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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 07:07

C’est l’histoire d’un secret de famille qui a duré moins dun an.

 

Nous sommes dans une famille à la structure très classique : le père, la mère, deux fils de onze et neuf ans. Un jour, il se passa quelque chose d’aussi étrange qu’inattendu : le fils aîné devint anorexique, tandis que le cadet se mit à chaparder des objets sans valeur (petites cuillers, paires de lacets…) chez ses parents ainsi que dans des foyers amis. On découvrira après coup que les deux enfants ne s’étaient pas concertés pour exprimer leur mal-être, et qu’ils ne savaient pas consciemment pourquoi  ils avaient soudain adopté de tels comportements.

 

Les parents réagirent très bien. Ne prenant pas le problème à la légère et sachant qu’ils n’arriveraient à rien par eux-mêmes, ils décidèrent d’aller consulter un psychologue, seul capable de porter un regard objectif sur cette situation très problématique. Recevant d’abord les deux garçons, puis la famille nucléaire, il ne fallut pas plus de dix minutes au professionnel pour résoudre l’énigme.

 

Quelques mois auparavant, le grand-père maternel des enfants était décédé dans sa ville de résidence, c’est-à-dire à plusieurs centaines de kilomètres de l’endroit où vivait cette famille. Les parents avaient expliqué aux deux gosses que, pour des raisons matérielles, il valait mieux qu’ils ne les accompagnent pas à l’enterrement, mais que, l’année suivante, ils iraient tous ensemble se recueillir sur la tombe du grand-père. Ce qui fut fait. Quelques semaines après la visite au cimetière, ressentant confusément qu’on leur cachait quelque chose, les enfants adoptèrent ces comportements par lesquels ils exprimaient de l’agressivité vis-à-vis de leurs parents.

 

De fait, le grand-père s’était tué d’une balle en plein cœur (lorsque la famille me raconta ce secret, je me remémorai la mort du père biologique de Maurice Druon dans des circonstances que le futur écrivain découvrirait des années plus tard). Croyant bien faire, voulant protéger leurs deux enfants, les parents avaient décidé de cacher les vraies raisons de la mort du grand-père qui s’était suicidé après avoir fait faillite et ruiné la personne avec qui il avait refait sa vie.

 

 

En prime, le secret de famille de Hergé, vu par Serge Tisseron (entretien de 1999). Il n'est pas impossible que le dessinateur descende, de manière indirecte, certes, d'un roi des Belges ! 

 

Il y a dans “Tintin” beaucoup de choses étranges : la ressemblance de Dupond et Dupont, qui ne sont pourtant pas frères ; la transformation de Haddock au fil des albums ; le dénouement pratiquement incompréhensible de certaines histoires, comme “le Trésor de Rackham le Rouge”… En étudiant toutes ces bizarreries, j’ai finalement acquis la conviction qu’une seconde histoire secrète courait derrière le déroulé " officiel " des personnages de Hergé, et que ce mystère masquait les souffrances d’un garçon né de père inconnu, mais illustre. J’ai également émis l’hypothèse que Hergé – pour avoir si bien bâti ce niveau souterrain tout au long de son œuvre – devait avoir vécu quelque chose de semblable. Ce secret n’était pas proprement le sien, mais l’auteur y avait été confronté enfant, et son œuvre témoignait des questions qui en découlaient pour lui. Sur tout cela, j’ai écrit “Tintin chez le psychanalyste”.

 

 

 

Tintin, ou comment réinventer sa vie

Quand j’ai émis cette hypothèse, en 1981, on ne savait rien de la vie de Hergé. Tout cela aurait pu rester sans suite, mais des journalistes ont découvert, quelques années plus tard, que ce secret avait vraiment existé dans la famille de Hergé ! Son père, Alexis Remi, était, en effet, né de père inconnu, mais d’origine probablement illustre ! En plus, la réalité révélait grand nombre de rebondissements : le père de Hergé avait un frère jumeau, Léon, et tous deux – élevés au sein d’une modeste famille – avaient eu leurs études et leurs vêtements offerts par une comtesse vivant dans un véritable château !

D’un côté, on a donc des faits historiques dont on n’aura jamais la clef. Même si, un jour, des enquêtes génétiques révèlent l’identité du grand-père de Hergé, on ne connaîtra jamais précisément l’enfance d’Alexis et Léon, l’éducation qu’ils ont reçue, ce qui leur a été dit et ce qu’ils ont eux-mêmes raconté à Hergé. Puis, d’un autre côté, on a l’œuvre que Hergé a construite à partir de ce secret, qui était à l’origine celui de sa grand-mère, mais qu’il s’est approprié à partir de ce qu’il en a entendu lorsqu’il était enfant. On pourrait dire qu’il l’a réinventé à partir de tout ce qu’il a pu imaginer. Mais n’est-ce pas toujours le cas quand on est soumis à un secret de famille ?

 

 

Le secret familial

“Les Aventures de Tintin” reprennent donc, de façon souterraine, toutes les hypothèses que Hergé échafaudait, enfant, autour de ce secret familial. Dans son œuvre, il a probablement repris, pour une part, ces questions de façon consciente ; mais aussi, pour une grande part, de façon inconsciente. Dans les deux cas, le dessin a été une manière, pour lui, de garder ses questions vivantes. La Castafiore représente à la fois la mystérieuse comtesse et la grand-mère de Hergé, Marie Dewigne. Les Dupond(t) incarnent Alexis et Léon, le père et l’oncle du dessinateur. Quant à Tintin, Haddock et Tournesol, ils symbolisent trois aspects de la personnalité de Hergé – comme de tout enfant – confronté au secret familial : Tintin s’acharne à résoudre toutes les énigmes, Haddock désespère et s’enfonce dans l’alcoolisme, Tournesol se replie sur lui-même par sa surdité et la solitude de son travail.

 

 

 

LES DUPOND(T)

La ressemblance des Dupond(t)

 

Les Dupond(t) sont le père et l’oncle de Hergé, Alexis et Léon. Ils sont inspecteurs de police, autrement dit enquêteurs professionnels. Ils cherchent quelque chose, semblent approcher la vérité mais ne la trouvent jamais. Les Dupond(t) échouent toujours quand il s’agit de découvrir ce qu’ils voudraient savoir. De ce point de vue, ils sont donc tout à fait comme Alexis et Léon, qui ont toujours dû se demander quelle était l’identité de leur père sans jamais la découvrir.

 

Là encore, Hergé crée des coïncidences troublantes. Le nom des jumeaux d’abord. Sont-ils frères ? Pourtant, ils ne portent pas le même nom. L’un s’appelle " Dupond " avec un " d " et l’autre, " Dupont " avec un " t " ? Alors, s’ils sont jumeaux, comment se nomme leur père ? S’appelle-t-il " Dupond " avec " d " ou " Dupont " avec " t " ? Les Dupond(t) auraient-ils deux pères ?… Le jeu de l’orthographe traduit une mise en scène par Hergé du mystère familial des " deux pères " d’Alexis et Léon : le géniteur secret – l’homme qui a mis Marie Dewigne enceinte – et l’ouvrier appelé Remi, qui a donné son nom aux jumeaux quand ils avaient 11 ans. Les vêtements jouent ici un rôle essentiel : ils rappellent l’importance qu’a eue, pour Alexis et Léon, le cadeau annuel d’habits neufs de la comtesse de Dudzeele. Les Dupond(t) confondent toujours le vêtement porté quotidiennement par les habitants d’une région avec leur costume folklorique.

En revêtant ce dernier, ils attirent tous les regards sur eux, leur accoutrement révélant l’identité qu’ils veulent cacher. Les Dupond(t), ainsi montrés du doigt, ne sont-ils pas les jumeaux Alexis et Léon également montrés du doigt à cause de leurs " beaux vêtements " ?

 

Car ceux-ci, en contrastant avec une origine modeste, pouvaient les faire désigner comme " bâtards ", enfants naturels d’un père prestigieux… Tels Alexis et Léon, les Dupond(t) sont donc condamnés à errer sans jamais découvrir ce qu’ils cherchent, à se tromper toujours, à subir les quolibets…

 

 

LA CASTAFIORE Clé du secret

La Castafiore est la gardienne du secret, c’est-à-dire à la fois la grand-mère de Hergé et la fameuse comtesse, du moins telles qu’il les imaginait à partir des récits familiaux puisqu’il ne les avait bien sûr jamais vues. La Castafiore est une grande dame, une diva qui, très souvent, se transforme en Marguerite, l’héroïne de “Faust” dans l’opéra de Gounod. Hergé n’a certes pas choisi cet opéra par hasard. En effet, Marguerite, issue d’un milieu modeste, s’éprend d’un homme d’une condition sociale très supérieure à la sienne… comme la grand-mère de Hergé, Marie Dewigne. Mais la comparaison ne s’arrête pas là. Marguerite accepte la séduction de Faust et tombe enceinte en dehors de tout lien marital ! Marguerite séduite, Marguerite enceinte, Marguerite abandonnée, c’est aussi le destin de Marie Dewigne…

 

 

 

HADDOCK

Le nom du capitaine

 

La dynamique du secret explique aussi la relation entre les personnages.

Par exemple, la Castafiore parle sans arrêt pour ne rien dire, comme tous ceux qui ne veulent pas risquer d’être interrogés sur un sujet délicat auquel ils ne veulent pas répondre. Elle répond toujours à côté. Or, justement, n’est-ce pas là ce que fait toute personne qui garde un secret et désire ne pas en parler ? Enfin, s’il y a bien un domaine particulier dans lequel elle s’entend à créer la confusion, c’est sur le nom du capitaine. Dès leur première rencontre, dans “l’Affaire Tournesol”, la Castafiore hésite.

 

Vignette : " Mais si je ne me trompe… C’est Tintin ! Bonjour mon jeune ami !...Quelle joie de vous revoir ici !..." Puis : " Ah ! petit flatteur, vous êtes venu me féliciter de même que ce… ce pêcheur… Monsieur ?… Monsieur ? " La chanteuse ne parviendra ensuite jamais à donner au capitaine son vrai nom. Dans le seul album des “Bijoux”, elle l’appelle successivement Kappock (p. 8), Koddack (p. 9), Mastock, Kosack (p. 10), Kolback, Karbock (p. 22), Karnack (p. 23), Hablock (p. 34), Maggock (p. 55), Medock et Kapstock (p. 56) !

 

Mais revenons à l’histoire de Hergé. Il a dit souvent que Haddock le représentait. Or ni sa grand-mère ni la fameuse comtesse n’ont en effet jamais confié à personne le nom du père d’Alexis et Léon… Nom qui aurait dû être celui de Hergé lui-même si son père avait été reconnu. En ne donnant pas au capitaine Haddock son véritable patronyme, la Castafiore incarne bien la gardienne du secret.

 

 

 

 

 

 

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Published by Bernard Gensane - dans Tranches de vie
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commentaires

BM 18/03/2014 07:01

Hergé était très féru de psychanalyse, au point que toutes les choses que Serge Tisseron décrit ont probablement été créées par Hergé... consciemment, en tout cas délibérément et en toute connaissance de cause.

Dans les derniers albums, les scènes de rêve ont même été conçues en "partenariat" avec d'authentiques psychanalystes, ce qui est de nature à jeter un doute sur leur caractère "inconscient". D'un autre côté, ceci explique peut-être pourquoi elles sont si réussies, surtout les rêves de Haddock dans "Tintin au Tibet" et "Les Bijoux de la Castafiore".

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