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25 février 2014 2 25 /02 /février /2014 06:44

Pour les Solfériniens comme pour tout le monde, au commencement était le Mot.

 

Donc, lorsqu’on a la finance comme principale ennemie et que l’on fait une politique à droite de celle de Sarkozy, il faut faire de la pédagogie (éducation des enfants, en grec, donc l’art d’inoculer les encens), jouer avec les mots, se jouer des mots.

 

Orwell avait inventé le concept de Novlangue, une langue ne permettant pas une pensée de contestation, une langue ne faisant que dénoter, enroulée sur elle-même, une langue amenée à s’appauvrir indéfiniment en tuant d’abord le sémantisme, les nuances, et enfin les mots eux-mêmes, devenus superflus. Bref une langue qui, au sens strict du terme, ne VEUT rien dire car elle ne donne pas à dire. Que faire face à des binarités du styles « La guerre c’est la paix », ou encore « Arbeit durch Freude », si ce n’est se poser et écrire un essai de 800 pages ?

 

Il y a, cela dit, dans la vulgate solférinienne, des propositions langagières de bon sens, même si elle ne vont pas vraiment contribuer à changer la société. Dire, comme le suggère le ministère des Droits des femmes, « égalité femmes-hommes » à la place d’« égalité hommes-femmes » au motif que l’ordre alphabétique est alors respecté, pourquoi pas, en effet ? Cela n’empêchera pas Najat Vallaud-Belkacem de souhaiter une diminution du nombre des fonctionnaires. Remplacer « école maternelle » par « petite école », bien sûr, les Allemands et les Britanniques l'ayant fait il y a au moins cent cinquante ans (Kindergarten).

 

Mais tout cela est de la gnognotte. Ainsi, en novlangue solférinienne, on ne travaille plus pour le pays, on « fait France » (comme SNCF, France ne prend plus d’article), en reconnaissant l’apport des identités multiples. On ne bâtit plus une société harmonieuse (ce qui correspond d’ailleurs strictement à l'absence de réalisations hollandaises depuis deux ans), on fait de « l’en-commun », qui n’est autre que l’aboutissement du « vivre ensemble égalitaire », du « changement de paradigme », de la « production de possibles ».

 

On ne doit plus dire « la société française » mais le « Nous inclusif et solidaire ». On sera ainsi sensible à l’origine de l’homme de Tautavel : « Dans une observation récente au sein d'une école élémentaire, nous avons constaté que des élèves apprennent parfois que « l'homme de Tautavel » aurait été le premier « Français ». Si l'on comprend que ce raccourci est une manière de situer géographiquement la présence très ancienne d'êtres humains sur ce qui est aujourd'hui le territoire « français », ce type de discours produit une représentation de la « France éternelle », déconnectée d'une histoire administrative qui est en réalité infiniment plus courte, plus variable et chaotique. » Une « histoire administrative variable », c'est quoi même ? Pénétrons-nous du fait que des types et typesses de très haut niveau se réunissent en commission après avoir observé ce qui se passe dans une école élémentaire (un vrai Solférinien ne devrait pas aimer le mot « élémentaire », décidément négatif), réfléchissent puissamment et nous pondent cette réflexion sur la francitude de l'homme de Tautavel, ce qui, dans l'optique d'un choc de simplification, fait avancer la situation des vingt millions de Français (aïe, j'ai dit « Français ») qui vivent dans la gêne ou dans la misère.

 

On ne parle plus de « projets » mais de « possibles » (« produire des “ possibles ” à l'intersection des valeurs de la République et du respect des gens eux-mêmes et de leurs capacités à coproduire de l'action publique »).

 

Pour parler de … je ne sais plus comment dire, donc je ne dis rien, on n’évoquera plus la « diversité », un concept, il est vrai, popularisé sous Sarkozy : « Récemment, avec le surgissement du paradigme de la diversité, les mêmes personnes sont réputées « issues de la diversité » ce qui est plus problématique encore, car dans la formulation précédente leur ascendance renvoyait à des êtres de chair et de sang, les immigrés, alors que dans la nouvelle formulation supposées être plus moderne ou plus « chic », leur ascendance renvoie à un objet indéfini voire à une chose, à savoir la « diversité ». Le « surgissement du paradigme de la diversité ». Mmmm, c'est bon ! Encore, encore !

 

On ne donnera plus aux élèves la même éducation, ils « bâtiront du commun »  (Vincent Peillon).

 

Une femme n’est plus « enceinte », elle est « en état de grossesse médicalement constaté » (de même, on ne dit plus « il va neiger » mais « la France va connaître un épisode neigeux »).

 

On ne parlera pas de « l’avenir » de la jeunesse mais de son « devenir », en espérant qu’à l’école des « groupes académiques climat scolaire » (!) résoudront les problèmes d’« incivilité » dans les établissements.

 

Bref, nous sommes face à une langue qui ne dit plus rien, qui masque le réel, le fait oublier et le fait accepter lorsqu’il résiste. On avait déjà « plan social » pour licenciements massifs, « flexibilité » pour exploitation renforcée des travailleurs. On s’incline respectueusement devant « pacte de responsabilité », deux mots très forts, l’un relevant du droit, l’autre de la morale, mais qui, accouplés par les Solfériniens, ne sont là que pour cacher les cadeaux faits au patronat et l’incapacité – si ce n’est le choix – des gouvernants à résorber le chômage.

 

 

Le « redressement productif », avec l’engageante définition de Montebourg, me plait bien (« le redressement productif, c'est garder ce qu'on a, rapatrier ce qui est parti et créer ce qu'on n'a pas. »), car il a un petit côté fleur au fusil qui ne parvient même plus à nous faire sourire. Qui se souvient encore – c’était en mai dernier, il y a un siècle – de la « boîte à outils » de Hollande, cette expression franchement ridicule ? Vous imaginez Roosevelt lançant le New Deal avec une « boîte à outils » ?

 

Mais ce qui nous fait carrément pleurer, ce sont les formules mensongères du style « TVA sociale » (pour piquer toujours plus dans le portefeuille des pauvres) ou « contribution climat énergie » (pour la taxe carbone). Elles ne révèlent pas le désarroi des Solfériniens mais leurs mensonges. Pensons à l’ANI, « l’accord national interprofessionnel sur la compétitivité et la sécurisation de l’emploi » qui a livré les salariés pieds et poings liés au patronat.

 

Les attaques sont désormais frontales avec des projets comme celui du renégat Jean-Marie Le Guen : « Pour l’emploi, il faudra que François Hollande s’attaque à un ultime et redoutable tabou national : celui des rigidités d’un code du travail qui, de protecteur du salarié, est devenu un puissant répulsif de l’emploi. Pour cela, il devra affronter le redoutable consensus d’exclusion dont s’accommode notre pays au prix de coûteuses dépenses sociales, avec pour solde la désespérance des jeunes et des chômeurs. » Du Copé dans le texte.

 

Il y a donc le solférinien de choc, parfaitement clair, comme celui Le Guen, et puis il y a ce qui se conçoit obscurément et qui est mal dit. Quand on parle mal, disait Orwell, c'est qu'on pense mal. Le projet est de brider la pensée en empêchant la connotation, la puissance expressive. Le langage solférinien, en atténuant le réel, engloutit toutes les connotations négatives dans une sorte de carousel de litotes qui débouchent en fait sur des mots et des concepts de péjoration. Dans l'expression “ plan social ”, “ social ” devient un mot sale, péjoratif. Les Solfériniens ont oublié qu'en politique l'important, ce sont les concepts, pas les mots. Dans “ plan social ”, “ social ” est souillé, déshonoré par le concept tandis que le concept ne se refait aucune virginité au contact du mot “ social ”.

 

On peut toujours dire que l'homme de Tautavel n'était pas Français. Cela ne fera pas reculer le chômage d'un pouce.

 

Comment dit-on « zozo » en solférinien ?

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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commentaires

michel barda 25/02/2014 10:35

et, bientôt, au soir du 23 mars pour être précis, on va parler de victoire : on (il y en aura toujours pour servir d'aune nouvelle) disait que nous allions perdre 60% de nos mairie, nous n'en perdons que 55%, preuve (eh oui) que les français nous soutiennent.
etc, etc.

Daniel 25/02/2014 10:06

En effet, nous observons la mise en scène de polémiques stériles destinées à occuper les esprits et à masquer en coulisses les décisions inacceptables.

Nous avons aussi connu le langage lacanien, résumé par Corinne Maier (Le Lacan dira-t-on).
Le petit a pissé au lit: "Ton énurésie fait énigme; en assumes-tu la responsabilité, ou est-ce un symptôme?"
Il manque un aiguillage de son train électrique: "Un élément mobile fait béance dans le système de permutation de mon circuit"
La fille rêve de devenir Miss France, maman commente: "Tu es aliénée aux discours courants, ne sais-tu donc pas épingler les semblants?"

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