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23 novembre 2014 7 23 /11 /novembre /2014 06:40

Ce titre est franchement bizarre, j’en conviens, mais le destin de Niamkey l’est aussi.

 

Lorsque j’ai été recruté à l’Université Nationale de Côte d’Ivoire en 1976, il n’y avait au département de philosophie qu’un seul enseignant ivoirien. Les autres étaient français, dont Miklos Vetö, d’origine hongroise, spécialiste de Kant renommé, profondément catholique. On pouvait penser qu’un enseignant ivoirien éprouverait quelques difficultés à faire son trou dans une telle structure. Ce ne fut pas le cas de Niamkey. Il s’avéra très rapidement que ce jeune maître-assistant, parfait connaisseur de la philosophie européenne, était porteur d’une pensée originale, profonde, féconde. Son projet n’était rien moins que de construire une philosophie qui, sans renier l’apport de l’Occident – des présocratiques à Marx – s’arc-bouterait sur le passé intellectuel de l’Afrique, proposerait une vision philosophique du monde à partir de l’Afrique, de la sous-région en tout cas. Je fus un de ses premiers et fidèles lecteurs et je finis d’ailleurs par écrire un long article sur lui dans la revue anglaise New Comparison : “Black Africa : From Independences to Liberation; Some Proposals by the Ivorian Philosopher Niamkey Koffi”. J’éprouvais une très grande admiration pour ce penseur.

 

À l’époque, Niamkey était marxisant, une démarche tolérée dans un pays qui n’était certes pas une dictature mais qu’il fallait bien qualifier d’autocratie. Des milieux intellectuels et politiques, Félix Houphouet-Boigny acceptait tous les raisonnements, toutes les critiques à la condition expresse que sa personne et sa politique ne fussent pas mises en cause. Ce n’est parce que Niamkey et moi étions proches politiquement parlant que nous sympathisâmes, mais simplement parce que nous nous étions trouvés mutuellement sympathiques.

 

Je quittai le pays vers la fin des années quatre-vingt et ne fus donc pas un témoin direct du début de libéralisation vers la fin du règne d’Houphouët-Boigny. Laurent Gbagbo, le seul réel et constant opposant au « vieux sage » de Yamoussoukro (ce qu’à bien des égards il paye aujourd’hui), put enfin s’exprimer en toute liberté. Des pensées politiques qui bouillonnaient sous la surface purent voire le jour au sein de nouveaux partis, auxquels tous les intellectuels ivoiriens s’affilièrent peu ou prou. Tous, sauf un, Niamkey, qui milita au sein de l’ancien parti unique le PDCI-RDA d’Houphouët et de son dauphin, le prometteur et richissime Konan Bédié.

 

Comme d’autres, je fus surpris par le virage radical pris par un intellectuel marxisant qui s’engageait au service du capitalisme décomplexé de la Côte d’Ivoire. Non seulement Niamkey devint le porte-parole de Bédié, mais il reprit à son compte (en fut-il l’inspirateur ?) le concept brûlant d’ivoirité qui déboucha sur une véritable guerre civile, un pays à feu et à sang. La notion d’ivoirité était née en 1945 à Dakar, au sein de milieux étudiants. Il s’agissait alors, dans le système colonial, de promouvoir une affirmation, une fierté ivoirienne en encourageant la culture nationale. À partir de 1993, avec le nouveau président de la République Konan Bédié, s’opéra un glissement très dangereux. Il fut décrété, dans un pays depuis longtemps très cosmopolite et qui avait accordé la nationalité ivoirienne de manière très libérale, qu’il faudrait quatre grands-parents nés en Côte d’Ivoire pour être ivoirien. Cette mesure de circonstance (qui, pour nous Français, résonnait de manière sinistre) visait en fait à écarter de la compétition politique Alassane Ouattara, issu d’une grande famille noble du Pays Kong, ancien économiste au FMI, ancien vice-gouverneur de la BCAO, ancien premier ministre d’Houphouët-Boigny et, accessoirement, ami de Jean-Christophe Mitterrand et de Martin Bouygues. Le pays sombra dans la méfiance identitaire, les musulmans du nord furent étiquetés mauvais Ivoiriens. La xénophobie se déchaîna dans un pays qui comptait environ un quart d’étrangers (ce qui n’avait jusqu’alors posé aucun réel problème) et où de très nombreuses familles étaient multiethniques et multireligieuses.

 

En 2010, Konan Bédié, qui avait présidé le pays de 1993 à 1999, était distancé lors de la présidentielle. Il appela à voter pour Ouattara contre Laurent Gbagbo.

 

Et Niamkey Koffi dans tout cela ?

 

Les mauvaises langues prétendent que, pour faire oublier son manque d’opposition au concept d’ivoirité et son ralliement à Konan Bédié et à l’ordre établi, ses pairs organisèrent en son honneur un colloque international de trois jours. Le compte rendu de ce colloque – scientifique – est stupéfiant. Un chef-d’œuvre de jésuitisme et de flagornerie. Certainement pas un hommage à un penseur libre.

Niamkey Koffi : le philosophe officiel de la Côte d’Ivoire

UFR SCIENCES DE L’HOMME ET DE LA SOCIETE Département de philosophie

COLLOQUE INTERNATIONAL

 

HOMMAGE AU PROFESSEUR NIAMKEY KOFFI

ABIDJAN 27 – 28 ET 29 MAI 2014

SYNTHÈSE DES TRAVAUX

 

Du mardi 27 mai au mercredi 28 mai 2014, s’est tenu, sur le campus de l’université Félix Houphouët-Boigny à Abidjan, un colloque international d’hommage au professeur Niamkey Koffi.

 

Y ont pris part des universitaires, des membres de la société civile, des décideurs politiques, des journalistes et des étudiants. Ce colloque d’hommage a également enregistré la participation aussi bien des autorités traditionnelles que de la communauté biologique [sic] et sociale du professeur Niamkey Koffi.

 

Durant ces deux journées, les participants ont, soit par des témoignages oraux, soit par des textes écrits, tenté de saisir le professeur à travers trois axes : l’homme, l’enseignant et le politique. Ils ont confronté leurs thèses relatives à la vie de celui qui est apparu à tous comme un modèle d’humilité, d’érudition et d’intellectualité ayant su combiner vie intellectuelle, pratique et praxis politiques.

 

De manière générale, les participants ont reconnu les qualités de l’homme et de l’enseignant. Le professeur Niamkey Koffi est le premier enseignant ivoirien noir recruté au Département de philosophie de l’Université de Côte d’Ivoire devenue depuis Université Félix Houphouët-Boigny, il y a 40 ans. L’excellente qualité de ses travaux de recherche et de ses enseignements justifie amplement l’hommage que ses collègues du département de philosophie lui ont rendu.

 

Trois qualités de l’enseignant ont particulièrement retenu l’attention de ses étudiants, anciens comme actuels : sa culture encyclopédique, son esprit critique avisé et le niveau de langue d’un philosophe porté sur la déconstruction. Ces qualités ont développé en ces étudiants l’amour de la philosophie et la fierté de l’avoir pour maître. Du reste, ces qualités ont pu produire sur quelques étudiants, parfois à l’insu du professeur, des trajectoires de vie intellectuelle et politique. Son parcours témoigne de la réception d’une vie claire, singulière qui met à la lumière l’actualité de sa fécondité intellectuelle. En somme, l’activité pédagogique de l’homme a consisté à valoriser le sens de l’existence en aidant librement ses interlocuteurs à se construire eux-mêmes. On comprend pourquoi, dans l’évolution même de sa propre pensée, il s’est insurgé contre la violence dans l’espace politique et a rejeté la révolution comme mode d’accès au pouvoir. S’il plaide, à cette étape de son propre parcours, pour la culture démocratique exempte de domination, c’est parce qu’il exige la liberté et la culture de la paix par le dialogue comme fondements du jeu politique.

 

Figure centrale de la philosophie en Côte d’Ivoire, il cumule la double image du théoricien chevronné et du pédagogue émérite. Investissant la dialectique sous le jour de la pluralité, le philosophe ivoirien distingue la dialectique positive de la dialectique négative. Comment cette dialectique pensée comme unité des contraires a-t-elle habité à la fois l’aire réflexive et le champ politique ? Comment se présente le discours dialectique du théoricien et qu’elle en en est l’écho dans la praxis politique du militant ? En quelles résonnances la pluralité définitoire dialectique a-t-elle innervé la pratique théorique et la praxis de l’intellectuel organique qu’il a pu parfois incarner ? N’existe-t-il pas une dialectique des « images éclatées » de Niamkey Koffi à découvrir dans le philosophe et le politique ?

 

C’est en ce point de la rencontre du politique et de l’homme que les discussions ont été âpres et contradictoires. Cette âpreté et cette contradiction révèlent la richesse de sa personnalité ; certains diront l’ambiguïté et l’équivoque humaines.

 

Actuel militant du PDCI-RDA, cet intellectuel engagé en politique a dérouté pas mal de ses étudiants qui avaient vu en lui, un penseur de gauche, marxiste. Son approche marxisante de la réalité politique à ses débuts, en tant qu’enseignant, ne s’est pas concrétisée en une inscription dans un parti politique de gauche à la fin du parti unique, en1990. Du discours marxisant, il est passé à la pratique libérale en intégrant l’ancien Parti unique, le PDCI-RDA, devenant même le porte-parole de son président, M. Henri Konan Bédié. Plusieurs Niamkey Koffi ont été exprimés à travers ces différentes figures perçues dans les communications et témoignages.

 

Il ressort de ces expressions que tous ces Niamkey Koffi sont vrais. Aucun n’est faux. L’expérience perceptive des différents Niamkey Koffi a été un enrichissant exercice d’une archéologie de la vérité. Plutôt que de nous enfermer dans l’alternative du vrai et du faux Niamkey, les débats ont au contraire confirmé ce que la philosophie de Merleau-Ponty nous enseigne : ambiguïté et équivoque, parce que propriétés de l’Être, contribuent à fonder les certitudes. Une ambiguïté de principe et de fait est une garantie de la vérité. Ce n’est guère un défaut, mais une condition de quête de la vérité. S’il y avait coïncidence totale entre ce que nous sommes et ce que nous apparaissons aux autres, il n’y aurait pas nécessité de rechercher la vérité sur nous ; il suffirait de dérouler nos expériences pour comprendre les raisons d’agir. C’est justement parce que l’être ne coïncide pas avec l’objet, le perçu avec la conscience perceptive qu’advient la vérité comme mouvement de différenciation.

 

Les différentes communications entendues hier […] indiquent dans ce sens, qu’il faut renoncer à l’idée d’univocité quand il s’agit de la vérité. Il n’y a pas un Niamkey Koffi, mais plusieurs Niamkey Koffi ayant habité les différentes biotopes [sic] intellectuelles (marxisme, léninisme, libéralisme) et physiques (Agboville, Bassam, Abidjan, Paris, Bouaké et Abidjan). Ambiguïté essentielle qui constitue l’étoffe de l’homme dit que nos négations sont aussi des affirmations. Ainsi, nos erreurs et nos errements sont à inscrire au registre de la vérité. Aucune vie ne peut se dérouler en marge des errements, des reniements et des doutes. Ceux-ci sont au contraire mesures de l’espérance.

 

Au total, chaque Niamkey Koffi est aussi vrai que chaque perspective d’un tableau perçu sous différents angles. Le vrai Niamkey perce sous l’addition de ces différentes singularités. L’homme Niamkey Koffi est ainsi marqué par l’ambiguïté et l’équivoque, comme l’Homme en son essence.

 

Les participants au colloque ont reconnu en résumé :

 

  •  Qu’il faut magnifier les maîtres
  •  Qu’il faut donner en exemple, dans la communauté universitaire, ses figures réussies
  •  Que l’histoire intellectuelle de nos jeunes universités est à écrire par nous-mêmes afin de léguer aux jeunes générations les rudiments analytiques de notre historicité.La polémique et l’esprit critique bien menés conduisent à un enrichissement mutuel.

 

 

Merci de votre aimable attention

Fait à Abidjan le mercredi 28 mai 2014

Pour le colloque Le Comité scientifique 

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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