Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 07:12

Suite de l'allocution de Xavier Lambert devant des universitaires tunisiens :

 

Le Robert définit la culture comme l’ensemble des connaissances acquises qui permettent de développer le sens critique, le goût, le jugement. Même si cette définition est abrupte et réductrice comme toute définition, elle éclaire d’un jour particulier les enjeux réels, conjointement, de la réforme actuelle du secondaire et de l’université, et de la marchandisation de la Culture. À l’heure où les thuriféraires de la pensée libérale parlent de la « fin des idéologies », on comprend bien que le projet va au-delà d’une simple incidence engendrée par le profit. C’est un véritable enjeu idéologique dont l’objectif n’est ni plus ni moins le dépassement de l’homme (je ne parle pas bien sûr de l’homme en tant qu’espèce, celui-ci reste, encore, incontournable, mais de l’être humain pris dans sa dimension philosophique, c’est-à-dire avec toute sa complexité et toute son opacité) et d’arriver à un être dont le principe comportemental serait essentiellement constitué d’un système d’input et d’output, un être dont le comportement se construirait essentiellement sur un mode émotionnel, en dehors de tout sens critique, de goût, de jugement. Les déclarations de Marvin Minsky sont tout à fait édifiantes à cet égard : « …nous en aurons définitivement terminé avec l’histoire humaine, parce que nous aurons aboli les êtres humains en tant que tels. Alors commencera une nouvelle histoire au-delà de l’être humain. »[1]

 

Penser l’université comme lieu de Culture, penser l’université par essence comme lieu de création et de transmission de savoirs n’est envisageable que si la Culture est elle-même pensée comme « l’ensemble des connaissances acquises … ». Et c’est bien la raison pour laquelle il ne peut pas y avoir de Recherche sans Culture, comme il ne peut pas y avoir de Culture sans Recherche. L’une et l’autre sont indissolublement liées en ce que la définition même de l’être humain en procède pour une part essentielle. C’est parce que l’être humain est capable de développer son sens critique, son goût, et son jugement, qu’il est capable de conceptualiser son rapport problématique au réel. C’est parce qu’il est capable de conceptualiser son rapport problématique au réel qu’il peut faire de la Recherche. C’est parce qu’il est capable de « couturer » ses connaissances acquises par la Recherche qu’il est un être de culture. « Découdre » la Connaissance, la Culture, c’est quelque part nécessairement « découdre » l’être humain.

 

Le 9 octobre dernier, Serge Haroche a reçu le prix Nobel de physique pour ses travaux sur l’isolation du photon. Outre le caractère important de ces travaux pour la physique quantique, cette distinction amène plusieurs commentaires.

 

Le premier est que la recherche Française, en terme d’excellence véritable, n’a pas à rougir par rapport aux autres pays. Pendant ces sept dernières années, on nous a rebattu les oreilles sur la nécessité d’une excellence lisible au niveau international. Le gouvernement Sarkozy a complètement bouleversé le paysage de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche en cassant les équipes, en regroupant les laboratoires et les établissements à marche forcée, en mettant en concurrence systématique entre eux les personnels dans le cadre d’une Recherche essentiellement structurée par des projets à court terme, où nombre d’équipes sont obligées de tordre leurs axes de recherche pour tenter d’obtenir quelques subsides de la part d’agences au fonctionnement opaque, en faisant exploser la précarité. Mais aussi une Recherche organisée pour servir d’aubaine économique et financière pour les grandes sociétés, économique parce que les grandes sociétés se sont pour la plupart départies de leur secteur recherche pour les faire faire par les laboratoires publics, financière parce que le crédit impôt-recherche, si mal nommé, a servi essentiellement aux dites sociétés pour conforter leurs profits. Enfin, une recherche hypersectorisée pour répondre au plus près aux besoins de niche des pôles de compétitivité et des entreprises qui les constituent, de laquelle les arts, lettres et sciences humaines sont quasiment écartées.

 

Le deuxième est que, si l’isolation du photon est une découverte importante pour la physique quantique, c’est une recherche qui ne peut pas rentrer dans les critères qui pilotent la Recherche actuellement, notamment au niveau de la durée. Et, à première approche, l’isolation du photon n’a pas d’avenir immédiat en terme de perspective industrielle et commerciale. C’est donc une recherche non rentable qui fait partie des espèces condamnées à disparaître dans la logique du marché et de l’économie de la connaissance (avec le lien étroit qui est donné à ces deux termes depuis le processus de Bologne). Mais ce qui fait son intérêt, hors de son champ disciplinaire immédiat, c’est que l’isolation du photon participe à une entreprise bien plus vaste qui est celle de la création comme outil de construction du réel. Et cette entreprise n’a de sens que par l’accumulation dialectique et la transversalité. En un mot, et en référence à une annonce sarkozienne à l’emporte-pièce de l’époque, l’isolation du photon n’aurait pu avoir lieu sans La princesse de Clèves.

 

Le problème, c’est que ce qui se met en place de la part du gouvernement actuel donne lieu à de très vives inquiétudes. Non seulement il n’y a pas rupture par rapport à la politique du précédent gouvernement, ni avec la loi LRU si destructrice pour l’Université, ni avec le « Pacte pour la Recherche », ni avec les dispositifs d’« excellence » (IDEX, LABEX…) si mortifères pour la Recherche, mais en plus, les mesures prises ou annoncées. Les choses étaient déjà clairement engagées par l’adhésion du gouvernement au TSCG (Traité Sur la Coordination et la Gouvernance), autrement dit le pacte budgétaire européen qui s’est traduit dans les faits par une véritable politique d’austérité.

 

Or, il nous faut admettre qu’une véritable réforme de la Recherche ne se fera pas sans la création d’un pôle public national de Recherche animé par les grands organismes publics, découplé des logiques de l’OMC ; la transformation des IDEX en pôles de coopération ; un plan pluriannuel de création d’emplois publics et de financements publics de la Recherche où dominent largement des crédits récurrents à la hauteur des besoins des laboratoires… Bref, des choix politiques difficilement compatibles avec la logique, du TSCG et qui exigent une véritable solidarité entre chercheurs et citoyens.

 

En traitant l’Université comme une marchandise et comme une source de profit, immédiat et à venir, la finance internationale a induit des réformes profondes qui, non seulement remettent en cause, de fait, les missions fondamentales de l’université, mais organisent une véritable « vente par appartements ». Cette politique se caractérise par trois documents majeurs : les accords de l’OMC, le traité de Lisbonne et le processus de Bologne. Les accords de l’OMC visent en fait à organiser le pillage systématique des pays les plus pauvres au profit des grandes multinationales, mais surtout à sanctionner tout ce qui peut être considéré comme pouvant empêcher le développement de la concurrence. Les services publics d’État sont directement concernés, et l’Éducation au premier chef, dans la mesure où ils peuvent être dénoncés comme des situation de monopole qui, du fait de leur financement public, empêche le développement de la compétition (entendez le développement des multinationales).

 

Si, en France, la notion de service public d’État est encore trop fortement ancrée dans l’histoire du peuple français, depuis la libération, notamment, et le programme du Conseil National de la Résistance, pour privatiser d’un coup l’Enseignement Supérieur et la Recherche, tout est fait néanmoins pour préparer cette privatisation, à terme, et pour que, en attendant, le capitalisme international puisse en tirer un maximum de profit à court terme.

Plusieurs dispositifs, législatifs ou non, sont progressivement mis en place pour arriver à ces fins.

 

Au niveau international, d’abord, il y a le fameux classement de Shangaï, qui vise à mettre les universités en concurrence entre elles selon des critères totalement arbitraires, ou en tout cas, qui ne tiennent compte ni des réalités, ni des nécessités locales. Les universités sont classées dans l’absolu et, comme par hasard, on se rend compte que celles qui arrivent en tête sont, pour la plupart, des universités anglo-saxonnes, très huppées généralement, et bien souvent sur fond privés et/ou avec des frais d’inscription très élevés. Des universités, donc, qui ne se soucient pas de former le maximum d’une classe d’âge, comme le font les universités de service public, mais une toute petite élite destinée à être pour l’essentiel l’élite marchande de demain.

 

Ensuite, il y a l’uniformisation des structures universitaires. C’est le contenu du processus de Bologne qui, sous couvert de faciliter la circulation des étudiants au sein de l’Europe, oblige tous les systèmes universitaires à adopter le système LMD, sans tenir compte des histoires locales. Chaque système universitaire dans chaque pays est le fruit de toute une culture forgée par l’histoire, mais aussi par les luttes et l’uniformisation est déjà en soi un véritable non-sens. Les différences de systèmes n’ont jamais empêché les échanges internationaux qui se pratiquent à tous les niveaux depuis des siècles déjà.

 

 

En revanche, le système LMD est un coup porté au cadre national des diplômes. En effet, si les systèmes administratifs sont normalisés d’un pays à l’autre, les contenus se sont considérablement diversifiés au point que pour un même diplôme, on peut se retrouver avec des contenus très différents. Mais surtout, avec la disparition des diplômes intermédiaires, la sélection s’est considérablement renforcée. Comme le dit Marion Guenot : « Le processus de Bologne a surtout instauré la marchandisation des savoirs. Il n’est plus question de service public de la formation, ni de qualifications et de leur reconnaissance dans les conventions collectives. Les nouveaux mots d’ordre sont “rentabilité pour les entreprises” et “compétitivité”…[2] »

 

On voit très clairement comment ces objectifs s’énoncent dans les propos de l’actuelle ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche en France lorsqu’elle prétend faire évaluer les formations par les entreprises principalement en fonction de la façon dont ces formations permettent l’employabilité immédiate des étudiants. Si le souci de faire en sorte que les étudiants trouvent effectivement un emploi est un souci qui doit nous préoccuper en permanence, cela ne veut pas dire pour autant que l’Université doit se transformer en pourvoyeuse de main d’œuvre dans un système où, en plus, le sous emploi est considéré comme un mode de fonctionnement économique normal. Comme le souligne George Caffentzis, professeur à l’université 
du Maine du sud, 
à Portland (États-Unis) « Le processus de Bologne met ouvertement l’université au service des entreprises. Il redéfinit l’éducation comme la production de travailleurs mobiles et souples, possédant les compétences exigées par les employeurs. Il centralise la création de normes pédagogiques, retire leur autorité aux acteurs locaux et dévalue le savoir comme les intérêts locaux. Dans ce contexte, il ne fait aucun doute que la crise financière internationale de 2008 met à rude épreuve la résistance du milieu universitaire, en supprimant les dernières protections, par la voie de réductions budgétaires…[3] »

 

Les appels du pied immodérés de la ministre vers le président des patrons français en disent long sur le processus mis en œuvre et sur ses objectifs réels. Ainsi que le fait que le Comité Sup’emploi destiné à « améliorer l’insertion professionnelle des jeunes et à faire contribuer l’enseignement supérieur au redressement du pays et à sa compétitivité » soit piloté par deux patrons avec la bénédiction conjointe de Pierre Gattaz, le patron des patrons français, même s’il en réclame encore plus : « Il faut aller beaucoup plus loin et plus vite  [pour que] les entreprises ou les branches s’intègrent davantage dans les universités pour définir les métiers de demain[4] ».

À noter quand même que la question de l’emploi en France a connu en quelques petites dizaines d’années des transformations profondes. L’objectif, énoncé clairement d’ailleurs dans le rapport Lévy-Jouyet en 2006 sur l’économie de l’immatériel, est d’externaliser au maximum vers les pays émergents les emplois qui ne génèrent pas suffisamment de plus-value, les emplois industriels, principalement, pour ne conserver que les emplois qui génèrent un maximum de plus-value, les emplois high-tech, ou ceux, à faible niveau de qualification, qu’on ne peut pas exporter, les emplois dans le secteur des service. C’est à l’aune de cette réalité qu’il faut analyser la pression du patronat français sur l’employabilité des étudiants et les contenus des formations.

Le cadre national des diplômes était déjà une contrainte insupportable au remodelage de l’université pour les besoins du marché, mais ce n’était pas encore suffisant. C’est le caractère national du service public de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche qui devient la prochaine étape de cette déconstruction. Et ce détricotage va s’effectuer en deux temps. Un premier temps, qui est en œuvre actuellement, où on va obliger les universités d’une même région ou d’un même secteur géographique à se regrouper en un seul et même établissement doté de structures de gouvernance desquelles le fonctionnement démocratique et paritaire qui faisait la caractéristique de l’université a complètement disparu au profit de personnalités nommées et d’une forte représentation du tissu économique.

 

L’objectif est de créer de grosses structures, lisible au niveau international et potentiellement concurrentielles avec les grosses universités anglo-saxonnes. Nous sommes dans une logique transnationale dans laquelle les intérêts des nations ont vraiment bien peu de poids, au même titre que le développement du capitalisme financier n’a que faire des intérêts des peuples. C’est d’ailleurs la même logique qui a vu la création des régions en France il y a quelques décennies. De la même façon, d’ailleurs, tout porte à croire que l’Enseignement Supérieur et la Recherche va perdre son statut national au profit d’un statut régional. Ce seront donc les régions qui piloteront directement les nouveaux établissements autant au niveau politique que financier, avec les inégalités que cela suppose selon la richesse des régions. Cela signifie que chaque groupe d’établissement définira ses propres orientations en matière d’enseignement et de recherche, bien sûr à l’intérieur du cadre défini par les exécutifs régionaux. Plus que jamais, donc, le principe républicain de la continuité territoriale qui veut que chaque citoyen puisse trouver les mêmes services publics quel que soit l’endroit du territoire où il se trouve est remis en question.

 

Le processus est déjà largement entamé au niveau de la Recherche avec, notamment, le principe des pôles de compétitivité. Les entreprises compétitives au niveau international sont regroupées en un pôle défini, selon les cas, par un à deux, voire trois, axes économiques et productifs. Ces structures ont pour fonction de permettre de façon plus efficace le drainage des finances publiques. La Recherche est donc littéralement mise au pas par les intérêts économiques de ces structures qui ont été essentiellement conçues pour ça. Les crédits récurrents qui permettent de faire tourner les laboratoires étant en chute libre depuis plusieurs années, les laboratoires sont de plus en plus amenés à trouver des financements extérieurs. À l’incitation politique des exécutifs régionaux s’ajoute donc une incitation financière qui oblige peu ou prou les laboratoires à orienter leurs axes de recherche en fonction des intérêts immédiats des grandes entreprises constituant les pôles de compétitivité. La ministre a d’ailleurs ouvertement bâti le cadre en fixant aux universités et aux grands établissements la mission de transfert technologique par l’innovation. C’est dans le même temps d’ailleurs que les grandes entreprises se sont de plus en plus départies de leurs propres secteurs de recherche, pas assez source de profits, pour piller la Recherche publique, largement aidées en cela par le Crédit Impôt Recherche mis en place par le précédent gouvernement, mais soigneusement conservé par celui-ci, dont on a vu qu’il a plus constitué un effet d’aubaine pour les entreprises concernées qu’un véritable apport financier à la Recherche publique.

 

On imagine aisément dans ce schéma que tout ce qui procède de la recherche fondamentale ou de la recherche en arts, lettres, langues et sciences humaines et sociales est condamné à la portion congrue à moins de se transformer en supplétif des axes privilégiés et de complètement tordre leurs axes de recherche. Même chose d’ailleurs pour tout ce qui concerne la recherche qui demande à se développer dans le temps. C’est oublier qu’un des moteurs principaux de la recherche est le principe de “ sérendipité ”.

 

 

On peut tout à fait concevoir qu’une recherche ne se fait pas en soi et pour soi, et, qu’à terme, elle doit profiter à l’ensemble de la collectivité, mais la façon doit elle doit profiter ne se décrète pas et l’ensemble de la collectivité est rarement lié aux appétits du capitalisme et des marchés. Au contraire, même. Vouloir faire passer à tout prix les activités de la recherche publique par les fourches caudines des marchés financiers, c’est nécessairement, à court terme assécher la Recherche dans son ensemble. La recherche n’est pas saucissonnable et le respecte des libertés académiques est une donnée incontournable pour sa pérennité.

 

 


[1] Marvin Minsky in Le Monde du 17 juin 1999, cité par Ignacio Ramonet, « Pokemon », Le Monde Diplomatique, août 2000

[2] Marion Guenot, entretien « Universités : quel bilan du processus de Bologne ? », L’Humanité, 11 mai 2012

[3] Ibid.

[4] MEDEF Ardennes, consulté le 07 /02/2014

Partager cet article

Repost 0
Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
commenter cet article

commentaires

BM 04/03/2014 20:23

En contrepoint de cet article très éclairant, quelques réflexions récentes de Chomsky sur le même sujet :

http://zcomm.org/znetarticle/on-academic-labor/
http://www.counterpunch.org/2014/02/28/on-academic-labor/

  • : Le blog de Bernard Gensane
  • Le blog de Bernard Gensane
  • : Culture, politique, tranches de vie
  • Contact

Recherche