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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 07:00

On attribue cet apophtegme à André Malraux. Certains pensent l'avoir entendu dire : « Le XXIè siècle sera mystique ou ne sera pas » En fait, il est plus certain qu'il ait écrit :  « Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu'ait connue l'humanité, va être d'y réintégrer les dieux. »

 

Tout cela revient un peu au même en ces temps tumultueux, incompréhensibles à beaucoup, et où le religieux empiète sur tout.

 

Un vieil ami m'envoie ces choses vues et entendues en Côte d'Ivoire, où j'ai vécu plus de dix ans. Il y a un bon quart de siècle. Un pays sous la férule autocratique du vieil Houphouët-Boigny, animiste, chrétien mais sachant consulter les imams régulièrement. Je n'ai jamais croisé une femme voilée, même dans le Nord très musulman. Mais déjà, dans ce pays aux soixante ethnies, aux innombrables langues et aux inégalités criardes, on sentait monter le fait religieux et les pratiques concomitantes. Cela a dû s'amplifier depuis.

 

 

Le dimanche 17 novembre, vers 20 h, P. revenait d’une réunion de CEB (Communauté Ecclésiale de Base). En Côte d’Ivoire, elle incarne une pratiquante très tiède, et timorée (elle n’aboie pas ses prières, n’effectue pas de gesticulations illuminées). Elle a des amies coreligionnaires pourtant fortement allumées. Avec le temps, l’outrance et la bêtise m’amusent moins et parfois parviennent même à m’attrister sincèrement. Mon arrière-grand-mère avait une formule qu’elle exprimait en patois : « Est-il possible d’être aussi bête ? » Mais, il y a vingt-cinq ans, entendre Hubertine, médecin béninoise, raconter ses rencontres m’emplissait d’une grande joie : « Pendant la messe, quand le prêtre a élevé l’hostie, au lieu de baisser la tête et de battre ma coulpe, je l’ai regardée. Et je l’ai vu, LUI, il me souriait. JE L’AI VU ! » Dans l’assistance, j’étais sans doute le seul à me focaliser sur le sourire et le regard extatiques de cette anarchiste alors que les autres dindes gloussaient et que se déliaient leurs langues. Et chacune d’apporter sa pierre à l’édifice miraculeux que mes remarques innocentes n’ébranlaient en rien. Elles ne les entendaient pas davantage que Maurice R. (une gloire de mon village d’enfance) ne s’apercevait que je lui pissais dans la poche du veston quand il était lancé dans une imitation de Tino Rossi.

 

J’en étais donc au sortir de la réunion de CEB. Je ne sais pas si les curés flamands avaient une telle influence sur leurs ouailles. Ici, il faut « vivre l’église » et, au moins une fois par mois, les catholiques ont obligation se réunir entre eux, par petits groupes (au-delà de 15 ou 20 personnes, il faut se scinder et donner naissance à une nouvelle CEB). Evidemment figure dans ces CEB le même pourcentage d’escrocs et de vauriens qu’au marché ou au stade. Ce devait déjà être pareil au Moyen-Age où l’on prétend être allé récupérer ces pratiques conformes à l’esprit fondateur. La réunion se déroule à tour de rôle au domicile des membres, rarement chez nous cependant, ce qui ne me frustre pas plus que de raison. Le rite est immuable : arrivées au compte-gouttes, prières jaculatoires, quête et/ou cotisation (essentielles !), divers et, enfin, partage dans la saine tradition des sachets en plastique baladeurs : « C’est si bon que je vais en prendre pour ma pauvre maman, clouée sur sa natte  par la douleur et les rhumatismes, qui eût tant aimé être des nôtres….»

 

La rubrique divers a été alimentée cette fois par le secrétaire général lui-même, qui clôt chaque convocation par une formule qui donne déjà une idée du personnage :

 

Vu l’importance de l’ordre du jour, la présence participative de tous et de chacun est requise.

 

Dans une vie précédente, j’ai vaguement côtoyé ce G. qui occupait un bureau au titre du service des cantines des écoles dans notre concession de l’éducation nationale. Un monsieur que je tiens en haute estime. Je lui donne le moins possible l’occasion de me saluer car je ne sais pas recevoir les effusions et outrances verbales avec tout le sérieux qu’on doit leur accorder en Afrique subsaharienne. Un moulin à paroles, qui excipe de ma connaissance pour accroître son prestige dans la CEB : « Monsieur C., mon ami français, l’époux de Madame C., notre sœur en Christ ici présente. »

 

Or donc, avant d’entamer la rubrique divers, G. fait un aparté avec son voisin qui l’encourage : « Si, si, il faut le dire, c’est une expérience qui peut servir, qui peut éviter des erreurs. » Et G. se lance (à partir de maintenant, je laisse de côté les vocatifs émaillant le discours que tu assaisonneras de chers frères et sœurs en Christ selon tes goûts et humeur… et, bien entendu, j’abrège) :

 

Voici ce qui m’est arrivé. Je marchais au centre ville. Un monsieur m’aborde : « Je cherche l’immeuble la Pyramide. – Monsieur, il est là-bas derrière. » Je lui montre le bâtiment. Je continue ma route. Un autre monsieur m’aborde : « Vous venez de parler à un monsieur et vous l’avez laissé partir : savez-vous que c’est un grand prophète ? – Non, je ne le savais pas. – Que vous a-t-il demandé ? Moi-même, je le cherche. – Il m’a demandé la Pyramide. » L’homme me regarde et me dit : « Vous, vous avez des problèmes. Vous êtes allé au village  récemment et quelqu’un de là-bas vous veut du mal. Allons vite retrouver le prophète, c’est la chance de votre vie. » Et nous partons tous les deux à la recherche du prophète. On le trouve assis à la Pyramide. L’autre me présente, dit que j’ai des problèmes.  Le prophète dit : « Allons prier. »

 

On s’assied sur un muret et on prie. Le prophète nous met un caillou dans la main. On prie longuement. Il me dit d’ouvrir la main : le caillou a changé de couleur. Il me fait rasseoir et me dit : « Pour conjurer le sort, donne-moi tout l’argent et tout l’or que tu as sur toi. » Je sors les trente mille (45 euros) que je venais de prendre à la banque. Je donne mon alliance et une montre de valeur qu’on m’avait rapportée de Suisse. – C’est tout ce que tu as ? Et à la maison ? – J’en ai là-bas. – Allons-y. » Nous prenons un taxi et on va jusque chez moi. Ils m’attendent à la boutique en bas du bâtiment. Je veux prendre les bijoux de ma femme mais la porte de son armoire est fermée à clé. Je ramasse les trois cents mille francs (450 euros) d’une tontine pour le village et là, je me mets brusquement à penser : est-ce que, par hasard, ce ne serait pas un escroc? Je prends l’argent quand même et je rejoins le monsieur. Je lui donne l’argent : « C’est tout ce que j’ai pu avoir. – Bon, ça ira, retournons au Plateau. » On arrête un taxi. Quand je veux m’asseoir, ils me repoussent et le taxi démarre.

 

Le récit du récit durait depuis une dizaine de minutes et je commençais à saturer parce que ce genre d’antienne n’est pas neuf : « Mais, P., ça s’est passé quand ? – Il y a environ un an. – Et pourquoi il en parle maintenant, ce con ? » J’ai été alors prié d’écouter sans interrompre.

 

G. reprend. L’autre jour, je vais au Plateau, je passe vers la Pyramide et je vois les deux hommes. J’attrape le bras du prophète : « Vous ne me reconnaissez pas ? – Non. » Je leur rappelle les faits : « Non, non, ce n’est pas nous. » J’insiste. Je veux les retenir, ils fuient. Je crie aux voleurs, les gens les saisissent et les policiers nous embarquent au commissariat. On nous interroge. Ils mettent les deux personnes en cellule et on prend ma déposition et la liste de tout ce que je leur ai remis. Le policier me dit : « Mais tu es gouro ! (ethnie du centre-ouest)– Oui. – Moi aussi…  … … [En fin de compte, les deux étaient très proches parents, cousins au 14e ou 15e degré]. Deux femmes bien mises arrivent au gnouf : « Nous venons voir deux jeunes que vous venez d’arrêter. Que se passe-t-il ? L’un est prophète, il prie pour nous. Je l’ai vu transformer un caillou en or. » Le policier dit qu’on doit me restituer mes affaires pour que je laisse tomber : « Ce sont nos parents, nous allons dédommager le monsieur. Nous nous portons garantes, libérez-les. – Pas question, vous rendez les affaires d’abord, dit le policier. » Les femmes parlent entre elles en gouro. On est tous gouros ici. Le policier dit : « Le monsieur veut récupérer ses affaires. Si on ne les lui restitue pas, on défère les prévenus. »

 

Les prévenus sont déférés au tribunal et l’affaire suit son cours. Quelques mois plus tard. Avant le début de l’audience, les bonnes dames reviennent à la charge. Le policier de service au tribunal parle avec elles et me demande si je suis prêt à laisser tomber l’affaire à condition qu’on me rembourse. «  Comme je suis chrétien, je sais qu’il faut pardonner. » Le policier discute avec les femmes et il me présente un papier : « Signe là. » Je lis le papier : c’est un reçu comme quoi on m’a restitué mes affaires, 30 000 plus 300 000 plus 50 000 pour l’alliance et 300 000 pour la montre (chez Riscles qui représente la marque, elle vaut entre 300 et 500 000 selon les modèles mais je laisse à 300). « Je ne peux pas signer puisque je n’ai rien reçu. » Le policier dit que c’est comme cela qu’on fait et on va me rembourser après. Alors, j’ai dit je ne signe pas. Les dames ont dit que j’étais méchant, que je n’étais pas un vrai gouro sans cela, à cause de Dieu, j’aurais signé. Les deux ont été condamnés à six mois de prison. Voilà ce que je voulais porter à votre connaissance pour vous mettre en garde.

 

Après le récit de G., les vannes se sont ouvertes pour des histoires du même tonneau. « Moi c’est un million trois cents mille, a dit A. M., c’était l’argent de la communauté chrétienne que j’ai remis à une femme qui m’avait arrêtée dans la rue pour me dire qu’elle avait été avertie mystiquement que j’avais des problèmes. J’ai mis plusieurs années à rembourser. »

 

Ce genre de témoignage fait toujours vibrer des cordes basses et profondes dans l'esprit des gens du lieu mais ils n’en ont, hélas, pas l’apanage.

 

Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas
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commentaires

A
Aie ! Aie ! J'sais pas si j'ai bien compris, la sénilité n'étant pas loin :<br /> <br /> Tous les êtres humains ne sont-ils pas cons et roublards <br /> Or les religieux ne sont-ils pas des êtres humains<br /> Donc les religieux ne sont-ils pas cons et roublards ? <br /> <br /> Comme dit &quot;monde indien&quot; : &quot;spécificités locales&quot; ou spécificités universelles ? Vive le XXIe siècle !
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M
Il faudra sans doute que je relise ton excellent texte plusieurs fois avant que de le comprendre un peu - non sans-doute que les spécificités locales m ' embrouillent ( encore que ayant vécu quelques années au Brésil je dispose de décodeurs efficaces ) mais plutôt que la taille de mon cerveau n ' excède certainement pas celle de celui d ' une pintade !<br /> ( mais je m ' en accommode : ne dit-on pas , il faut faire avec / ou sans ? - ) -<br /> ( je te et vous tous prie de m ' en pardonner ) -<br /> Tout ça ( ren qu ' aquo ! ) pour juste mettre mon grain de sel ( bio ?) à ton titre -<br /> Or donc , s ' agit-il de dimension religieuse , ou ne s ' agirait-il pas plutôt de dimension mystérieuse ?<br /> Etant , personnellement peu enclin à abandonner ma conscience mystique à aucuns dieux ni aucuns religieux patentés , je préfère revendiquer haut et fort ma propre idée du mystère : que celui-ci reste tel par essence , et garde toute son importance pourquoi pas -<br /> Pourtant ----<br /> Pourtant tous , ni toutes , ne sont de cet avis -
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