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10 avril 2015 5 10 /04 /avril /2015 06:07

Journaliste de terrain comme il y en eut peu, Orwell écrivit de nombreux articles et essais sur les sous-prolétariats français et anglais, sur l'exploitation des colonisés en Birmanie, sur les ravages du chômage.

 

En 1928, à l'âge de 25 ans, il publia dans la revue française Le Progrès Civique une série d'article sur “ La grand misère de l'ouvrier britannique ”. Jean Rostand, Henri Lévi-Bruhl, H.G. Wells collaborèrent à cet organe qui refusa “ la distribution des fonds secrets à la presse ” et qui se définissait comme “ un journal de perfectionnement social ” par le biais d'une critique “ sans merci ” de la société.

 

Lorsqu'il collabore au Progrès Civique, Orwell est moins à gauche qu'il ne le sera par la suite. Il a du mal à se défaire d'une approche morale de la description de la misère. Cependant, il progresse lentement mais sûrement, comme quand il qualifie le chômage de “ récompense offerte au travailleur britannique en échange de ses services comme soldat ”.

 

Extraits de son article, rédigé en anglais mais traduit et publié en français :

 

Avant la guerre [la Première Guerre mondiale], le chômage n'était certes pas inconnu, mais les sans-travail, relativement peu nombreux, représentaient une quantité négligeable.

 

Ils constituaient, pour ainsi dire, la “ réserve de l'armée du travail ” et servait de régulateur pour empêcher une ascencion trop rapide des salaires ; on les utilisait aussi, de temps en temps, pour boucher les trous quand la main-d'œuvre venait à manquer. [… L'opinion publique envisageait la situation avec sérénité, en se disant que jamais la machine ne pourrait beaucoup se détraquer..

 

Mais vint la guerre, et soudain tout se détraqua. La concurrence, essence m^eme du commerce moderne, qui pousse les industriels d'un pays à rivaliser à outrance avec ceux d'un autre, en fut la cause.

 

[…] La guerre mit fin à la suprématie industrielle de l'Angleterre. Les pays non combattants, et notamment l'Amérique, détournèrent à leur profit la majeure partie de son commerce d'exportation. mais, pis encore, le reste du monde s'industrialisait plus vite qu'elle même.

 

[…] En Angleterre, la dualité de la propriété dans les régions minières occasionne une formidable déperdition de combustible, de labeur et d'outillage.

 

George Orwell sur le chômage

Des droits exorbitants sont payés aux propriétaires du sol sous lesquels passent les veines de charbon. En outre, chaque mine est dévorée par son groupe organisé de parasites : les actionnaires qui veulent des dividendes et, par suite, font hausser le prix du charbon.

 

Étant donné tous ces désavantages, peut-on s'étonner de ce que le charbon anglais ne trouve plus d'acheteurs ?

 

Pour remédier à cet état de chose, les capitalistes ont essayé de contraindre les mineurs à travailler pour un salaire insuffisant. Leurs efforts dans ce sens ont échoué mais, en attendant, le charbon polonais se vend à un prix de dix ou quinze francs inférieur au plus bas que puisse offrit l'Angleterre dans les conditions actuelles.

 

Il en va de même dans les aciéries et les filatures de coton. l'Angleterre paie cher aujourd'hui sa suprématie industrielle d'autrefois.

 

[…] Avec un ou deux millions d'individus affamés dans un pays, la révolution menace à bref délai, aussi comprit-on, dès le dès le début, que l'État devrait venir en aide aux sans-travail.

 

Finie la guerre, finie également la prospérité trompeuse et éphémère du temps de guerre. Aux soldatsq qui regagnaient leurs foyers, on avait dit qu'ils se battaient pour la civilisation “ pour un pays où des héros puissent vivre dignement ”, selon l'expression de M. Lloyd George [Premier ministre de 1916 à 1922] ; en bref que l'Angleterre d'après guerre serait un eldorado où la richesse irait de pair avec le confort.

 

C'est pourquoi le gouvernement passa hâtivement, en 1920, la loi d'assurances contre le chômage. […] Sage précaution contre la famine et la révolution.

 

[…] une légende absurde circule dans la presse conservatrice d'après laquelle le chômage est uniquement dû à la paresse et à la rapacité des travailleurs. Cette légende veut que l'ouvrier anglais n'ait d'autre but dans la vie que d'éviter tout labeur fatigant pour vivre. Et ce sont les inventeurs de cette légende qui ont inventé le terme “ aumône ” pour désigner les indemnités de chômage.

 

[… Il se peut que le chômeur soit célibataire. Dans ce cas il élira domicile dans une de ces vastes casernes (lodging houses) à l'usage des gens très pauvres. Il pourra, de cette façon, arriver à économiser un shilling ou deux sur son loyer hebdomadaire.

 

Ces logis sont exploités par d'importantes sociétés qui en retirent d'appréciables bénéfices.

 

Les locataires couchent dans d'immenses dortoirs où sont alignées 30 à 40 lits de sangle, comme ceux des soldats, séparés par un intervalle de trois pieds. [Orwell publiera en 1932, dans New Statesman and Nation, un article saisissant sur les common lodging houses, ou hospices].

 

Ils passent leurs journées dans des cuisines souterraines, creusées sous la rue, où ils peuvent préparer leurs aliments, quand ils en ont, dans des poêles à frire sur un feu de déchets de charbon. [ C'est là que le chômeur prend ses repas, consistant en pain  et en thé. Il passe, hébété, le cerveau vide, devant le feu, les longues heures qu'il ne consacrera pas à la recherche d'un travail. […] On comprend que, dans ces conditions, il aspire à travailler, à accomplir n'importe quelle besogne, même la plus répugnante et la moins rémunérée, car cette existence absolument vide, sans amusements ni distractions d'aucune sorte – et d'où la faim n'est jamais entièrement exclue – est d'une monotonie et d'une tristesse insupportable.

 

Orwell en 1930 sur une plage du Suffolk

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commentaires

L
Rien ne sera épargné à Orwell :<br /> <br /> http://www.les-crises.fr/reprises-ena-la-promotion-2015-2016-se-baptise-george-orwell-presentation/
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