de 40 ans. L’idée de remplacer l’aéroport de Nantes-Atlantique par un nouvel aéroport remonte à 1967, pour y développer le fret et pouvoir accueillir le Concorde. Le choc pétrolier des années 1970 met en sommeil le projet qui sera réactivé le 26 juillet 2000 sous le gouvernement Jospin, par un communiqué du ministre communiste des Transports de l’époque, Jean-Claude Gayssot qui annonce la décision de « réaliser un nouvel aéroport, en remplacement de Nantes-Atlantique, sur le site de Notre-Dame-des-Landes, afin de valoriser la dimension internationale et européenne des échanges de l’Ouest Atlantique ».

 

Les experts de l’époque, pour justifier le projet, annonçaient entre 5 et 9 millions de passagers par an pour l’an 2000. L’aéroport actuel de Nantes-Atlantique en accueille 3,2 millions, avec près de 61 000 mouvements d’avions (atterrissages, décollages) en 2011. La « saturation » de l’actuel aéroport, avancée par les promoteurs du projet, n’a guère de réalité. Le danger occasionné par le survol de la ville de Nantes par les avions est le second argument avancé, alors que l’aéroport actuel est classé A (aéroport qui ne demande pas d’attention particulière) et a été décoré par les opérateurs comme le meilleur aéroport européen en termes d’accueil et de gestion des passagers.

 

Le futur aéroport qui doit être construit sur le site de Notre- Dame-des-Landes est baptisé aéroport grand ouest (AGO). Sa démesure est à l’échelle de l’obstination des élus socialistes de la région (ville de Nantes, département de Loire-Atlantique, région Pays-de-la-Loire, région Bretagne). La superficie de 1650 hectares doit permettre de construire deux pistes pour acheminer 4 millions de passagers à la mise en service, chiffre qui passerait, selon les prévisions, à 9 millions de passagers par an d’ici 2065. A titre de comparaison, la superficie de l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle est plus faible (1 400 hectares) pour 540 000 mouvements annuels et 55 millions de passagers.

 

Le coût du projet a été évalué à 561 millions d’euros, chiffre contesté par les opposants comme étant largement sous-évalué (d’un facteur 2 à 3) et ne prenant pas en compte les coûts des dessertes routières et ferroviaires. Minimisant les conséquences de la destruction de 2 000 hectares de terres agricoles et de l’impact environnemental sur des zones humides, les partisans du projet mettent en avant un bénéfice pour la collectivité (600 à 700 millions d’euros) arguant de la nécessité de faire respecter la légalité républicaine du fait que le projet a été déclaré d’utilité publique en 2008 par le Préfet de région Pays de la Loire et préfet de Loire-Atlantique. Le Préfet de l’époque, Bernard Hagelsteen [par ailleurs spécialiste d'une politique anti immigration musclée], signataire de la déclaration d’utilité publique, est à présent salarié du Groupe Vinci qui a obtenu le marché de la construction du futur aéroport, sa concession pour 55 ans, ainsi que les parkings, et également la concession de cinq aéroports de l’ouest.

 

 

La contestation populaire à ce projet démesuré et inutile n’a rencontré aucun écho de la part des responsables politiques socialistes à tous les échelons de la vie politique, locale et nationale. Les opérations policières de plus de 1 000 gendarmes et CRS ont mobilisé une très forte contestation de plus de 40 000 personnes le 17 novembre 2012, suivie à nouveau de l’intervention policière, conduisant immédiatement à une manifestation dans les rues de Nantes aux cris de « Ayrault démission ».

 

 2.- La ligne grande vitesse Lyon-Turin

La liaison transalpine à grande vitesse Lyon-Turin est un projet d’infrastructure déjà vieux de vingt ans, lancé au début des années 90 par François Mitterrand. Il prévoit notamment le percement du plus long tunnel d’Europe (57 km). Ce projet a été remis au goût du jour par François Hollande. Dans ce cadre, le Comité pour la liaison transalpine, présidé par Franck Riboud, PDG de Danone, a pour objet de mener toute action de nature à faciliter ou accélérer la réalisation de la liaison ferroviaire à haute capacité fret et voyageurs entre Lyon et Turin, maillon central du corridor ferroviaire Lisbonne–Kiev. A l’issue du sommet franco-italien qui s’est déroulé à Lyon le 3 décembre 2012, une déclaration commune a été approuvée et signée par François Hollande et Mario Monti sur la coopération bilatérale entre les deux pays, soulignant que «  la France et l’Italie confirment l’intérêt stratégique du projet de nouvelle liaison ferroviaire entre Lyon et Turin. Il s’agit d’une infrastructure prioritaire, non seulement pour les deux pays, mais pour l’Union européenne dans son ensemble ». Le tunnel entre l’Italie et la France a d’abord été évalué à 8,5 milliards d’euros, il est aujourd’hui évalué à 26 milliards. François Hollande vient d’engager l’Etat français à financer 42% du projet, soit 11 milliards d’euros, pour relier Lyon et Turin en 2h, Paris et Milan en 4h30. Cette somme est l’équivalent des prévisions du déficit de la Sécurité sociale en 2013.

 

 

Une commission d’enquête a rendu un avis favorable au projet. Les opposants ont fait valoir des conflits d’intérêts chez ses membres.

 

Le sens politique des projets dits « inutiles »

C’est auprès des partisans des projets que l’on peut trouver la raison profonde, politique, de tels aménagements. Ceci n’exclut évidemment pas les critiques qui sont exprimées, mais celles-ci sont incomplètes. Nicolas Notebaert, président des Aéroports du Grand Ouest et de Vinci Airports, estime que le futur aéroport Notre-Dame-des-Landes traduit la vocation européenne de Nantes et du Grand Ouest. Jacques Auxiette, président (PS) de la Région des Pays-de-la-Loire, est plus explicite. Au-delà des retombées concrètes qu’il anticipe pour le développement économique, l’emploi, l’attractivité et le rayonnement international des régions Pays de la Loire et Bretagne, il estime que « les régions ont besoin d’un accès rapide aux centres de décision européens... sans avoir à passer par Paris ».

 

Le projet de Notre-Dame-des-Landes ne doit pas être vu seulement comme le bétonnage de terres agricoles, la destruction du bocage, des zones humides, de la biodiversité, le gaspillage de fonds publics au profit des géants du BTP comme le groupe Vinci. Il doit être également appréhendé dans sa vision politique de construction d’une Europe fédérale de 300 régions. L’Europe de demain est un projet politique qui cherche à dissoudre l’échelon national, seul à pouvoir porter le débat démocratique et la souveraineté populaire. C’est une Europe où le credo libéral est omniprésent à tous les niveaux de la vie sociale et économique, et où les régions qui en constitueront la trame devront être mises en concurrence.

 

Cette mise en concurrence voulue par la Commission européenne n’est pas compatible avec une gestion étatique centralisée, d’où la loi de décentralisation (n° 2005-357) du 20 avril 2005 qui transfère la propriété des aéroports publics aux régions ou à des organismes territoriaux. Ce transfert permet de leur attribuer un statut juridique de société anonyme, ce qui ouvre la possibilité d’y faire entrer des capitaux privés. La généralisation des contrats de « partenariat public-privé » (PPP) finalise la privatisation des structures aéroportuaires.

 

C’est dans ce contexte qu’il faut également analyser le projet de Notre-Dame-des-Landes. La construction de ce nouvel aéroport permet de faire disparaître l’ancien, propriété de l’État, pour en créer un nouveau, propriété en majorité du Groupe Vinci, dont le service sera concédé par l’État. Le tour de passe-passe est parfaitement légal : l’entreprise se paiera sur les bénéfices d’exploitation, et l’État et les collectivités concernées seront locataires d’un aéroport géré par une société dont Vinci [qui exploite le périphérique de Lyon, municipalité "socialiste"] est l’actionnaire majoritaire.

 

Les multinationales vont pouvoir intensifier le dumping social entre les pays de l’Union européenne puisque la baisse et la pression sur les coûts de transport faciliteront toujours davantage les délocalisations. Le projet de ligne LGV Lyon-Turin entre dans la logique des infrastructures nécessaire pour la mise en compétition des régions dans une Union européenne fédérale et ceci jusque dans les pays du nord de l’Afrique, lieu des nouvelles délocalisations pour les activités de services et de production industrielle, comme par exemple le Maroc pour la construction automobile.

 

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14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 08:02

Les manifs' pour tous furent des rassemblements relativement hétéroclites : droite, extrême droite, cathos bon teint, cathos intégristes, cfdtistes, homophobes (j'ai de bons amis homosexuels mais...).

 

Neuf manifestants sur dix n'avaient jamais battu le pavé de nos rues, à l'exception des plus anciens qui s'étaient époumonnés dans les manif's pour l'école privée sous Mitterrand.

 

Ils apprendront vite mais, pour l'instant, ils en sont à copier tout et n'importe quoi, comme les affiches de Mai 68. Il ne s'agit pas d'un hommage du vice à la vertu. Cela reflète tout simplement le gros paquet de bouillie qu'ils ont dans la tête, dès lors qu'ils ne manifestent pas "pour" mais "contre".

 

Je les plaindrai quand j'aurai le temps.

 

 

 

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14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 06:02

Marie Chaix. Les Lauriers du lac de Constance. Paris : Le Seuil, 1974.

 

Oui, je sais, ce livre a plus de trente-cinq ans, mais je ne l’ai lu qu’il y a quelques semaines. Avec mon épouse, nous avons entrepris la lecture de l’œuvre de Marie Chaix dans son intégralité.

 

Marie Chaix a une sœur également illustre en la personne d’Anne Sylvestre, cet étincelante ACI, comme au disait autrefois (auteur-compositeur-interprète). Quand je pense que la majorité des enfants de France connaissent mieux les chansons de Chantal Goya que les siennes…

 

Ces deux sœurs sont les filles d’un des agents les plus importants de la Collaboration : Albert Beugras. Né en 1903, fils d’industriel, Beugras fut ingénieur-chimiste chez Rhône Poulenc. En 1936, il adhère au Parti populaire français de Jacques Doriot dont il devient le bras droit. Il n’est pas antisémite et certainement pas germanophile. Ce qui le motive est un anticommunisme acharné (qu’il qualifiera pour se disculper à ses propres yeux d’« étroit et de trop exclusif » !). Lors des grèves du Front populaire, son atelier est le seul qui résiste « à l’assaut des rouges » ! Il lit Candide et Gringoire « de bout en bout ». Comme beaucoup de Français nationalistes, il va définitivement choisir la Collaboration après la destruction, à Mers el-Kébir, de la flotte française par les Britanniques le 3 juillet 1940. Le Royaume-Uni craignait que l’armistice signé à Montoire ne fisse tomber cette flotte aux mains d’Hitler. Le vice amiral Gensoul refusa l’ultimatum des Britanniques et l’escadre fut détruite. Beugras écrivit dans son journal : « Sans Mers el-Kébir, je ne serais pas rentré en France en 40, j’aurais rejoint les troupes gaullistes. » Beugras et Doriot ne sont d’ailleurs pas spontanément au diapason l’un de l’autre, le premier croyant, ou feignant de croire, à la fumeuse théorie de Pétain-le-bouclier qui permet aux autres de continuer à lutter :

« Pour moi, la politique de collaboration décidée à Montoire ne peut être qu’une feinte derrière laquelle on abritera la véritable activité française qui doit être la préparation de la revanche.

Doriot explose […].

—Comment ! Albert. Mais tu n’as rien compris !

Il se lève, fait tomber la chaise. Ouvre une porte. Crie qu’on lui        apporte du café. […] Puis, calmé, se rassied, aspire profondément l’air vicié du petit bureau et brandit sur Albert son regard pénétrant.

—Je vais t’expliquer.…

Patiemment, deux longues heures durant, Doriot va exposer sa politique et la ligne future du parti en miettes.

—[…] Que tu n’aimes pas les Allemands est un fait sentimental. On ne te demande pas de les embrasser. Mais un fait réel, c’est qu’ils nous ont battus et qu’ils occupent le pays. »

 

Comme Pétain l’a demandé, Beugras va collaborer « dans l’honneur et la dignité, mais franchement ». En juillet 1942, un des premiers hauts faits d’armes du PPF sera de porter assistance à la police française dans la rafle du Vel’ d’Hiv’. Trois à quatre cents jeunes gens en uniforme bleu marine se signaleront par leur zèle.

 

Comme le jeune avocat Tixier-Vignancour (futur mentor de Le Pen) qui trouve que Vichy est trop à gauche (chantiers de jeunesse, législation sociale, administration pléthorique), Beugras, trop critique, est expulsé de la ville d’eau par le directeur de cabinet de Pétain, Dumoulin de la Barthète. En 1941, militant infatigable et très efficace, Beugras devient responsable du service des renseignements de son parti. L’Abwehr, le service de renseignement de l’état-major allemand (OKW), chargé en France de la lutte contre la Résistance, demande au parti de Doriot d’œuvrer en collaboration dans la perspective de la lutte contre les communistes. Beugras est chargé de cette mission secrète, de grande confiance. En 1943, il met sur pied un réseau de renseignements en Afrique du Nord. Lorsque Doriot part combattre sur le front de l’Est sous uniforme nazi, Beugras gère le parti en son absence. Pendant ces années, sa famille ne le voit quasiment jamais, au point que, lorsqu’elle le rencontrera pour la première fois, Marie l’appellera « Monsieur ».

 

En juillet 1944, en uniforme de sous-lieutenant de la Wehrmacht, Beugras accompagne Doriot quelques jours dans la Normandie qui se libère. Le mois suivant, il se réfugie en Allemagne, où il dirige la formation des saboteurs qui doivent être parachutés en France. Il s’installe dans l’île de Mainau, sur le lac de Constance, un demi kilomètre carré de territoire neutre car appartenant à la Suède. Dans une ambiance de décadence « répugnante », de pourriture et de trahison, Doriot et Beugras ont la tête pleine de projets. Celui, en tout cas, de réorganiser la résistance, la vraie à leurs yeux, en créant un « État populaire français » plus vigoureux que celui de Vichy, à même de traiter d’égal à égal avec l’Allemagne nazie. Le 6 janvier 1945, Doriot annonce la création d’un « Comité de libération française ». Beugras rencontre Hitler et semble adhérer aux nouveaux délires du Führer en leur accordant un fond de rationalité : « J’ai vu Hitler. J’ai été très frappé par sa confiance dans les “ armes nouvelles ”. Il ne compte pas sur elles pour battre les Anglo-Américains, il veut leur faire peur, puis les décider à lâcher les Russes pour s’allier avec lui contre Staline. Il paraît décidé à ne plus envisager une Europe allemande mais à donner à chaque nation une plus grande autonomie, à condition d’y trouver une solide base antibolchevique. »

 

Trop activiste aux yeux des collaborateurs français réfugiés à Sigmaringen, mais aussi des Allemands, Doriot est éliminé le 22 février 1945 dans des conditions obscures. Sa voiture est mitraillée par un avion, dont on dit dans un premier temps qu’il était étatsunien, mais qui semble avoir été en fait allemand. Marie Chaix souscrit plutôt à cette seconde hypothèse.

 

Beugras, qui vient de perdre un fils, collaborationniste comme lui, au combat, se met alors en rapport avec les services spéciaux américains et français en avril 1945. C’est vraisemblablement ainsi qu’il sauve sa tête lors de son procès en 1948. Il est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il est libéré en 1954 et meurt en 1963.

 

Contrairement à sa sœur Anne qui eut toutes les peines du monde à évoquer le douloureux passé familial dans ses textes, Marie Chaix a construit une œuvre centrée sur la mémoire de sa famille. Deux ans après Les Lauriers du lac de Constance, elle publie Les Silences ou la vie d’une femme où elle raconte la vie et la mort de sa mère. Juliette chemin des cerisiers en 1985 est consacré au dévouement de la magnifique « domestique », comme on disait à l’époque, pendant l’emprisonnement du père. En 2005, elle publie L’Été du sureau, une puissante allégorie sur la séparation de sa fille aînée et de son gendre. Elle compare les femmes de sa famille à cet arbuste qui ne se laisse pas décourager et qui « lance ses pousses à la fois raides et tendres ». Dans des familles bousculées, disloquées, les femmes restent à la barre.

 

Lorsqu’elle publie Les lauriers, Marie Chaix est une star des lettres. C’est la première fois qu’un enfant de collaborateur raconte sa famille sans ambages. Elle peut parler, contrairement à sa sœur qui se tait : « Les chagrins ou les chocs, je ne les montre pas, comme s'il fallait ne pas montrer. C'est le secret. Si on révèle, cela va faire trop mal ou choquer. » Il n’est pas facile de se représenter la douleur d’Anne adolescente (très pieuse, selon sa sœur), dont le père est en prison, dont un frère est mort sous l’uniforme ennemi et dont la mère est hémiplégique.

 

La parole de Marie parvient donc à se libérer : « Quand j'ai mis les pieds dans le plat avec mon secret de famille, le temps avait joué en ma faveur : il y avait eu des films comme Le Chagrin et la Pitié. J'ai travaillé à partir des cahiers de mon père, rédigés en prison. Maman me les avait confiés, et, pendant des années, ils étaient restés là, brûlants, posés sur ma table de nuit. Quand finalement je les ai ouverts, ils m'ont sauté à la tête... J'ai passé des mois, ensuite, dans les bibliothèques à dévorer les livres et les articles, pour vérifier ce que mon père racontait. Quand Anne a lu mon manuscrit, elle m'a écrit une très longue lettre qui disait : « Vas-y, publie ton livre. La seule chose que je te demande, c'est de ne pas dire que tu es ma sœur. » C'était une entente entre nous. A l'époque, personne ne l'a su. »

 

Pour Anne, le livre fut une violente et vertigineuse épiphanie : « Tu ne t'en doutais pas, mais j'ai découvert plein de choses dans ton livre. Moi, je n'étais pas allée chercher. Cette histoire-là, je l'avais vécue. Notre frère Jean, je l'ai toujours attendu. Et le départ de papa avait été un arrachement... A 10 ans, j'avais eu le temps de le connaître et de l'aimer ! En 1948, au moment de son procès, j'ai été mise en quarantaine à l'école. Quand on partait pour la prison, je disais qu'on allait à Antony pour ne pas prononcer le mot « Fresnes »... Avec toujours ce crève-cœur à la fin du parloir quand toi, la petite, tu avais le droit de l'embrasser et pas moi, parce que j'étais trop grande. »

 

Marie finit par pouvoir parler grâce à la chanteuse Barbara dont elle était devenue l’assistante [j’ai rencontré les deux femmes dans une librairie d’Amiens sans savoir qui était « l’autre »]. La chanteuse était juive mais ne le revendiquait pas : « Le fait de l'avoir approchée a beaucoup compté pour moi, notamment dans le déclenchement de l'écriture. Un jour, elle a voulu que je lui parle de ma famille. Je me souviens m'être sentie très mal de lui « avouer » tout cela. Mais elle m'a dit : « Echangeons nos morts, ils sont tous pareils. » Elle a été la première à me suggérer d'écrire. »

 

Source de ces interviews : Télérama.

 

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  • Bernard Gensane
  • Né à Hénin-Liétard en 1948, j’ai passé mon enfance dans cette ville minière où mes parents étaient instituteurs. Je suis angliciste. Spécialiste de George Orwell et des Beatles.
  • Né à Hénin-Liétard en 1948, j’ai passé mon enfance dans cette ville minière où mes parents étaient instituteurs. Je suis angliciste. Spécialiste de George Orwell et des Beatles.

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