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26 avril 2014 6 26 /04 /avril /2014 05:13

Il y a une petite quarantaine d’années, je résidais à Abidjan. J’y rencontrai Wole Soyinka, futur prix Nobel de littérature à qui je demandai comment qualifier Lagos par rapport à la capitale de la Côte d’Ivoire. Il me répondit : « Lagos est immense et elle pue. »

 

Aujourd’hui, Soyinka est le chantre d’un délirant projet capitaliste nigérian : la construction, au Large de Lagos, par des capitaux privés, d’une presqu’île de dix kilomètres carrés, havre pour les affaires et les appartements luxueux. La Qatar dans le delta du Niger. Le poète et dramaturge nigérian nous dit qu’Eko Atlantic « surgira, telle Aphrodite, de l’écume de l’Atlantique » (Aphrós = écume en grec). J’ai connu l’époque où Soyinka n’allait pas chercher ses références culturelles dans l’antiquité européenne et raillait l’agrégé de grammaire Senghor, en référence au concept de “ négritude ” : « Un tigre ne proclame pas sa tigritude : il bondit ».

 

Bill Clinton présida aux destinées d’Eko Atlantic en 2003.

 

 

 

 

Destinée théoriquement à protéger la côte nigériane de l’érosion, il semble que la construction de cette île ait abouti à l’effet inverse : l’océan a pénétré dans les terres, seize personnes sont mortes noyées, des plages ont été recouvertes. Mais cela n’a pas empêché la poursuite de ce projet dont les promoteurs principaux sont China Communications Construction et le Chagoury Group, du nom de deux frères milliardaires libanais, proche des dictateurs des années 1990, dont la famille est établie dans la région depuis les années quarante. Ils pèsent plusieurs milliards d’euros et le Vatican a su honorer comme il convenait ces mécènes chrétiens.

 

Construire en ce lieu où 70% de la population vit avec un euro par jour le « futur Hong-Kong de l’Afrique » devrait fournir une résidence de choix à 400 000 personnes et du travail à 250 000 autres faisant la navette entre la presqu’île et la capitale économique du pays.

 

L’extraction du pétrole depuis soixante ans a durablement pollué le delta du Niger et a privé les populations autochtones (pêcheurs, agriculteurs) de leurs moyens de subsistance. On peut douter que la presqu’île Eko Atlantic améliore la condition de centaines de milliers de personnes qui se verront déplacer, ségréguer.

 

Au niveau mondial, l’hyperbourgeoisie poursuit les mêmes objectifs face au réchauffement climatique : au Brésil où les riches utilisent des centaines d’hélicoptères pour se mouvoir au-dessus des bidonvilles, en Afghanistan, en Chine, au Caire. Il s’agit de vivre et de travailler loin de la pollution industrielle et humaine. Un apartheid climatique se développe concomitamment à l’apartheid social.

 

PS : sur la photo, Soyinka est à ma gauche. Il serait vraisemblablement à ma droite aujourd'hui.

 

Rappelons tout de même que Wole Soyinka fut emprisonné pendant deux ans, de 1967 à 1969 pour avoir soutenu la cause du peuple biafrais (sans être biafrais lui-même) et qu'en 1994 il dut s'exiler après avoir été condamné à mort par le gouvernement du dictateur militaire Sani Abacha.

 

PS : J'avais pensé que le prurit poétique de Soyinka était un slogan de circonstance. C'est beaucoup plus grave que cela. Une amie commune me fait parvenir le texte d'où est tirée cette métaphore :

 

“ ...The Lagos of my childhood was a well-laid-out maritime city. The adventurer Leo Frobenius fantasized the lost city of Atlantis sunken in its bay. Washed by the Atlantic, pocked by lagoons, and veined by canals through which canoes plied a steady commerce with inland riverine settlements, memories of that past provided the setting for my radio play,  A Scourge of Hyacinths.

 

But the city had aged prematurely—only one title then befitted her—Arugbo N’soge—the gaudy, mincing hag. To that period belonged the provocation for my play The Beatification of Area Boy.

Yet numerous redeployed expatriates and visitors return again and again, complaining that they cannot get Lagos out of their system—these devotees have a huge surprise in store! The butterfly is emerging from the chrysalis, a reversal of the cannibalistic orgy from the ’60s into the ’90s. How often — South Africa excepted — does one encounter a historic prison transformed into a Freedom Park, with a theater implanted where the gallows once stood ! The scale of ambition is staggering. Side by side with a refurbished Lagos, the foundations of a sister city are being laid – the Eko Atlantic Cit – rising like Aphrodite from the foam of the Atlantic. Frobenius would be pleasantly astonished ! ”

Pour une vision beaucoup plus réaliste de Lagos et du régime nigérian, on pourra se reporter à cet article du Guardian.

 

Un projet pharaonique au Nigéria

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Published by Bernard Gensane - dans Politique
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commentaires

kulturam 26/04/2014 14:29

et tout le sable qui a servi à la construction !! je viens de revoir l'émission d'ARTE sur la disparition des sables marins dans le monde , prélude à la montée des eaux, la disparition des territoires , des plages etc

michel barda 26/04/2014 09:49

eko est aussi un s'pore en devenir : tous les matins des milliers de malaisiens y viennent travailler dans des conditions si différentes mais en qualité, si l'on peut dire, de sous-citoyens.

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