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27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 05:44

Georges-Arthur Goldschmidt (et al.). Puisque le ciel est sans échelle. Chreaphis Editions, 2015

 

Georges-Arthur Goldschmidt est né près de Hambourg en 1928 dans une famille juive de magistrats convertie au protestantisme. Son père Arthur Goldschmidt fut déporté au camp de concentration de Theresienstadt, dans les Sudètes annexées. Georges-Arthur fuit l’Allemagne en 1938, pour l’Italie, puis la France. Il obtient la nationalité française en 1949 et sera professeur agrégé d’allemand jusqu’en 1992. Écrivain, il choisit le français comme langue d’expression.

 

Dans ce livre très émouvant, il a rassemblé les dessins que son père a réalisés en déportation. Ces œuvres ont été déposées au Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD) de Lyon.

 

Dans la préface, Georges-Arthur écrit ceci :

 

« Il me fallut une vingtaine d’années et le regard de ma femme pour que m’apparaisse enfin toute l’importance de ces dessins qui rendent si bien compte et avec tant d’apparente objectivité de l’effroyable condition de tous ces gens en attente d’une mort certaine. J’en craignais la beauté d’exécution et le caractère parfois presque “ idylllique ” des paysages pouvait créer, me semblait-il, un véritable malentendu. Mais les visages parlent d’eux-mêmes et disent tous la même désolation. »

Note de lecture (142)

Le ghetto de Theresienstadt était la vitrine du système concentrationnaire nazi, le seul établissement que la Croix-Rouge eut le droit de visiter. Ce n’en était pas pour autant un camp de vacances. 33 000 déportés (dont Robert Desnos) y moururent à cause des conditions de vie très dures. 88 000 autres déportés furent transférés vers Auschwitz. Au total, sur les 144 000 personnes « accueillies » dans ce camp, 19 000 survécurent (comme Marceline Loridan-Ivens).

 

Le commentaire d’Annette Wieviorka est très précieux. Elle rappelle que le « Protecteur-adjoint » (quel titre !) de Bohème-Moravie, Reinhardt Heydrich choisit Theresienstadt pour devenir le principal lieu de rassemblement des Juifs du Protectorat. Plus précisément des « bons » Juifs : des anciens combattants valeureux, les décorés de la Croix de guerre de première classe. Ainsi, en permettant ce « ghetto-Potemkine », il gagna la bienveillance de la Wehrmacht.

 

Les dessins d’Arthur Goldschmidt furent réalisés entre 1942 et 1945. Ils nous livrent sobrement la vie quotidienne, des visages, les lieux du ghetto. Le dessin le plus remarqué du recueil est peut-être celui de cet étrange coiffeur qui s’active en costume au pied d’un arbre. Je reprends ici le commentaire de Marcel Cohen. Quel coiffeur pourrait porter un nœud papillon dans un ghetto concentrationnaire ? Là est la perversité de la vitrine de Heydrich. Le coiffeur n’est pas un coiffeur, plutôt un médecin ou un professeur d’université, médaillé de la Grande Guerre.

 

Note de lecture (142)

On peut aussi mentionner ce dessin d’un violoncelliste raide, triste et muet, en se souvenant de cette terrible analyse de Pascal Quignard (La haine de la musique) reprise dans cet ouvrage : « La musique est le seul, de tous les arts, qui ait collaboré à l’extermination des Juifs organisée par les Allemands de 1933 à 1945. Il est le seul art qui ait été requis comme tel par l’administration des Konzentrationlager. Il faut souligner, au détriment de cet art, qu’il est le seul qui ait pu s’arranger de l’organisation des camps, de la faim, du dénuement, du travail, de la douleur, de l’humiliation et de la mort. » Le ghetto compta jusqu’à quatre orchestres symphoniques, des chorales, des ensembles de jazz. De grands musiciens et chanteurs juifs se produisirent avant d’être gazés à Auschwitz.

Note de lecture (142)

Le crayon est silencieux mais, comme il vient de la terre, il nous donne l’appartenance au monde. Il rend compte de l’éternité de ces êtres qui attendent, sans mot dire, le grand voyage. Mais, pour l’instant, ils sont là. Ils n’ont plus de passé. Leur présent, leur espace, leur espèce, sont indéfinis. Le crayon de Goldschmidt saisi excessivement le vide. Mais ce vide est un danger. Dans Si c’est un homme, Primo Levi rapportait une des règles métaphysiques imposées par les nazis : « Hier ist kein warum ». Ici, il n’y a pas de pourquoi.

 

PS : Il y a une vingtaine d’années j’ai visité ce ghetto, en pensant à Desnos qui y mourut du typhus et à Marcelline Loridan qui en réchappa. Terezin est situé à cinquante kilomètres des splendeurs baroques de Prague. Le conservateur nous avait donné à voir une exposition de dessins d’enfants gazés à Auschwitz. L’un d’entre eux représentait une maison banale, avec des rideaux aux fenêtres. Dans le ciel, un trop grand soleil jaune brillait. J’allais passer au dessin suivant lorsque mon regard fut attiré par un détail : en haut de la feuille, dans le coin droit, une petite potence, prête à servir. Ce dessin ne m’a jamais quitté.

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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