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15 mars 2014 6 15 /03 /mars /2014 06:32

Je vais être très occupé ces jours-ci. Par un déménagement. Je quitte Toulouse pour Lyon. Je ne suis ni Toulousain ni Lyonnais. Tout le monde me dit : “ Tu n'y perdras pas au change. Lyon est une ville formidable ”. À voir. À vivre.

 

Comme je ne veux pas décevoir l'attente inextinguible et insatiable des lecteurs les plus fidèles de ce blog – et aussi des occasionnels (vous êtes environ 750 actuellement, vous lisez un article et demi et vous passez deux à trois minutes chaque fois que vous me rendez visite), je vous propose – pendant que je suis dans les cartons – une solution de facilité pour moi mais, pour vous, je l'espère, un agrément : une série de textes sur le secret de famille. En espérant que la manip' “ programmer ” d'overblog sera pleinement opérationnelle.

 

J'ai publié ces textes, de 2007 à 2011, sur mon ancien blog hébergé par nouvelobs.com jusqu'à ce que je quitte cette fine équipe pour cause de censure. Je pars donc du principe que peu d'entre vous les ont lus.

 

À très bientôt.

 

Il se trouve que, depuis une bonne vingtaine d’années, un certain nombre de personnes m’ont raconté leur secret, après que je leur ai eu raconté le mien. J’ai découvert le secret de ma famille au début des années quatre-vingt, sans grand mérite : je n’avais eu qu’à me baisser pour le ramasser. Comme pour environ quatre familles sur cinq, il s’agissait d’une banale histoire d’enfant illégitime. J’appartenais à la troisième génération porteuse du secret, donc, comme c’est presque toujours le cas, à la génération qui, au niveau de sa conscience claire, ne sait rien mais peut souffrir énormément sans savoir de quoi, pourquoi, et pour quoi elle souffre.

 

Je garantis l’authenticité des histoires que je vais raconter. Je changerai simplement quelques détails et, bien sûr, les noms des personnes concernées pour garantir leur anonymat.

 

C’est le formidable travail de Serge Tisseron sur la famille d’Hergé, le créateur de Tintin qui m’a incité, il y a environ vingt-cinq ans, à m’intéresser, pour ma propre gouverne et de manière générale, à ce problème. Sans rien savoir de l’histoire de la famille du dessinateur, Tisseron était parvenu, par la simple (si je puis dire) lecture des albums, à reconstituer la généalogie de la famille d’Hergé, et donc à expliquer comment, par son génie, il avait pu créer cet (et non cette) œuvre magnifique à partir du non-dit familial et de sa souffrance personnelle.

 

Autant de nombreux psychologues, psychanalystes, psychiatres se sont, ces dernières années, penchés sur le secret de famille, autant, à ma connaissance, il n’existe pas de travaux sociologiques d’importance nous expliquant pourquoi, depuis dix ou quinze ans, les secrets sortent de partout. On me dira que dans un pays comme la France, ils concernent au moins quarante millions de personnes, mais cela a toujours été le cas. Je me permets d’avancer une hypothèse, en espérant qu’elle ne soit pas sans fondement. Je pense que l’intérêt porté au secret de famille est concomitant de la fin de la structure familiale traditionnelle. L’utilisation du terme “ traditionnel ” est d’ailleurs exagérée. En effet, je fais ici référence à la famille telle qu’elle a existé durant une cinquantaine d’années, après la fin de la Seconde Guerre mondiale : la famille composée du père, de la mère, et de deux ou trois enfants. Cette structure n’avait naturellement rien de naturel. Avant la guerre, dans la France rurale, trois générations vivaient communément sous le même toit, un toit qui accueillait bien souvent des cousins, des cousines, employés comme commis de ferme par exemple. Depuis dix ou quinze ans, la famille nucléaire à quatre ou cinq est en voie de disparition, s’effaçant progressivement derrière d’autres modèles : familles monoparentales, familles recomposées, couples homosexuels avec ou sans enfants etc. Les structures familiales actuelles n’ont plus besoin du ciment contraignant et douloureux du secret de famille pour exister dans la durée. D’où, me semble-t-il, la libération de la parole, partout, dans tous les milieux sociaux. Et plus seulement chez les créateurs.

 

Le secret de famille ne connaît bien sûr pas les frontières. Les Scandinaves ont été plus nombreux à aller voir le film Festen que le “blockbuster” Titanic. Il faut dire que, depuis Ingmar Bergman, on sait parfaitement qu’il se passe beaucoup de choses pendables et jamais résolues dans les crânes protestants de ces pays aux hivers interminables. Dans Festen, un personnage prend la parole au cours d’un dîner de famille. Il raconte que son père, maniaque de la propreté, le violait, lui et sa sœur, avant de prendre un bain. « Des bains été comme hiver, au printemps, en automne, matin et soir. » La sœur finira par se suicider. Festen illustre parfaitement le fonctionnement du secret de famille. Certains savent consciemment de quoi il retourne, les autres ne savent que par leur inconscient. Le silence s’installe durablement. Le savoir n’est pas partagé. Personne ne sait exactement qui sait quoi. Cela crée du non-dit, des conflits, des névroses sur plusieurs générations. Plus l’insistance est forte pour préserver le secret, plus la dynamique morbide est implacable et moins la parole est libérée.

 

 

Que s’est-il passé dans la tête d’Aragon, ou dans celle de Jack Nicholson, avant qu’ils ne découvrent que leur sœur aînée était en fait leur mère ? Comment le poète a-t-il réagi, qu’est-il advenu de son destin personnel quand il a su que son “ parrain ” était son père (un préfet) qui avait exigé que la vérité fût dite au jeune soldat en partance pour la guerre « parce qu’il ne voulait pas [qu’il puisse] être tué sans savoir [qu’il avait] été une marque de sa virilité ? »

 

Créatrice de la psychogénéalogie transgénérationnelle, Anne Ancelin-Schützenberger a travaillé sur les secrets, les répétitions, l’influence des patronymes. Il existe, selon elle, des séries d’événements qui ont tout de la malédiction. C’est le cas de Jean de Mortelac, un ingénieur de 45 ans venu la consulter parce qu’il avait été traumatisé par la mort de son petit frère. Le plus étrange, c’est que dans sa famille, depuis mille ans, à chaque génération, un enfant de moins de 3 ans mourait en se noyant. Cette menace sur sa propre progéniture l’angoissait tellement qu’il décida de ne pas avoir d’enfants.

 

Pensons aussi à la famille Kennedy qui, sur bientôt cent ans, a payé et paye encore les frasques et les crapuleries (plus ou moins cachées aux enfants) du père du président des États-Unis :

 

Joe et sa femme Rose ont eu neuf enfants.

 

• 1941 : Rosemary est internée après une lobotomie.

• 1944 : Joseph, le fils aîné, celui qui avait été programmé pour être président, est abattu en avion pendant un raid contre les Allemands.

• 1948 : Kathleen est tuée dans un accident d’avion

•1963 : en août, Patrick, le bébé de John et Jackie Kennedy, meurt trois jours après sa naissance. Trois mois plus tard, Kennedy est assassiné à Dallas.

• 1964 : Edward est gravement blessé dans un accident d’avion.

• 1968 : Robert Kennedy est assassiné pendant la campagne électorale.

• 1969 : Edward a un accident de voiture à Chappaquiddick qui entraîne la mort d’une jeune collaboratrice. Le bruit court qu’il a violé et étranglé cette personne (la presse forge le jeu de mots “ Chap acquitted ”).

 

Génération suivante :

 

• 1973 : Joseph (fils de Robert), a un accident de voiture. La femme qui l’accompagne reste paralysée. Edward Jr (fils d’Edward) est amputé d’une jambe suite à une maladie.

• 1984 : David (fils de Robert) meurt d’une overdose.

• 1986 : Patrick (fils d’Edward) est traité pour dépendance à la cocaïne.

• 1991 : William Kennedy Smith (neveu d’Edward) est accusé de viol.

• 1997 : Michael (fils de Robert) se tue dans un accident de ski.

• 1999 : John (fils du président), sa femme Caroline et la sœur de celle-ci se tuent en avion.

• 2000 : Michael Shakel (neveu de Bob) est accusé d’un meurtre commis en 1975.

 

Bref, il y a du pain sur la planche. Je ne suis pas théoricien, je ne suis pas psychologue, mais je peux essayer de raconter des histoires vraies.

 

Lorsque j’étais en terminale dans un lycée amiénois, une de mes condisciples m’intriguait à double titre. Bien qu’étant affublée d’un patronyme on ne peut plus picard, elle avait un type méditerranéen très prononcé. Elle aurait pu être sicilienne, andalouse ou berbère. En outre – et je peux assurer que ce n’était pas fréquent en 1966 – elle “frayait”, comme on disait alors, avec des “vieux”, des types qui avaient le double de notre âge (donc 35 à 40 ans), mariés et pères de famille. Cela dit, cette camarade de classe menait au lycée une existence parfaitement normale (je crois me souvenir que nous l’avions élue chef de classe) et elle décrocha le bac sans problème. Je la perdis de vue au moment de l’entrée en fac. Je n’ai jamais osé lui demander quoi que ce soit sur sa vie privée.

 

Une quinzaine d’années plus tard, je la rencontrai tout à fait par hasard dans la rue principale d’Amiens. Peut-être étais-je plus assuré, et puis si elle avait commis quoi que ce soit de problématique, il y avait prescription, si bien que je l’invitai à boire un coup, décidé à lui sortir les vers du nez. Je ne parlai pas de ses coucheries, mais j’attaquai bille en tête sur son nom :

 

–  Pendant toute l’année de terminale, lui dis-je, j’ai eu envie de te demander pourquoi tu portais un nom picard alors que tu ne semblait pas picarde.

 

– Tu as bien fait de te taire alors car, comme je n’avais pas envie d’en parler, je t’aurais envoyé promener, me répondit-elle. Aujourd’hui, cela me fait très plaisir, cela me fait du bien quand on me pose la question. Elle me raconta donc le secret de ses origines.

 

Elle était en fait le fruit d’une très brève rencontre, en 1947, entre une femme picarde vivant à quelques kilomètres d’Amiens et un travailleur marocain de passage. Le géniteur n’était pas resté suffisamment longtemps en Picardie pour savoir qu’il avait enfanté. Immédiatement après l’accouchement, sa mère abandonna la nouvelle-née à l’Assistance Publique qui donna à l’enfant le nom du saint du jour (pas Fête Nat., heureusement !). Pour d’obscures raisons, l’AP confia la petite à un couple de tuteur et tutrice vivant à six kilomètres (!) de l’endroit où résidait la mère génétique. Bien entendu, dans le canton, tout le monde fut tout de suite au courant de tout. Sauf l’enfant, évidemment. Ne pouvant pas procréer, le couple fit une demande d’adoption pleine et entière, demande suivie d’effet deux ans plus tard. La petite fille eut enfin un vrai nom, celui de ses parents – picards – adoptifs.

 

Son enfance fut très heureuse. Quand elle eut douze ans, ses parents décidèrent de tout lui dire. Bien sûr, au fond d’elle-même, elle savait. En gros, depuis l’âge de huit ans.

 

Pendant six ans, elle se demanda si elle allait, ou non, tenter de nouer une relation avec sa mère biologique. “ Ce furent les pires années de ma vie ”, me dit-elle. Elle se décida en classe terminale. Avant cela, elle avait observé sa mère de loin, la suivant au supermarché, se risquant même à discuter anonymement avec son demi-frère et sa demi-sœur (sa mère avait convolé peu de temps après l’aventure marocaine), les jalousant, tout en sachant que leurs parents n’arrivaient pas à la cheville des siens.

 

Un beau jour, elle sonna donc à la porte fermée pour elle depuis dix-huit ans. Elle se présenta. Sa mère nia violemment tout lien entre elles deux. Puis elle lui asséna que cette histoire n’avait jamais existé, enfin qu’elle l’avait effacée de sa mémoire et qu'elle ne voulait plus jamais être importunée. Elle s’attendait à un refus, mais pas à une telle violence, que sa mère biologique avait jusqu’alors tourné contre elle-même, et qu’elle pouvait enfin adresser à l’objet du délit.

 

–  As-tu essayé de rechercher ton père biologique, lui demandai-je ?

–  Oui et non, me répondit-elle. Je suis allée passer huit jours au Maroc. J’ai traversé le pays dans tous les sens en autocar. C’est tout. En fait, j’ai voulu respirer l’air que mon père respirait.

 

Respirer l'air que son père respirait ! Je n'ai jamais oublié cette phrase.

 

Elle n’avait donc pas vraiment cherché. En 1947, il n’avait pas dû y avoir des foules d’ouvriers marocains dans ce canton rural proche d’Amiens. Cet homme n’avait certainement pas travaillé au noir. Elle aurait pu aisément retrouver sa trace dans les archives de l’administration.

 

In petto, je me dis que ses aventures amoureuses lui avaient fourni des pères de substitution, mais surtout des aventures sans lendemain, une interdiction de se construire un vrai avenir.

 

Lorsque je quittai ma camarade picardo-marocaine, elle me dit simplement qu’elle devait passer chez le pharmacien. Ses parents étaient malades. La vie continuait. À aucun moment, elle ne m’avait demandé quoi que ce soit sur ma propre vie.

 

Je ne l’ai plus jamais revue.

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Published by Bernard Gensane - dans Tranches de vie
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ida 16/03/2014 10:28

Bonne chance à vous et à votre charmante famille , enfin réunie , au pays de canuts et des gones !
Amicalement !

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