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19 juillet 2020 7 19 /07 /juillet /2020 05:10

Ne pas oublier que les régimes fascisants au XXe siècle n'auraient pas existé sans l’alliance objective de la grande bourgeoisie et du Lumpenproletariat contre la classe ouvrière.

 

La mort d'un chauffeur de bus, Philippe Monguillot, a provoqué l'indignation en France. Pour Georges Kuzmanovic, fondateur de République souveraine, ce meurtre fait écho à l'impunité qui sévit en haut comme en bas de la société. Entretien. 

 

RT France : Comment réagissez-vous au décès de Philippe Monguillot, chauffeur de bus violemment agressé à Bayonne le 5 juillet ? Au-delà de la consternation, cette affaire revêt-elle, selon vous, une dimension politique ou s’agit-il d’un simple fait divers ? 

 

Georges Kuzmanovic : On pourrait dire qu’il s’agit d’un fait divers tragique, condamner et puis oublier sans en tirer les conséquences. Ce serait, je crois une erreur grave. Ce meurtre fait suite à de nombreuses exactions et crimes du même ordre. Voyez les cas du jeune Marin qui s’était interposé à Lyon pour protéger un couple qui se faisait agresser pour un simple baiser dans la rue : il a été roué de coups, plongé dans le coma et souffre encore de lésions cérébrales. Après seulement trois ans et demi de prison, on parle de libération de son agresseur. Il en va de même pour le courageux barman de l’Assemblée nationale, Jean-Michel Gaudin, qui avait porté secours à une femme violentée ; les agresseurs l’ont tellement battu qu’il restera gravement infirme à vie et eux n’ont écopé que de condamnations allant de cinq ans (un des agresseurs était mineur au moment des faits) à sept ans, lesquelles ont toutes les chances d’être réduites dans les années à venir. L’impunité de ce nouveau lumpenproletariat fait écho à l’impunité des plus puissants de notre société qui se délite par ses deux bouts. Cela crée nécessairement un sentiment d’impunité pour ce type d’individus qui ne sont rien d’autres que des prédateurs sociaux, de véritables bombes humaines saturées de haine prêts à frapper quand bon leur semble. Ainsi hier, une énième fois, un pompier était attaqué dans l’Essonne et blessé par balle à la jambe. On pourrait se demander dans quel esprit malade vient l’idée de tirer sur ceux qui viennent vous sauver, mais ce serait psychologiser ce qui est devenu une dérive globale : les pompiers n’en peuvent plus d’être attaqués sans cesse dans l’exercice de leurs fonctions au service de leurs concitoyens. Il y a dans notre République des zones de non-droit et il faudra un jour prendre le taureau par les cornes avant que cela ne dégénère totalement, par le bas et par le haut. Pour moi, le meurtre de Philippe Monguillot s’inscrit dans la continuité d’une hausse de ce type de violences, mais également une hausse substantielle des incivilités et tout simplement d’un effondrement des simples pratiques de politesse. Cela dit quelque chose de l’état de notre société, de la Nation. 

 

RT France : A droite, de nombreuses personnalités ont réagi en réclamant la fin du laxisme et davantage de sévérité pour les agresseurs. La justice est-elle trop clémente dans ce type d’affaires ?

 

GK : Souvent, à droite, ce type d’événements tragiques entraîne, certes, des condamnations immédiates et fermes – ce qui est une bonne chose – mais sans que jamais cela n’entraîne une réflexion sur les causes profondes du développement de ce type de criminalité. La droite réclame plus de sévérité et fustige la clémence de la justice… tout en oubliant sa responsabilité dans l’insuffisant financement de la police et de la justice qui manquent autant de moyens que de personnels. C’est bien sous la présidence de Nicolas Sarkozy que les effectifs de police ont été gravement réduits, c’est sous sa présidence qu’a été abandonnée la police de proximité et qu’a été instaurée une politique du chiffre qui ne résout rien, bien au contraire. La droite réclame plus de sévérité et fustige la clémence de la justice… tout en oubliant sa responsabilité dans l’insuffisant financement de la police et de la justice. Or, la droite a, durant les quarante dernières années, défendu avec passion toutes les politiques néolibérales ou les exigences de l’Union européenne quant à la réduction du financement des services publics ; elle s’est souvent vautrée dans l’atlantisme le plus complaisant en oubliant que ce qui accompagne le néolibéralisme économique et le communautarisme étasunien, c’est cet individualisme forcené qui n’a que faire de l’autre et de la société et qui est aussi le terreau sur lequel fleurit cette criminalité barbare. «Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes», disait fort justement Bossuet. Je note que lorsque le pouvoir en ressent le besoin, la police opère avec dureté et la justice est inflexible. Je pense tout particulièrement à la répression policière et judiciaire du mouvement des Gilets Jaunes : 12 000 arrestations, 3 000 condamnations dont 1 000 à de la prison ferme, sans parler des énucléés, de ceux qui ont perdu un membre ou des centaines de blessés graves… pour des citoyens pour la plupart sans casier judiciaire et qui ne demandaient qu’un peu plus de justice fiscale et sociale. Quand on veut on peut. Emmanuel Macron a choisi ses ennemis, nous n’aurions pas choisi les mêmes. Le problème global n’est pas le laxisme de la justice mais les moyens dont elle dispose ainsi que la volonté politique d’agir. Il est indispensable de repenser les sanctions envers les mineurs : on ne peut pas les renvoyer chez eux, et donc laisser s’enraciner un sentiment d’impunité, comme on ne peut pas les criminaliser plus qu’ils ne le sont déjà en les envoyant dans des prisons (qui manquent de places, soit dit en passant) remplies de condamnés de droits commun majeurs. Il faut penser une punition réelle et forte mais adaptée. De manière globale, on manque de République et d’un État fort, mais aussi de travail en raison des délocalisations qui sont la résultante des traités de libre-échange et des traités européens. Trop souvent également, le système éducatif ne répond plus aux attentes d’insertions dans la société, les services publics manquent, comme manquent le sens du devoir envers la communauté nationale et la responsabilité envers les autres. Á République souveraine, nous considérons que le service national – supprimé par la droite rappelons-le – a été une faute grave, tant politique que pour la cohésion sociale.

 

RT France : Á gauche, l’affaire a suscité moins de réactions politiques. Comment l’expliquez-vous ?

 

GK : Á vrai dire, il y a eu beaucoup de condamnations à gauche dans le cas du meurtre de Philippe Monguillot, mais la condamnation se fait souvent en catimini, et une fois passée il n’y a pas de suites. Souvent il s’agit de réagir seulement quand le débat public fait qu’on ne peut pas ignorer médiatiquement tel ou tel crime. Les premières victimes de l’insécurité sont les catégories populaires, qu’elles soient d’ailleurs immigrées ou pas. D’abord, la gauche de gouvernement porte les mêmes responsabilités que la droite de gouvernement sur ces 40 dernières années : affaiblissement de l’Etat, suivisme des diktats de Bruxelles, atlantisme, politiques néolibérales, mais une certaine gauche a bien de la peine à se saisir de cette criminalité, à la condamner fermement et à agir pour qu’elle cesse, car elle a peur de donner du grain à moudre à l'extrême droite, peur que cela ne se transforme en haine envers les migrants. Le problème c’est qu’une bonne partie de la gauche parle très rarement d'insécurité, en ne se rendant pas compte que les premières victimes de l’insécurité sont les catégories populaires, qu’elles soient d’ailleurs immigrées ou pas. Or, la sécurité est la première des libertés. Le combat contre cette criminalité insupportable est à même de rassembler au-delà de tout communautarisme, d’origines ethniques ou religieuses : la plupart des Français, quelles que soient leurs origines, souhaitent vivre en paix et ne pas craindre les petits voyous auxquels trop souvent un pouvoir corrompu a abandonné les quartiers et leurs habitants. Sur le sujet de la sécurité, je pourrai citer George Orwell, authentique « socialiste démocratique » dont je me sens proche et qui, désabusé par « la gauche », déclarait « Ce qui me dégoûte le plus chez les gens de gauche, particulièrement chez les intellectuels, c'est leur ignorance crasse de la façon dont les choses se passent dans la réalité. » On en est toujours là : le refus de voir la réalité et donc d’agir dessus. Une partie de la gauche semble avoir oublié le concept de lumpenproletariatdéveloppé par Karl Marx et qui caractérise ces criminels qui s’en prennent d’abord aux travailleurs. Le lumpenproletariat décrit toute cette frange du prolétariat qui a quitté les classes populaires par le bas et où on retrouve les voyous, les petits criminels, tous ces gens qui n’ont plus de conscience de classe, qui sont immoraux, mal éduqués, individualistes ; ce sont des alliés objectifs de l'oligarchie capitaliste car ils copient leur ethos : la prédation violente pour soi et contre les autres. C’est aussi s’occuper des catégories populaires, tâche normalement dévolue à la gauche, que de la débarrasser de ce lumpenproletariat. La gauche actuelle semble même incapable de penser le sujet.

 

RT France : La nomination d’Eric Dupond-Moretti au poste de ministre de la Justice fera-t-elle évoluer la situation, selon vous ?

 

GK : Encore une fois, les problèmes sont structurels et sont la conséquence des choix de société et des politiques néolibérales, du type de construction européenne qui a été mis en place et qui ont affaibli l’Etat et la République. Une personne seule n’y changera rien, surtout en aussi peu de temps et encore moins un Eric Dupond-Moretti qui critique la « sévérité des magistrats » et s’est déclaré contre les prisons. Le laxisme a encore de beaux jours devant lui. Les crapules du type de celle qui ont tué Philippe Monguillot et tabassé des Marin ou des Jean-Michel Gaudin, les violeurs (1% sont condamnés, alors que 200 viols sont perpétrés sur des femmes par jour en moyenne) ou la grande criminalité en cols blancs peuvent encore sévir sans craintes, malheureusement. 

 

Source 

 

Bayonne : les catégories populaires, victimes de l'impunité du lumpenproletariat ?
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commentaires

A
A propos du "lumpenprolétariat", terme employé par Marx et Engels, voir aussi :<br /> <br /> https://www.cairn.info/revue-actuel-marx-2013-2-page-39.htm <br /> <br /> Comme vous le remarquez, Bernard Gensane, le XXe siècle avec deux guerres mondiales, les guerres d'Indochine et d'Algérie, montre que la "gauche", qu'elle soit "actuelle ou plus ancienne, semble, et a toujours semblé, même incapable de penser le sujet." Et ce depuis 1789 ! Bien sûr, la "droite" a beau jeu de s'indigner et de faire élire un Président qui est son laquais sans état d'âme. Rien ne change et c'est désespérant. " Est-ce ainsi que les hommes vivent... "
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A
Il y a dans cet état des lieux l'oubli d'un élément de taille, celui des médias, films et télé. Faut-il rappeler qu'on y voit massivement étalée la violence sous toutes ses formes jusqu'à devenir un mode naturel et banal des rapports humains. La société y est représentée sous son angle le plus défavorable même s'il est réel. Le vocabulaire y participe également pour une part part non négligeable de cette évolution. Par exemple nommer une émission prétendument de débats et devenue populaire " les grandes gueules " n'est-ce pas sceller dans les esprits une forme indélébile et pernicieuse de comportement personnel ?<br /> J'ajouterai ceci :<br /> Je ne comprenais pas l'homme Zola quand il décrivait cliniquement les misérables et qu'il expose sans concession leurs défauts. J'étais contrarié par cette apparente absence d'empathie pour des gens dont la vie relevait plutôt de la survie. La description psychologique des individus des classes populaires me paraissait cruelle. Cependant le regard est juste car Il s'agit d'un monde fait de promiscuité et de violence où l'individu n'est jamais innocent. Il est même très souvent coupable de comportements ou de pensées condamnables. Leur misère sociale, contrairement à ces fables largement répandues selon lesquelles il y aurait de la grandeur dans ces dénuements, reste en majorité une descente en enfer individuelle et collective. Il n'en demeure pas moins que si Zola ne s'accorde aucun arrangement avec la réalité fut elle la plus contrariante pour ses convictions il y voit tout même, en germe, des raisons d'espérer. Germinal, le roman, par nom en est la preuve. Cette distance entre le monde tel qu'il apparaît et les forces souterraines qu'il engendre. La dernière phrase est à ce sujet très explicite : " Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur , et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre."<br /> Aujourd'hui je serai moins optimiste que Zola.
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