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17 juillet 2015 5 17 /07 /juillet /2015 05:13

 

 

 

Moi qui relis Madame Bovary une fois tous les deux ans depuis quarante ans, je ne vais pas me plaindre que le sujet du Bac L ait porté sur ce chef-d’œuvre. J’ai été alerté par la grand-mère d’un candidat, pas brillantissime dans le civil, mais pas nul non plus, qui a récolté un 3/20 et a dû aller au repêchage.

 

Je rappelle que, une " réforme " chassant l’autre en l’aggravant, les élèves n’ont plus que deux heures de français par semaine, ce qui, dans la patrie de Flaubert, est un pur scandale.

 

En deux petites heures, les candidats devaient répondre à deux questions – excellentes au demeurant – à la fois pointues et très larges. Chaque question aurait pu faire l’objet d’une épreuve de CAPES, voire d’agrégation, la seconde en particulier :

 

1 - Les scénarios d'ensemble centrent la fin du roman sur "la petite fille de Charles [...] envoyée aux écoles gratuites". Mais c'est sur le triomphe du pharmacien Homais que s'achève la version définitive de Madame Bovary. Que pensez-vous de cette modification ?  (8 points)

 

2- Un critique a écrit : "C'est l'angoisse de la forme qui a de l'importance chez Flaubert." Qu'en pensez-vous ? Vous fonderez votre réponse sur votre connaissance du roman Madame Bovary et de sa genèse. (12 points)

 

Ces questions comportaient deux pièges dans lesquels je vous fiche mon billet que certains candidats se sont perdus.

 

La fille de Charles et Emma est en effet envoyée « aux écoles gratuites » (Flaubert n’était pas de gauche), une précision anecdotique dans la perspective du sujet, mais qui a certainement décontenancé et polarisé de nombreux candidats. Dans le second sujet, le terme « angoisse » est à lui seul … angoissant. Que fallait-il en faire ? Et puis, quand on est tellement malin pour proposer des sujets aussi difficiles (des professeurs soumettent des sujets à des commissions spécialisées qui proposent un choix à un inspecteur général), on ne dit pas « un critique », on précise de quel critique il s’agit, et l'on date la critique car les grands lecteurs de la seconde  moitié du XXe siècle n’ont pas abordé Flaubert comme ceux de la première moitié, qui, eux-mêmes, l’avaient lu autrement que ceux du XIXe siècle.

 

Pour répondre correctement à la première question, il était impératif d’avoir plus que des bases solides en critique génétique, ce qui est inimaginable lorsqu’on a suivi un simple cours de deux heures par semaine. D’autant qu’il n’y avait pas que Flaubert au programme. La génétique des textes est une science récente (une petite cinquantaine d’années). Elle étudie – à partir de brouillons, d’épreuves –  le processus de création (la « fabrique du texte », disait Francis Ponge) d’œuvres qui ne sont plus considérées comme closes mais comme le résultat d’un processus de maturation, le texte étant l’aboutissement d’avant-textes. On débouche alors sur une théorie de la création (voir l’article de Fabula à ce sujet).

 

Pour la seconde question, il fallait pouvoir théoriser sur le réalisme de Flaubert, sur la question de savoir s’il y avait (il y avait !) un au-delà de la forme (l’angoisse existentielle du créateur, « le livre sur rien » mais la forme au service d’un fond).

 

 

Je propose ici le corrigé de Delphine Vasseur, professeur de français, publié par L’Express.

 

 

Question 1 (8 points)

 

Les scénarios d'ensemble centrent la fin du roman sur "la petite fille de Charles [...] envoyée aux écoles gratuites". Mais c'est sur le triomphe du pharmacien Homais que s'achève la version définitive de Madame Bovary. Que pensez-vous de cette modification? 

 

 

La formulation de la question peut déstabiliser, mais étant donné le thème dans lequel apparaît l'oeuvre au programme, "Lire, écrire, publier", il était attendu qu'elle serait associée à la correspondance de Flaubert, ou, comme c'est le cas ici, aux phases successives du manuscrit. Mais tout candidat aura compris que c'est l'importance du personnage d'Homais qui est au coeur de la question. 

 

            I. L'originalité de l'explicit

 

Notons qu'Emma est déjà morte, elle s'est suicidée dans l'avant-dernier chapitre. Flaubert lui refuse le rang d'héroïne tragique en l'évinçant de l'incipit et de l'explicit. 

 

Le sort de Berthe, la fille d'Emma et de Charles, est évoquée dans la fin définitive du roman, mais elle est envoyée chez sa grand-mère, qui meurt, puis dans une filature de coton. Flaubert choisi ainsi de noircir également la fin de ce personnage mineur. Il fallait voir aussi que dans aucune de ces deux fins Emma n'est mentionnée. Le "Elle n'existait plus" qui vient clore sa mort prend là tout son sens. 

 

Mais c'est bien sur Homais que se termine le roman. La dernière phrase, "Il vient de recevoir la croix d'honneur", marque son triomphe, avec un présent qui s'emble l'asseoir tout à fait et durablement. Le fait qu'il empêche également les médecins qui succèdent à Charles de s'installer à Yonville signale la victoire de la médiocrité bourgeoise à l'oeuvre au XIXè siècle. 

 

            II. Ce qu'incarne Homais dans le roman

 

Les différents scénarios montrent bien l'importance progressive que prend Homais tout au long de la genèse du roman. 

 

Il apparaît dès le premier chapitre de la deuxième partie, lors de l'arrivée des Bovary à Yonville, d'abord à travers sa boutique : "Mais ce qui attire le plus les yeux, c'est, en face de l'auberge du Lion d'or, la pharmacie de M. Homais !", dans une exclamation pseudo-emphatique qui annonce déjà la superficialité et la grandiloquence de ce fat. Il sera présenté ensuite par les discussions qu'il entretient à l'auberge comme un être suffisant, prétentieux et catégorique. L'article qu'il rédigera au sujet des comices montre bien son arrogance et son style pompeux. 

 

Il incarne également cette petite bourgeoisie laïcarde post-révolutionnaire, qui a remplacé le culte de Dieu par celui de l'argent et des faux honneurs. Ses enfants se nomment Napoléon, Franklin, Irma et Athalie, et ses débats contradictoires avec le curé rythment le roman. Achever Madame Bovary sur son triomphe permet ironiquement d'insister sur les vices d'une société qui donne de l'importance aux succès lisses de cet arriviste. 

 

C'est surtout l'indifférence et l'égocentrisme qu'il incarne le mieux. Sa stupidité crasse associée à son arrogance fait de lui un moteur pernicieux de l'action. Il fallait songer à l'épisode du pied-bot et à l'indécence du repas qu'il partage pendant l'agonie d'Emma avec les docteurs Canivet et Larivière, car "il ne pouvait, par tempérament, se séparer des gens célèbres." 

 

Le triomphe du personnage le plus ridicule et le plus pédant du roman sert donc bien le propos satirique de l'auteur. 

 

Question 2 (12 points)

 

Un critique a écrit: "C'est l'angoisse de la forme qui a de l'importance chez Flaubert." Qu'en pensez-vous ? Vous fonderez votre réponse sur votre connaissance du roman Madame Bovary et de sa genèse. 

 

S'interroger sur l'importance de la forme chez Flaubert est un sujet évidemment tout à fait classique.  

 

"Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style." (lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852) 

 

            I - L'importance obsessionnelle de la forme chez Flaubert

 

Le temps de rédaction et les différents remaniements du scénario montrent clairement l'importance de la forme pour Flaubert. Il a passé plus de cinq ans à écrire Madame Bovary, et la richesse des manuscrits conservés à la Bibliothèque de Rouen est le signe clair de cet accouchement laborieux. 

 

Au-delà du plan, le style et le rythme de chaque phrase font l'objet d'une attention très particulière. Dans le gueuloir, Flaubert vérifiait l'économie générale de ses phrases, leur cadence, l'aspect indispensable de chaque terme. Ses correspondances montrent son ardeur à la tâche et ses angoisses profondes quant au style. L'exemple le plus parlant est sans doute son désarroi quand il lui a fallu modifier le nom du "Journal de Rouen". Il opta d'ailleurs pour un nom proche, le Fanal de Rouen, pour casser le moins possible le rythme de ses phrases. 

 

            II - Un "livre sur rien" ?

 

Madame Bovary est-il pour autant un "livre sur rien", comme l'a dit, de façon un peu provocatrice, Flaubert ? 

 

Certes, la longueur des descriptions, la lenteur de l'action, l'inanité des rêveries de l'héroïne pourraient laisser penser que Flaubert a choisi volontairement des personnages médiocres, un village banal et un sujet quotidien pour ne s'intéresser qu'au style et à la forme. 

 

Mais ce serait oublier la satire développée tout au long du roman avec une ironie mordante. On pouvait évoquer la disproportion grotesque entre les idéaux d'Emma et la médiocrité de son existence, le personnage d'Homais ou du curé, ou bien encore les grandes scènes que constituent les comices ou le repas à l'auberge du Lion d'or. 

 

Madame Bovary a peut-être pour thème le vide, le néant, ou plutôt l'anéantissement des êtres dans la torpeur du schéma social conservateur, mais on ne peut dire qu'il ne parle de rien. 

 

            III - La forme au service du fond

 

L'exigence formelle de l'auteur est mise au service du fond, de la description quasi-médicale, naturaliste avant l'heure, de ces "moeurs de province", du portrait précis d'une société moribonde et mortifère. 

 

D'abord, les changements successifs opérés dans le plan d'ensemble font sens. C'est le cas de l'importance progressive que prend le personnage d'Homais à la fin du roman, ou du fait de déplacer dans le temps l'adultère, imaginé plus tôt avec Léon, et reculé avec ce dernier dans la troisième partie, afin d'accentuer le désespoir d'Emma, et son incapacité à concrétiser ses rêveries romantiques. 

 

Toute la réflexion sur la forme permet à l'auteur d'organiser tout le travail de sape de sa pseudo-héroïne romantique. Alors qu'il avait pu imaginer pour Emma, à la fin du bal chez le marquis d'Andervilliers, une promenade lyrique dans le parc, il va préférer bien sûr insister sur le contraste brutal entre les lumières de cette vie luxueuse traversée un instant et la froideur de la réalité : "Mais elle grelottait de froid. Elle se déshabilla et se blottit entre les draps, contre Charles qui dormait." 

 

Enfin, la fulgurance du style de Flaubert vient éclairer son propos. Le génial incipit qui pose les bases de la gentille médiocrité de Charles, comme sa casquette, "dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbécile", l'extraordinaire impact du "Elle n'existait plus" pour supprimer Emma montrent à quel point fond et forme sont liés. Madame Bovary est l'expression d'une fatalité, qui n'est pas transcendante mais immanente : Charles et Emma succombent à la misère intellectuelle de leur temps, et au règne artificiel de l'argent. 

 

 

Et puis, parce qu'on est en vacances, écoutons Jean Rochefort raconter Madame Bovary :

 

 

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Published by Bernard Gensane - dans culture
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Adario 18/07/2015 12:27

@ AF30 - Merci pour ce que vous écrivez. Et paf ! quand l'époque s'y prête Flaubert devient pratique, c'est la "flaubertisation" à outrance comme disait R. Barthes de l'écriture ! tout l'art de Flaubert ne réside-t-il pas justement dans le fait d'esquiver le sujet en faisant d'Emma à la fois le sujet de l'action et l'objet principal de la description ? (Et notre Président actuel apparemment doit connaître Flaubert). Demander à des jeunes qui commencent leur vie de juger Madame Bovary qui a fait couler - et continue - à faire couler des flots d'encre et d'interprétations toutes plus savantes et judicieuses les unes que les autres est une gageure difficile à tenir. Comment à cet âge comprendre que "la vie n'est tolérable qu'à condition de ne pas y être". Plus tard, L'Education sentimentale, certainement l'un des sommets de notre littérature, est en ce sens un roman exemplaire. On peut suggérer que l'inconsistance même des personnages de Frédéric et de Mme Arnoux (non héros) en devient attendrissante. En déshistorisant l'Histoire de son temps, Flaubert atteint l'universel !

AF30 17/07/2015 09:48

Quand on croise Mme Bovary on ne peut s'empêcher de penser au personnage d'une vie de Maupassant et même à Nana. Même si souvent ces personnages sont sévèrement jugés même par leur créateur encore que la description de Nana relève plus de la description entomologiste il est difficile de ne pas avoir de l'affection pour ces femmes. Quelque soit l'objectif de l'auteur et même si elles peuvent apparaître comme responsable de leur propre malheur on reste ému par leur fin tragique ( sauf pour une vie ), victime à la fois de leurs rêves et surtout d'une époque. Je me suis demandé si les rêves de Mme Bovary étaient plus ridicules que ceux de Don Quichotte

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