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11 octobre 2014 6 11 /10 /octobre /2014 05:34

(ou du déterrage de scandales, en anglais muckraking).

 

Quand je suis tombé sur la photo ci-dessous, j’ai été sidéré. Quoi ! Cette mémé de 70 ans, anonyme et ordinaire dans un parking de supermarché, avait fait trembler la couronne britannique au début des années soixante, avait poussé un ministre important à la démission, avait causé indirectement le suicide d’un médecin huppé qui avait été son ami, avait contribué à la défaite du parti conservateur lors des élections législatives de 1963 !

L'affaire Profumo/Keeler, ou quand la presse britannique prit le virage du fouille-merdisme

 

Je me souviens de cette affaire comme si c’était hier. J’avais 15 ans, elle en avait 21. Mannequin et danseuse, elle était plus qu’aguichante. Elle avait fait tourner la tête du ministre de la Défense John Profumo, marié à la célèbre actrice Valérie Hobson qui avait choisi de mettre un terme à sa belle carrière en 1953 après un dernier rôle dans Monsieur Ripois aux côtés de Gérard Philippe.

 

 

L'affaire Profumo/Keeler, ou quand la presse britannique prit le virage du fouille-merdisme

 

Keeler (une tueuse, killer, ha ! ha !) est née en 1942 dans une famille très modeste du centre de l’Angleterre. Enfant, elle vit avec sa mère et son beau-père dans deux wagons désaffectés. À 15 ans, elle est employée comme mannequin dans un magasin de vêtements de Soho à Londres. À 17 ans, elle accouche d’un fils conçu avec “ Jim ”, un sergent étasunien en garnison près de Farnborough. Elle tente d’avorter par ses propres moyens. L’enfant naît prématuré et ne survit que six jours.

 

Elle monte à Londres, travaille comme serveuse dans un bar puis danseuse aux seins nus dans un cabaret où elle rencontre le docteur Stephen Ward, un des personnages les plus étonnants de l’époque. Médecin, ostéopathe, il compte dans sa clientèle Winston Churchill et Elizabeth Taylor. Peintre remarquable, il expose chez Leggatt, le galeriste agréé par la reine, des portraits du prince Philip, de la princesse Margaret ou de Sophia Loren. Il obtient du Premier ministre – fait sans précédent, la permission de croquer des parlementaires dans la Chambre des communes.

 

 

 

 

Christine Keeler s’installe chez ce “ vieil ” homosexuel de 51 ans. Au château de Cliveden, propriété de Lord Astor, Ward loue un cottage où il organise des parties fines avec force call girls, souvent mineures. Parmi elles, Chritine Keeler. Au cours d’une de ces réunions coquines, le ministre Profumo la rencontre, pour le meilleur et pour le pire. En effet, il ne sait pas que sa maîtresse entretient une liaison avec l’attaché naval soviétique en Grande-Bretagne, le capitaine Ivanov, lui aussi familier de Stephen Ward et Cliveden.

 

À un journaliste qui lui a graissé la patte, Keeler confesse que Ward lui a demandé d’obtenir de Profumo la date de livraison à l'armée allemande des ogives atomiques de fabrication étasunienne. Nous sommes au début des années soixante, en pleine guerre froide, une époque où des gens de la très haute société anglaise, ayant accédé à l’âge adulte dans les années trente, se piquent de marxisme et transmettent des renseignements confidentiels et stratégiques à Moscou. Au moment où Ward demande à Keeler ces renseignements, le MI5 fait prendre conscience à Profumo de son imprudence. Le ministre écrit à sa maîtresse qu’il cesse tout commerce avec elle. Ivanov disparaît.

 

Pendant des semaines, Profumo nie l’existence d’une liaison avec la call girl (“ je ne suis pas une prostituée, clame Christine à l'envi ”), en particulier à la Chambre des communes. Ward renseigne tous ses amis journalistes. La classe dirigeante tente de museler le médecin en le faisant condamner pour proxénétisme. Ses illustres clients se détournent de lui. Il avale des barbituriques le jour où le jury doit rendre son verdict. Il meurt sans avoir entendu sa condamnation à quatorze mois de prison (une vidéo de Ward ici). Keeler est, pour sa part, condamnée pour parjure à neuf mois de prison.

L'affaire Profumo/Keeler, ou quand la presse britannique prit le virage du fouille-merdisme

 

À l’époque, la protection de la vie privée outre-Manche était totale. Dans l’affaire Keeler, les journalistes furent longtemps tétanisés. Face à ce sulfureux scandale d’État, révélateur du laxisme politique et de mœurs de fin de règne et dont les ingrédients avaient été l’adultère, la prostitution et l’espionnage, il aurait fallu qu’un journaliste ait tenu la chandelle pour pouvoir témoigner. D’autant que la culture du secret était cultivée de manière insensée : les lois sur les Secrets officiels ne reconnaissaient même pas l’existence de services secrets. Bref, la presse devait se tenir à carreau. Mais, les lions ayant pu, cette fois-ci, être lâchés, les médias prirent leur revanche sur un scandale précédent. En 1962, des journalistes avaient été jetés en prison pour avoir refusé de révéler les sources qui leur avaient permis d’écrire qu’un haut fonctionnaire, condamné à 18 ans de prison pour avoir vendu des secrets à l’URSS, avait eu une liaison avec le ministre de l’Amirauté. Le bruit avait couru que Lord Carrington, figure importante de la Chambre des lords et futur ministre de Margaret Thatcher, avait trempé dans cette affaire de mœurs et d’espionnage.

 

 

 

 

À partir de l’affaire Profumo/Keeler, les médias se sentirent pousser des ailes, devinrent, dans leur ensemble, de plus en plus de caniveau et s’arrogèrent progressivement tous les droits. Comme, par exemple, de livrer en pâture au public le nom et l'adresse de pédophiles ayant été condamnés et ayant purgé leur peine. Au nom de la liberté de la presse et du droit à l'information, bien sûr.

 

En 1989, Michael Caton-Jones réalisa le film Scandal, qui traitait de cette affaire, largement du point de vue de Ward. Joanne Whalley interprétait Christine Keeler et John Hurt Stephen Ward.

 

En 2013, le célèbre musicien britannique Andrew Lloyd Webber (Jesus Christ Super Star) écrivit et produisit la comédie musicale Stephen Ward the Musical (budget : 2,5 millions de livres).

 

Keeler refit parler d’elle peu de temps après l'affaire lorsque le photographe Lewis Morley la fit poser pour une chaise dessinée par l’architecte danois Arne Jacobsen. La pose suggestive était le maximum de ce que l’époque pouvait accepter. Le fabricant gagna beaucoup d'argent mais la vie publique de Christine s'arrêta après cette chaise. Elle se maria deux fois et eut deux enfants.

 

 

 

Son portrait par Stephen Ward fut acquis par la National Portrait Gallery en 1984 (ci-dessous, une esquisse).

 

 

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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BM 11/10/2014 17:41

Le manque de respect des journalistes britanniques envers la vie privée des membres de "l'establishment" est grandement exagéré. Encore aujourd'hui, il n'est pas question d'évoquer la vie privée d'E.H. Même l'affaire Savile n'a pas vraiment effleuré les puissants, malgré les relations peu discrètes du dit Savile avec Thatcher ou le prince Charles.

Tout le monde était au courant des aspects les plus répugnants de Jimmy Savile, comme le prouve ce passage d'Irvine Welsh (datant de 1996):

http://dangerousminds.net/comments/irvine_welsh_on_jimmy_savile_was_savile_a_necrophiliac_then_or_what

Lyonnais 11/10/2014 11:19

https://www.youtube.com/watch?v=CDG9lW8M72k

Rien à ajouter...

HN 11/10/2014 09:13

Il y a fort à parier que les hommes impliqués dans l'affaire (ceux qui sont encore de ce monde) ont, eux aussi, largement perdu de leur pouvoir de séduction...

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