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9 juin 2015 2 09 /06 /juin /2015 05:05

Chelsea Manning s’appelait il y a peu Bradley Manning. Elle était alors soldat dans l’armée étasunienne. Elle fut condamnée à trente-cinq ans de prison pour avoir transmis à Wikileaks des documents militaires classés secrets (ou « classifiés » comme on dit quand on ne veut pas parler français). Un récent article du Guardian nous livrait récemment des extraits de son journal son journal.

 

Cela fait aujourd’hui cinq ans que je suis détenu dans des prisons militaires. Il m’est parfois difficile de me rendre compte de la durée de cette détention. Pendant tout ce temps, j’ai connu tellement de hauts et de bas qu’il me semble avoir emprunté des montagnes russes, physiquement et émotionnellement.

 

Tout a commencé durant les premières semaines de 2010, lorsque je pris la décision, qui allait bouleverser ma vie, de rendre public un ensemble de documents classés secrets (et non classés secrets mais “ sensibles ”), des documents qui allaient offrir des perspectives à la fois horribles et fascinantes sur la guerre en Irak et en Afghanistan. Après avoir passé des mois à préparer mon transfert vers l’Afghanistan en 2008, je compris rapidement et pleinement l’importance de ces documents pour le monde entier.

 

Il me sembla que ces “ journaux de guerre ” (comme ils furent qualifiés) étaient d’une importance vitale pour que le public comprenne la nature de ces deux conflits reliés entre eux et anti-insurrectionnels, en temps réel et sur le terrain. Durant les années ayant précédé la collecte de ces documents, le public n’avait jamais eu accès à un dossier aussi complet sur la réalité chaotique de la guerre moderne. Dès lors qu’on a réalisé que les coordonnées dans ces dossiers représentent des lieux réels, que les dates appartiennent à notre histoire récente et que les nombres représentent de vraies vies humaines – avec tout l’amour, l’espoir, les rêves, les haines, les peurs, les cauchemars qui accompagnent ces vies – alors il n’est pas possible de ne pas se souvenir à quel point il est important de comprendre et, espérons-le, d’empêcher de tels drames à l’avenir.

 

En 2010, j’étais bien moins mûre que je ne le suis aujourd’hui, si bien que les conséquences potentielles et les résultats de mes actions me semblaient vagues et tout à fait irréels. Assurément, je m’attendais au pire, mais je ne savais pas réellement ce que « le pire » signifierait. Je m’attendais à être diabolisée, à être prise pour cible, à ce que chaque instant de ma vie fût reconsidéré et analysé, que l’on recherche le moindre défaut, la moindre souillure afin qu’ils soient utilisés contre moi au tribunal de l’opinion publique ou contre les transgenres en général.

 

Quand l’armée me plaça en détention, je fus escortée (par deux des types les plus sympathiques de mon unité) jusqu’au Koweït, d’abord en hélicoptère jusqu’à Bagdad, et finalement par avion cargo. Il me fallut arriver au camp de prisonniers au Koweït pour vraiment comprendre que j’étais prisonnière. Les jours suivants, la situation ne fit que s’aggraver tandis que le public et les médias voulurent en savoir plus sur ce qui m’était arrivé. Après avoir été détenue parmi d’autres prisonniers pendant environ une semaine, on me transféra dans ce qui équivalait à une “ cage ” à l’intérieur d’une grande tente.

 

Après plusieurs semaines passées dans cette cage – sans savoir ce que l’on me reprochait, avec un accès très limité à mon avocat et sans avoir la moindre idée de la tempête dévastatrice qui commençait à tourbillonner dans le monde extérieur – je sombrais dans une grave dépression. L’idée que je n’allais pas être traitée de la manière digne que j’avais espérée me terrifia. Je me mis également à craindre que j’allais passer le reste de ma  vie dans une cage brûlante au beau milieu du désert, vivant dans la peau d’un homme et traitée comme tel, disparaissant du monde dans une prison secrète sans jamais être jugée publiquement.

 

Quand je fus dans le trente-sixième dessous, j’envisageai de me châtrer et même – dans ce qui apparut comme un exercice vain et tragicomique, vu l’impossibilité physique de me pendre à partir de quelque chose de stable – de me suicider avec une couverture en lambeaux avec laquelle je tentai de m’étouffer.

 

Après avoir été transférée de nouveau aux États-Unis, je fus confinée dans un cachot militaire (désormais désaffecté) à la base des fusiliers marins de Quantico en Virginie. Cette période fut la plus difficile de ma vie, et je la ressentis comme la plus longue. Je ne pus utiliser aucun effet personnel dans ma cellule (brosse à dents, savon, livres). Le soir, je devais rendre mes vêtements et, malgré les avis de plusieurs psychiatres selon lesquels je n’étais pas suicidaire, je dus porter un vêtement “ anti-suicide ”, une tunique d’une seule pièce, rembourrée et indéchirable.

 

Finalement, après un tollé général dans le public concernant les conditions de mon incarcération à Quantico, on me transféra dans un quartier de sécurité moyenne. Après avoir été surveillée pendant presque un an par des pelotons de trois à six gardiens, alors que j’étais menottée et enchaînée avec très peu de contacts avec d’autres humains, j’avais désormais la possibilité de marcher et d’avoir des conversations normales avec mes semblables.

 

Le gouvernement exerça des pressions pour que fussent retenues des accusations d’« intelligence avec l’ennemi » – un délit de trahison selon la constitution des États-Unis – et diverses accusations en vertu de la Loi sur l’Espionnage de 1917 et la loi de 1986 sur la Répression des fraudes et des infractions dans le domaine de l’informatique.

 

Pendant plus de trois mois, j’observais les magistrats instructeurs me présentant comme « traître » et « ennemi de l’État » avant de redevenir des gens sympathiques, me saluant et papotant avec moi hors de l’enceinte du tribunal. Il m’apparut clairement qu’il s’agissait de gens honnêtes qui faisaient leur travail. Je suis certain qu’ils ne croyaient pas aux accusations de trahison qu’ils portaient contre moi.

 

Il fut difficile de prédire le verdict et la condamnation. Mes avocats étaient très préoccupés par les accusations d’intelligence avec l’ennemi et la possibilité d’être condamné à perpétuité sans liberté conditionnelle. Quand le juge annonça la peine de 35 ans de prison, il me fallut consoler mes avocats qui, après des années de travail acharné et d’efforts, semblaient abattus et déprimés. Nous avions atteint le point le plus bas.

 

Après avoir caché et repoussé mon projet à cause du procès, je finis par annoncer, le 22 août 2013, le lendemain de ma condamnation, mon intention de changer de nom et de vivre en tant que femme. Cependant, dans un premier temps, l’armée repoussa ma demande de traitement médical pour vivre comme une femme, à base d'œstrogènes et d'anti-androgènes. Elle accéda à ma requête après un an et demi. Je me bats encore aujourd’hui pour avoir le droit de laisser pousser mes cheveux.

 

Il peut être difficile, parfois, de donner un sens à tout ce qui m’est arrivé ces cinq dernières années (a fortiori à toute ma vie). Ce qui me semble constant et clair, c’est le soutien que j’ai reçu de mes amis, de ma famille et de millions de gens dans le monde entier. À travers tous les combats que j’ai menés et que j’ai subis – isolement, longues batailles juridiques, processus de transition vers l’état de femme que j’ai toujours été – non seulement j’ai réussi à survivre, mais j’ai grandi, j’ai appris, j’ai mûri, je me suis épanouie en une personne meilleure, plus confiante et plus assurée.

Chelsea Manning parle

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Published by Bernard Gensane - dans Tranches de vie
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