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24 juillet 2015 5 24 /07 /juillet /2015 06:11

François-Henri Désérable. Evariste. Paris : Gallimard, 2015

 

Décidément, le commerce amiénois nous fournit ces temps-ci des gens peu banals. Après les meilleurs producteurs de macarons de France depuis cinq générations, la famille Trogneux, dont le gendre n’est autre que notre ministre des finances royaliste et ci-devant banquier, voici la grande quincaillerie Désérable qui nous offre un rejeton tout à fait extraordinaire en la personne de François-Henri, joueur de hockey professionnel (Amiens est une ville de tradition hockeyeuse), mais surtout écrivain déjà confirmé après deux livres, Tu montreras ma tête au peuple, une approche très personnelle de la Révolution française publiée à l’âge de 25 ans chez Gallimard, et cette vie romancée du génie des mathématiques Evariste Gallois, chez le même éditeur.

 

Il faut arborer la triste trogne d’un pisse-froid du style d’Aymeric Caron pour ne pas apprécier ce jeune auteur. Caron qui fait la leçon à Désérable, alors qu’il va récupérer quelques dividendes de sa médiocre gloire sur le plateau de l’émission Fort-Boyard. La télé rend fou les esprits simples !

 

On n’a jamais dit « Albert » (pour Einstein) oui « Louis » (pour de Broglie). Mais on dit « Evariste » (pour Galois). Ce mathématicien qui avait élaboré à l’âge de 17 ans, des théories impensées avant de mourir à 20 ans fut un des grands héros romantiques de la première moitié du XIXe siècle. Il connut Alexandre Dumas, Gérard de Nerval, la prison pour des raisons politiques nobles, avant de mourir, après une longue agonie, lors d’un duel stupide au pistolet, un objet qu’il n’avait jamais manié durant sa courte vie. Les causes de ce duel sont à jamais obscures et Désérable a bien raison de ne pas trancher péremptoirement parmi diverses hypothèses : duel entre rivaux amoureux, manigance de la police secrète qui aurait organisé la mort de ce trublion extrémiste par le biais d’un duel, plus vraisemblablement « duel imbécile entre amis ». On sait seulement de source sûre qu’Evariste écrivit dans sa dernière lettre, quasi assuré qu’il allait y passer : « Gardez mon souvenir puisque le sort ne m’a pas donné assez de vie pour que la patrie sache mon nom. »

 

Avec un nom pareil, Evariste ne pouvait qu’être le plus grand (âristos, le meilleur), l’égal d’un Newton. Ou encore d’un Rimbaud qui n’aurait pas eu le temps d’écrire sa Saison. Comme la plupart d’entre nous, Désérable n’est guère mathématicien. C’est par la poésie, l’approche littéraire qu’il nous offre la fulgurance scientifique du jeune génie : « il pressentait qu’il touchait là aux puissances célestes, qu’il était dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini ; …il croyait aux mathématiques, il y voyait l’alphabet grâce auquel, après le claquement de doigts originel, l’univers fut écrit : en faisant des mathématiques, il croyait au Vieux. » (J’adore comment Désérable appelle Dieu « Le Vieux ») ! Ses professeurs de Louis-le-Grand repèrent en lui la « fureur des mathématiques ». Il publie son premier article à 18 ans : Démonstration d’un théorème sur les fractions continues périodiques dans les Annales de Gergonne, le plus grand journal consacré aux mathématiques (pour les balaises, c’est ici).

 

 

Juste avant qu’Evariste entre à l’école Normale (future Normale sup’), son père, jacobin, libéral, un peu poète, se suicide : « On l’oublie trop souvent, mais c’est aussi l’enfant qui meurt quand meurt le père. La mort emporte le père dans la tombe, et la tombe se referme sur l’enfant. »

 

Lors des Trois Glorieuse, Evariste est absent. Il aurait voulu en être mais le directeur de l’Ecole avait fermé les portes à clé. Politiquement, il se situe du côté de la Société des amis du peuple, comme Arago, Blanqui, Raspail. Cet « agglomérat de francs-maçons, de libéraux, de saint-simoniens, de carbonari, de jacobins plus ou moins modérés » veut empêcher l’accession au trône de Louis-Philippe. Il s’enrôle dans l’artillerie de la Garde dissoute. Mais, en 1832, déboule sur l’Europe un mal qui va tuer dix fois plus que les armées napoléoniennes : le choléra. La description par Désérable de Paris infesté vaut le détour : ceux qui étaient nés dans la fange « prenaient des cuites de plomb dans des brocs rapinés sur les étals des marchands, forniquaient à la va-vite dans des arrière-cours insalubres, devant la vermine et leurs bâtard aux pieds bots, aux lèvres crénelées, puis s’endormaient à même le sol d’un sommeil de plomb aussi lourd que leur cuite de plomb, sur un lit de paille et de blé, de boue séchée que parfois ils bouffaient comme ils bouffaient le pain noir que plus tard ils chiaient dans la Seine ; et pour étancher la soif quand ils n’avait plus de vin, ils se penchaient sur le fleuve vert-de-gris, et quoiqu’il charriât leur merde et la merde du tout-Paris, comme des porcs dans une auge ils en buvaient la substance visqueuse qui ressemblait vaguement à de l’eau, si l’on fermait les yeux. Alors un matin on défonçait la porte de leur taudis, et on les trouvait tout grelottants, les yeux excavés, la langue blanche, pendante, les lèvres tremblantes, violacées, et surtout, ce qui ne trompait pas, la peau du visage bleuie au lapis-lazuli. »

 

Mais au révolutionnaire déchaîné, il ne reste que quelques semaines à vivre, pour connaître l’amour et la mort. Sa relation amoureuse s’échouera, selon Désérable, dans une éjaculation précoce qui, elle aussi, vaut le déplacement : « Vous attendez qu’elle s’offre à vous sans pudeur, délirante d’amour, avec l’extase révulsée des madones, la candeur affectée des jeunes vierges, et cela vous révulse et vous fascine, et d’avance vous tressaillez de plaisir et de joie comme vous tressaillez de plaisir et de terreur à huit ans dans Bourg-la-Reine contre le tapis de brocart du salon, de plaisir et d’extase à quinze ans dans le dortoir de Louis-le-Grand, à dix-huit dans celui de l’Ecole, de plaisir et de chagrin il y a trois mois sur un grabat de Pélagie, or elle ne bouge pas, ne bouge plus, elle reste là, prostrée, bête traquée qui ne sait pas où s’enfuir, alors d’une main vous relevez son jupon et de l’autre vous saisissez le petit appendice volcanique qui vous brûle en bas du ventre mais déjà c’est l’éruption de lave blanche et sa robe, les mille raies, sa peau d’albâtre, l’amour et les étoiles là-haut dans le ciel de bleu de Prusse, tout cela est souillé. »

 

Il reste donc à mourir. En écrivant, comme Mozart et Proust aux portes de la mort, le mot « fin » d’une œuvre fabuleuse. En se battant à cause d’une infâme coquette, dans un misérable cancan, en cédant à une provocation idiote dont l’histoire n’a même pas retenu le nom. Pour l’œuvre décisive à venir, il n’a plus le temps. En phrase courtes, il écrit un testament dans lequel il s’enveloppe comme dans un linceul : « c’est dans les pages qu’il a laissées qu’est enveloppé son esprit. »

 

Bien longtemps, la France ne reconnaîtra pas le fils prodige, et il faudra attendre une quarantaine d’années pour que cette pensée unique se propage jusqu’à Cambridge et Berlin, pour que cette ébauche de vie atteigne la lumière.

 

La balle lui avait dévasté le ventre. Evariste demeura conscient jusqu’au bout dans d’atroces souffrances. Il eut le courage de refuser l’aide d’un « corbeau en soutane » venu lui apporter l’extrême onction. Mais le « Vieux » avait tourné son pouce vers le bas...

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