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4 février 2015 3 04 /02 /février /2015 06:49

Je rappelle très immodestement avoir publié il y a bientôt quinze ans un livre sur la censure au Royaume-Uni. Parmi des centaines de cas de censure dans la littérature, le cinéma, le théâtre, la chanson, j’avais relevé une décision dont Hitchcock (qui était loin d’être un agitateur  gauchiste) avait été victime. Dans la célébrissime scène de la douche de Psychose, le génial réalisateur avait utilisé, pour la bande son, le bruit d’un couteau de cuisine transperçant un gros morceau de viande. La censure demanda que les quatorze coups originels soient réduits à trois (il y en a huit dans la version française doublée), la séquence durant vingt-deux secondes au lieu de quarante-cinq.

 

Il faut dire qu’en ce moment, surtout depuis l’épisode « Charlie » qui leur a posé de nombreux problèmes, les médias britanniques (et étasuniens) font dans le politiquement correct. Le politiquement correct : cette arme de droite des gens de droite. Par exemple, la BBC refuse de qualifier Coulibaly et les deux autres frères assassins de « terroristes », au prétexte que ce vocable serait biaisé. La “ vieille dame ” préfère « gunman », qui signifie « homme armé » ou « tireur ». Une fois qu’on a dit « gunman », on est drôlement avancé. Le mot « terroriste » (oui, je sais, pour les nazis, les résistants étaient des terroristes) vient de « terreur » signifiant « peur extrême » et qui, depuis la Révolution française en particulier, est associé à l’idée de peur collective, de mesures d’exception, de violence. Un terroriste use du terrorisme comme moyen d’action. Le terrorisme est l’usage de la violence (attentats, destructions) pour atteindre un but politique. Il s’agit d’impressionner, de terroriser la population, de créer un climat d’insécurité. Jacques Derrida clarifie le problème : « Si on se réfère aux définitions courantes ou explicitement légales du terrorisme, qu’y trouve-t-on ? La référence à un crime contre la vie humaine en violation des lois (nationales ou internationales) impliquant à la fois la distinction entre civil et militaire (les victimes du terrorisme sont supposées être civiles) et une finalité politique (influencer ou changer la politique d’un pays en terrorisant sa population civile) ». Les résistants ne sauraient être inclus dans cette classification : ils ne tuent pas au hasard, ils ne tuent pas des non-combattants, ils ciblent des autorités militaires ou administratives. Leur but est d’amoindrir le potentiel de l’ennemi. Ils peuvent également s’en prendre aux collaborateurs de cet ennemi.

 

Dès lors, on ne voit vraiment pas pourquoi la BBC répugne à qualifier de « terroristes » les tueurs de Charlie Hebdo et du magasin cacher. Cela tient peut-être au fait que des quartiers entiers de Londres sont gérés par des musulmans (sans parler de ceux qui sont tenus par des juifs hassidiques), tout comme plusieurs grandes villes du pays où, parfois, une charia “ douce ” (light) est en vigueur. Rappelons enfin que l’on peut être islamiste sans être terroriste, et même djihadiste sans être terroriste. Et que l'on peut être terroriste sans être islamiste, ni même djihadiste…

 

Revenons à Hitchcock. Après la guerre, il aida à la réalisation, comme conseiller technique et monteur, d’un documentaire sur la libération d’Auschwitz par les soviétiques. Ce film fut censuré pour cause de guerre froide. En 1945, le gouvernement britannique demanda au metteur en scène et producteur Sidney Bernstein (il produira La corde d’Hitchcock) de réaliser un film factuel sur la libération des camps de concentration. Pour monter des films réalisés par des équipes sur place à la libération de onze camps (cinq anglo-étasuniennes et une soviétique qui montre l’intérieur d’Auschwitz), Bernstein va faire appel au socialiste Richard Crossman pour le script et à Hitchcock pour le montage des rushes. Hitchcock recommanda la multiplication de plans fixes pour marquer la conscience des spectateurs et l’usage de cartes et de plans pour persuader de l’existence réelle des lieux de l’horreur. Il travailla rapidement, si bien que certaines de ses images seront utilisées au tribunal de Nuremberg pour identifier certains responsables des camps.

 

Tout ce travail va néanmoins moisir dans des tiroirs pendant soixante-dix ans. Dès qu'il le visionne, le ministère des Affaires étrangères estime que « diffuser un film sur ces atrocités n’est pas une bonne idée ». Si les Britanniques et les États-Uniens n’avaient libéré aucun camp d’extermination (ils libérèrent des camps de concentration), ce n’était pas de leur faute : ces camps se situaient tous dans la zone d’action de l’URSS. Mais dans le nouveau contexte de la guerre froide, il devenait aventureux de rappeler que l’URSS avait été responsable de la libération d’une bonne partie de l’Europe. Par ailleurs, il ne fallait pas « humilier » l’Allemagne si l’on voulait opposer une Europe occidentale puissante au bloc communiste.

 

 

 

 

Le film de Bernstein et d’Hitchcock sera montré – très incomplet – au Festival du film de Berlin en 1984 et devra attendre 2015 pour être enfin projeté in extenso.

 

À noter qu’en 1971, Jerry Lewis réalisa Le jour où le clown a pleuré (The day the Clown Cried), une fiction sur l’extermination des Juifs. Ce film était basé sur l’histoire vraie d’Helmut Dorque, un clown allemand antinazi à qui les SS demandaient de faire le pitre pour que les enfants aillent dans la chambre à gaz sans pleurer. Dorque mourra dans la chambre à gaz, en amusant les enfants. Pour diverses raisons, dont certaines financières, le film ne fut jamais distribué.

 

Hitchcock, les camps de concentration et la censure

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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Desse 04/02/2015 15:46

J'ai appris beaucoup de choses grâce à votre article! Merci...

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