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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 06:50

En 1974, j’ai participé à une enquête auprès de lycéens amiénois. Il s’agissait tout simplement de leur demander comment ils imaginaient eux-mêmes et le monde en l’an 2000.

 

Les dates en chiffres ronds ont toujours fasciné quand elles n’ont pas terrorisé. Avant l’an 1000, des charlatans vendeurs d’avenir ont habilement exploité les affres de masses conditionnées par le millénarisme. En 1974, les religions ne taraudaient plus les esprits. Elles les berçaient ou les réconfortaient. Les devins n’effrayaient plus. Grâce à l’ordinateur, ils garantissaient (pour 50 francs) de bons placements en amour ou en argent. Aux alchimistes et à leurs cornues avaient succédé des savants œuvrant rationnellement pour le bien de tous et des think tanks (étasuniens de préférence) qui se trompaient deux fois sur trois. Les terreurs sacrées d’antan avaient fait place aux mythes du monde moderne.

 

L’échantillon était composé d’environ 150 lycéens (presque autant que le nombre d’habitants d’Hénin-Beaumont lorsque les sondeurs s’efforcent de découvrir les chances de Marine Le Pen près des bords de la Scarpe). On leur avait demandé de raconter une journée de leur vie en l’an 2000. Le questionnement était sciemment vague et ouvert afin de laisser aux élèves la plus grade latitude d’imagination. Et puis l’on savait que lorsqu’on a 16 ou 17 ans, il est bien difficile de se projeter 25 ans en avant. On s’imagine peut-être à un âge précis mais la vision que l’on a de soi à une date donnée est fatalement plus opaque, qu’il s’agisse de l’an 2000 ou de l’An 01).

 

 

 

Malgré la minceur de l’échantillon, le groupe était suffisamment hétérogène pour que les conclusions tirées de la lecture des réponses aient une certaine valeur. Le groupe comportait 55% de filles pour 45% de garçons, 40% étaient âgés de 16 ans, 30% de 17 ans et 30% de 18 ans. 36% étaient issus de milieu ouvrier, 54% de la petite et moyenne bourgeoisie et 10% de milieu favorisé.

 

Première constatation : très peu d’élèves se décrivaient. On pouvait voir là une certaine pudeur, ou encore le refus conscient ou inconscient de s’imaginer plus âgé. Les descriptions étaient succinctes mais optimiste : « Hormis quelques rides, je suis toujours jolie et ma taille est fine … je fais très attention à ma peau et je m’entretiens physiquement … j’espère avoir atteint la stabilité. »

 

Trois élèves s’imaginaient célibataires, deux par choix personnel, un parce qu’il n’avait pas encore trouvé l’âme sœur. À l’exception d’une seule future mariée (« mon mari est toujours en déplacement et ne s’occupe pas de moi »), les élèves se voyaient heureux en ménage. Le grand rêve de 100 millions de Français de Michel Debré (le repeupleur de la Creuse) ne semblait pas devoir se réaliser. Les deux tiers des élèves souhaitaient deux enfants (comme papa/maman, auraient-on pu dire), 15% seulement en souhaitaient trois ou quatre. Dans leur grande majorité, les répondants s’entendaient merveilleusement avec leurs enfants et les éduquaient de manière très libérale. L’écoute, l’entente étaient les clés d’or de l’environnement familial.

 

Un cocon d’où les parents et les profs étaient exclus

 

Peu de répondants décrivaient leurs enfants dans leur travail scolaire.

 

  • quatre enfants étudiaient à l’école à l’aide de la télévision
  • trois enfants étudiaient à la maison à l’aide de la télévision
  • deux enfants étaient éduqués par des robots.

 

En d’autres termes, les enseignants étaient singulièrement absents.

 

 

Deux jeunes de 16 ans évoquaient l’existence de relations avec leurs propres parents (l’un travaillait avec son père et l’autre allait voir sa mère chaque fin de semaine. Les amis étaient rarement mentionnés et toujours vaguement (« le soir on regarde la télé ou on sort avec des amis »). Les frères, sœurs, oncles, cousins n’apparaissaient jamais. Par choix, par déterminisme, ces jeunes se pensaient plutôt repliés sur eux-mêmes dans leur cocon familial.

 

Un cocon agréable à vivre. L’ère de l’automation, du presse-bouton était arrivée. Des robots faisaient la vaisselle, le ménage s’accomplissaient tout seul par magnétisation, l’ordinateur se chargeait du menu. Cinq filles seulement (zéro garçon) s’imaginaient époussetant les meubles et faisant la lessive. L’habillement avait peu changé. Le futurisme vestimentaire n’apparaissait que dans trois copies (habits métalliques ou synthétiques). Un élève estimait que, la société étant complètement fliquée, tout le monde aurait le même uniforme.

 

La nourriture était l’un des thèmes les plus fréquemment abordés. D’une papille critique. On pensait que la nourriture serait faite de pilules, ou déshydratée, ou en conserves. Un jeune sur quinze seulement estimait qu’elle serait meilleure.

 

Consciencieux, sportifs et équilibrés

 

On notait une forte proportion d’élèves ayant un métier agréable. Les garçons exerçaient des profession à responsabilités (ingénieurs, chef-informaticiens) ou bien trépidantes (pilote de fusée). Plus modestes, les filles se “ contentaient ” d’exercer des professions leur permettant d’aider les autres (déjà le care) : infirmières, enseignantes, assistantes sociales. Un élève travaillait en usine parce que l’ordinateur avait choisi pour lui. Un seul élève (fils d’ouvrier dans la vraie vie) était chômeur et ne voyait comme solution que l’engagement dans l’armée. Le temps de travail avait été raccourcie : 4 à 6 heures par jour ou deux jours par semaine. 16 élèves faisaient du sport (des sports plutôt bourgeois : tennis, équitation, ski). Un quart des élèves regardait la télévision, qu’ils imaginaient à écran géant, parfois en relief et toujours à 10 ou 12 chaînes. Peu de jeunes fréquentaient les cinémas. Le seul répondant ayant évoqué la vie religieuse était un athée qui pensait que, vu les conditions de vie « aberrantes », les gens se tourneraient vers les églises traditionnelles ou vers des sectes.

 

Dans le domaine des communications, les répondants étaient influencés par les ouvrages de science-fiction parus à l’époque. On trouvait pêle-mêle des voitures électriques atomiques ou sur coussin d’air et divers engins interplanétaires.

 

L’urbanisation était démente sauf pour deux répondants qui vivaient dans une maison individuelle avec jardin. Pour un sondé, la France ne serait formée que d’une seule ville (le Commissariat  au Plan en prévoyait quatre). On trouvait cette prévision politique : « La ville est structurée ; les classes sont groupées par quartiers ». 5 élèves seulement vivaient à la campagne, deux dans des îles lointaines. 9 élèves (dont 8 filles) décrivaient des hypermarchés qui étaient désormais plus hyper que marchés. La carte bancaire et les systèmes de crédit avaient fait des petits : les gens ne payaient plus, leurs achats étant déduits directement de leurs salaires.

 

La majorité des répondants envisageait un monde très pollué : « l’air est irrespirable jusqu’à trois mètres du sol », « tous les animaux sauvages sont morts », « les gens portent des masques à gaz à l’extérieur », « on préserve des îlots d’oxygène sous globe ». Deux répondants étaient même en train de mourir au moment où ils répondent au questionnaire, victimes des émanations gazeuses et des isotopes radioactifs.

 

 

Dans le domaine de la santé, ce sont surtout les maladies mentales qui frappaient les esprits. On pensait que les conditions de vie (lesquelles ? on ne le disait pas) multiplieraient les cas de dépression nerveuse et autres affections psychiques. Pour un répondant, la côte d’alerte avait été atteinte et l’on avait parqué les aliénés sur la lune.

 

La surpopulation, quant à elle, était assez peu mentionnée. Un répondant suggèrait d’obliger les gens à dormir un jour sur deux pour « faire de l’air ».

 

La politique : du bisounours à Orwell

 

Qui dirigerait le monde en l’an 2000 ? Plusieurs solutions étaient offertes : « le monde est gouverné de l’extérieur par des extra-terrestres », « il y a un gouvernement par continent », « les classes sociales ayant été abolies, tous les gens sont heureux et les gouvernements ont perdu leur raison d’être », « la France est occupée par les Russes et Amiens s’appelle Amiensgrad », « la Vème République est toujours en vigueur mais nous vivons en dictature », « les États-Unis du monde sont dirigés par un “ grand cerveau ” ». On trouvait des propositions franchement orwelliennes : « l’homme est un robot conditionné par la radio et la télévision », « les Russes ont annexé l’Europe et l’Angleterre est un nouvel État américain », « quand on se rencontre entre amis, on ne se parle pas, on se contente d’échanger des sourires », « l’électronique a envahi nos vies et va nous détruire », « un ordinateur a décidé de la ligne de conduite de mes enfants ». On en trouvait d’autres empreintes d’une utopie gentillette : « l’argent n’existe plus, le mariage non plus », « tous les gens s’aiment », « il n’y a plus de gouvernement, plus de chômage car on fait travailler les gens à mi-temps [500 000 chômeurs en 1974, mais 1 million en 1976] », « chaque jour il y a quelque chose à découvrir, toujours plus beau, toujours plus enrichissant. »

 

Pour ce qui est des guerres, les opinions étaient très partagées : « il n’y a plus de guerre », « la guerre atomique a eu lieu », « c’est la guerre », « les terriens sont colonisé d’autres planètes grâce à des armes redoutables », « je suis en train de mourir, je suis morte ».

 

Quatre répondants seulement avaient parlé de la police, pour la dénoncer violemment [Marcellin, c’était bien pire que Valls].

 

Moins de 10% des répondants avaient parlé de l’énergie. La foi en l’énergie solaire et en l’uranium soulevait les montagnes de la pénurie.

 

L’agriculture était rarement évoquée, généralement en repli, menacée par l’urbanisation et la pollution. Les techniques et les sciences avaient progressé mais les humains étaient loin de les dominer.

 

L’univers extraterrestre ne faisait plus recette. 2 répondants habitaient sur la lune, 1 sur Saturne et un sur le soleil ( !). Un répondant avait épousé un être d’une autre planète mais il ne décrivait pas leurs relations.

 

L’impression retirée de ces projections était assez mitigée. Ces jeunes gens étaient plutôt chiche de poésie ou de délire. Quelques suggestions retenaient cependant l’attention : « une pilule permet aux femmes d’avoir des enfants sans la collaboration des hommes », « les hommes meurent à 300 ans mais leur esprit survit », « un cataclysme nucléaire a transformé les humains en insectes. » D’une manière générale, plus les élèves étaient âgés, plus leur production était terre à terre.

 

Quelle que fût leur appartenance sociale, les répondants aspiraient dans leur majorité à un hédonisme petit-bourgeois dont ils entrevoyaient les avantages (automation, métier agréable) mais dont ils acceptaient les limites (vie sans âme, monde de béton, absence de communications, peu d’influence sur les élites au pouvoir).

 

Mais le plus frappant peut-être est que, quel qu’ait été l’optimisme ou le pessimisme des projections, les répondants n’attendaient aucune cassure dans l’évolution acceptée ou subie qu’ils envisageaient. Que le monde fût de pourriture ou de jasmin, il était. Jamais ceux qui s’asphyxiaient dans la pollution ne se demandait pourquoi il y avait pollution. Il en allait de même pour ceux qui s’enivraient dans la chlorophylle.

 

 

Bien peu d’esprit critique dans tout cela.

 

 

Les répondants ont aujourd’hui environ 55 ans.

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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