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29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 05:35

À N.

 

Un des jurons préférés du capitaine Haddock, l’anacoluthe (du grec anakolouthos, qui signifie « qui est sans suite », « inconséquent ») est une rupture de construction.

 

Voici certainement la plus célèbre, la plus usitée dans le langage parlé : « l’appétit vient en mangeant ». Incorrecte et absurde, cette phrase est parfaitement compréhensible. « L’appétit » contrôle « vient », mais « l’appétit » ne contrôle pas « mangeant ». L’appétit ne saurait manger. Utilisant un calque de ce modèle d’anacoluthe, un boursicoteur dira : « les dividendes viennent en dormant ». Pour les grammairiens, le gérondif est correct lorsque les sujets sont coréférentiels. Des expressions proverbiales telles que « l’appétit vient en mangeant » attestent que cela n’a pas toujours été le cas.

 

Mon anacoluthe préférée, je l’ai repérée un jour dans un entrefilet : « En entrant dans la chambre, sa mère était morte ». J’ai bien aimé aussi, lors d’un JT de Canal+, une anacoluthe qui laissait entendre que, plus ou moins consciemment, un milliardaire et les avoirs de ce milliardaire, c’était plus ou moins la même chose : « Bernard Arnault est la quatrième fortune du monde. A 62 ans, son groupe pèse 41 milliards de dollars. » À noter – mais c’est un autre débat – que, pour les gens des médias, la fortune s’exprime en dollars, pas en euros, cette monnaie de singe pour le vulgus pecum. Et j'ai également adoré – mais il s'agissait malheureusement d'un canular – « Kim Jong Un a lâché cent vingt chiens pour dévorer son oncle. »

 

Cela dit, le jour où je me suis entendu dire : « Hier, je l'[ordinateur] ai fermé pour aller voir J. à midi et, en le rouvrant, c'était le bug de l'année. », j'ai pensé qu'il fallait que je consulte.

 

Les anacoluthes peuvent apparaître dans n’importe quelle partie d’une phrase, y compris en son début. Relisons l’excellent Jean Racine dans son Abrégé de l'histoire de Port-Royal « On lui avoua ingénument comme la chose s'étoit passée ; et lui courut aussitôt tout transporté chez ses deux confrères, Guillard et Cressé. Les ayant ramenés avec lui, ils furent tous trois saisis d'un égal étonnement ; et après avoir confessé que Dieu seul avoit pu faire une guérison si subite et si parfaite, ils allèrent remplir tout Paris de la réputation de ce miracle. » Ou Léon Bloy : « […] il faut acheter quelque chose à la boutique annexée, espèce de bazar sulpicien du protestantisme le plus acariâtre, le plus répugnant, le plus morose. Ayant donc acquis deux ou trois bibelots peu précieux, une gueuse nous introduit. J'ai senti rarement une oppression aussi forte, une aussi pesante présence de l'abhorré […]. » Ouille, ouille, ouille, on ne sait plus très bien qui a fait quoi.

 

Pour les grammairiens, l’anacoluthe est une faute. Pour les linguistes, elle est un fait de langue. Pour les gens qui, comme moi, ont l’esprit politique mal tourné, elle est traversée par la lutte des classes. Pour les grands de l’époque de Louis XIV, l’anacoluthe était une obligation quasi mondaine. L’une des plus connues de Racine se trouve dans Andromaque :

 

« Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle ? »

 

Glosé par : « [Comme] je t'aimais [quand tu étais] inconstant, [imagine combien] je t'aurais aimé [si tu avais été] fidèle ! »

 

Nous sommes clairement dans l’entre soi de la classe supérieure quand, pour un alexandrin, on présuppose la vivacité d’esprit du destinataire. En revanche, je ne suis pas certain que, dans la phrase suivante, Stendhal ait déraillé volontairement (sans parler de ce que Freud aurait pu dire de cette phrase) : « Une fois par terre, les tilburys vont vous passer sur le corps ; » (Le Rouge et le Noir).

 

Au XXIe siècle, il semble que l’usage de l’anacoluthe soit inversement proportionnel à l’enseignement reçu. Ce qu’exprimait il y a quelques années la sociolinguiste Françoise Gadet : « Les façons de parler se diversifient selon le temps, l’espace, les caractéristiques sociales des locuteurs, et les activités qu’ils pratiquent ». Ou encore l’érudit professeur de français R. Anthony Lodge, pour qui, dans toute langue, se trouvent en concurrence des formes, aussi bien phonétiques que lexicales ou grammaticales, à valeur sociale inégale, pour lesquelles celles à valeur sociale élevée « seront affectées aux situations formelles, publiques » et celles à valeur sociale basse « aux situations familières, privées ». Se dessine donc une autre discrimination, non plus entre genres oraux et genres écrits, ni au sein des genres écrits, mais à l’intérieur des genres oraux. 

 

 

La rupture (à l’oral) que les linguistes affectionnent le plus depuis une cinquantaine d’années est cette phrase tellement authentique sortie de la bouche d’un enfant : « Moi mon père sa voiture les amortisseurs ils sont foutus ». Sans aller aussi loin, les publicités, surtout quand elles prescrivent et qu’elles veulent frapper les esprits rapidement, abusent de l’anacoluthe : « Pour vivre mieux, la médecine douce du Dr Machin établit quelques règles simples ». Dans le courrier, les formules de politesse les plus banales ont recours à l’anacoluthe : « En vous remerciant, recevez, Monsieur, mes salutations les plus distinguées. » Que se passe-t-il dans cet énoncé passablement absurde ? Le sujet (le contrôleur) de remercier n’est pas le sujet de la phrase « vous » mais une personne uniquement représentée dans le déterminant « mes ». Le tout est d’autant plus troublant que le verbe principal, recteur (« recevez »), est à l’impératif.

 

Le gérondif, qui, selon la linguiste norvégienne Odile Halmøy, est « une originalité du français, n’ayant d’équivalent formel et fonctionnel exact ni en latin, ni dans les autres langues romanes, ni dans les langues germaniques », est une source intarissable d’anacoluthes. Il permet, par exemple, le licenciement d’ouvriers qui n’en peuvent mais : « À partir de la fin mai 2005, la production passera de 975 unités par jour à 900, entraînant la suppression de la troisième équipe de fabrication ». Pas de patron, pas de DRH, pas d’actionnaires. Juste une évolution dans la production. L’absence de contrôleur permet toutes les ambiguïtés : « Il faut empêcher le soldat de s’enivrer en buvant sa solde ». Qui va boire ? Ou encore, cette publicité rassurante : « Pour préserver votre tranquillité à l’intérieur du domaine, autonome et entièrement clos, chaque villa est reliée par interphonie au portail automatique télécommandé, vous permettant ainsi de contrôler vos visites à distance. » Sympa, la villa.

 

La construction « pour + infinitif » est également très productrice, dans les modes d’emploi en particulier (surtout quand ils sont traduits du chinois) : « Pour fonctionner efficacement, l’utilisateur retirera le clapet n° 2 ». Dans la vulgate sportive également : « Pour continuer d’y croire, les Bleus doivent l’emporter le plus largement possible. » « La première pierre de l'imprimerie doit être posée, fin 1999, pour être opérationnelle en 2002. » (Le Monde). Sans parler de l’étrange « Pierre s’est couché tôt pour rester éveillé toute la nuit ». L’anacoluthe fait son miel des phrases causales : « Nous vous informons que Johnny Halliday viendra au Vinci le mercredi 08/11/2006. Ne pouvant mettre d'option sur son concert, toutes les personnes intéressées sont priées de se faire connaître. » L’anacoluthe aime également le gérondif et ses conséquences : « Pendant le week-end, les pompiers ont poursuivi leurs recherches dans l'établissement ravagé par le feu. Ils ont découvert le corps d'une femme et celui d'un enfant, portant le bilan provisoire à vingt-deux morts : dix enfants, sept femmes et cinq hommes. » (Libération). Un petit « ce qui » n’aurait pas fait de mal mais, au marbre, ils étaient pressés.

 

« En attendant », « en espérant », « en ajoutant », « en pensant » ouvrent la voie à de belles anacoluthes : « En attendant, les jeunes croyants venus en bus ont fait un petit détour pour voir l'escalier de la place d'Espagne. » (Le Figaro) ; « Du coup, en considérant tous les critères, Paris perd un peu de terrain sur Londres, et reprend la deuxième place dans le classement. » (Le Figaro).

 

De nombreuses phrases ne respectant pas la règle de coréférence se trouvent en rupture du fait qu’elles sont passives : « C'est à la conférence de San Francisco que Himmler a envoyé l'offre de capitulation. En dernière minute Combat annonce que l'offre de capitulation aurait été faite en s'adressant aussi à la Russie. » Même Claude Simon s’y met : « […] et comme les travaux de l'élévation des terres devaient être faits par les paysans en payant, j'apprends qu'on reste le mois entier sans les payer et que l'on substitue des punitions au salaire […]. » (Les Georgiques). L’écrivain Pierre Hamp s’est-il rendu compte de la salace ambiguïté d’un de ses gérondifs : « Biberon ne guérirait pas encore cette nuit sa marque au front. Bourrier commençait sur lui les railleries habituelles : On voit bien que t’as été fait en dormant. C’est pourtant pas la graisse qui t'empêche de courir. » ?

 

Si, à l’écrit, on laisse passer bien des choses, imaginez à l’oral, même quand le contrôleur est présent dans la phrase : « Je [Pierre Bergé] suis allé lui [François Mitterrand] parler un peu, lui dire merci, je suis parti et tout à coup, avant de franchir la porte, il me dit : « Ah, une minute ! ». Et je me retourne, il me dit : « Vous me tenez bien au courant pour la maison Zola ». Comment filmer une scène pareille ? Qui quitte la pièce ? La phrase suivante concernait-elle Adjani : « J’ai pensé qu’en retouchant son nez et son visage, elle serait plus jolie. » ? Jean Moncorgé s’emmêle un peu les pinceaux lorsqu’il évoque la relation de son père avec Marlène Dietrich : « Marlène ne pensait pas qu’il mettrait sa menace à exécution parce qu’elle était persuadée qu'en revenant en France, en revenant à Paris, il lui ouvrirait la porte et qu’il l’accueillerait à bras ouverts. Mais Jean Gabin tient parole. Il ne veut plus la revoir. Seulement la star, elle, n’accepte pas cette décision. »

 

Avec le passif pronominal, c’est franchement l’anarchie : « Cette tour s’observe en utilisant des jumelles. » « Ces choses-là se murmurent en souriant ». Tant que « le mur, murant Paris, rend Paris murmurant »…

 

Les constructions absolues (du style « la tête basse») favorisent les anacoluthes : « Mais aujourd’hui, le visage étréci, le torse engoncé dans une veste fourrée et le crâne couvert d’un bonnet marin, tout effort de style était voué à l’échec. » (Fred Vargas). Ou encore chez Pierre Lemaitre (qui s’est bien amusé quand ma femme et moi lui avons proposé une liste des anacoluthes qui parsèment son œuvre) : « Arrivés au dessert, Irène demanda : « Alors, ton affaire…? » Ici, le contrôleur devrait être Irène, mais ce n’est pas le cas à cause du pluriel de « arrivés ».

 

Peut-être parce qu’elles s’adressent à un public peu lettré à qui il faut apprendre rapidement à vivre, les affichettes regorgent d’anacoluthes : « Afin de pouvoir maintenir des prix si avantageux, vous êtes priés de débarrasser votre vaisselle. » « Afin de réduire le temps d’attente, un ascenseur est à votre disposition dans le service d’orthopédie. » Une de mes préférées : « Chers clients, Pour votre confort et pour en garantir l’hygiène, ces toilettes sont nettoyées régulièrement. » La rage d’un de mes anciens médecins s’adressant à une patientèle peut-être un peu bornée m’avait bien diverti mais, pervers et lâche, je n’ai rien dit :

« Si la fenêtre force pour l’ouvrir

C’est normal

Elle est bloquée par un verrou et vous êtes en train de tout esquinter. »

 

Si l’anacoluthe a de beaux jours devant elle, c’est parce que le discours dominant devient à la fois de plus en plus pauvre et de plus en plus normatif et autoritaire. Mais ce n’est plus le message qui est autoritaire, c’est le medium.

 

Photo : Évelyne Guyader-Debrabant 

 

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Published by Bernard Gensane - dans culture
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commentaires

Alain Rousseau 29/08/2015 23:23

En voici une belle qui m'avait frappé en lisant, pardon : quand j'ai lu pour la première fois "L'Aleph" de Borges traduit par René L.-F. Durand : "Arrivé rue Garay, la bonne me pria de bien vouloir attendre."

jean-jacques clement 29/08/2015 11:32

Si l'on arriverait pas à se comprendre, y fauderait qu'on inventera un nouveau language ou qu'on n'emploille l'esperanto. Utilisant ce dernier, l'anglais aura un con curant.

Gensane 29/08/2015 10:40

A BM : merci pour vos remarques. S'il faut choisir entre linguistes et grammairiens, je me range spontanément du côté des linguistes. Mais (je me fais l'avocat du diable), si l'on veut vraiment se comprendre, il faut des règles communes. Je vous donne un exemple historique que vous connaissez sûrement. En 1967, après la guerre des 6 Jours, l'ONU vote une résolution visant à faire dégager les Israéliens des territoires qu'ils ont conquis par la force. En Français, la résolution proclame qu'ils doivent se retirer "des territoires occupés". Malins, les Américains (à la demande des Israéliens) écrivent "from allied territories". Si un Français présent avait bien connu la grammaire anglaise, il aurait tout de suite remarqué que la version anglaise signifiait "de territoires occupés". D'où 50 ans de malheur.

BM 29/08/2015 09:52

Article fort intéressant ; j'ai bien ri en lisant certaines citations. Pour une dose hebdomadaire de ce genre de pataquès, je recommande les "Petites Perles" du "Canard enchaîné".

Une remarque personnelle :

Le sujet que vous soulevez ici est crucial. L'obsession française de la "correction grammaticale" m'a toujours semblée mortifère. Je la tiens responsable de l'état actuel de notre langue, désastreux s'il en est. Il y a actuellement, non pas une, mais bien deux langues françaises, celle qui est parlée, et celle qui est écrite. Nous en sommes au point où l'écart entre ces deux langues approche celui entre le latin et le français. Cela résulte de l'effort conscient, depuis le 17è siècle, de figer la langue française, d'en faire une sorte de bonsaï ou de topiaire grammatical, et surtout d'empêcher son évolution (inévitable, comme dans toutes les langues). La langue évolue quand même, et se venge.

La lecture de l'ouvrage du linguiste canadien Steven Pinker, "L'instinct du langage", m'a été infiniment précieuse. Ce livre m'a décrassé l'esprit de tous les fantasmes de Vaugelas et de "Greuvisse" ; surtout, les thèses iconoclastes de Pinker me semblent vraies. Un exemple : Pinker conteste la notion même de "solécisme" ou de "faute de grammaire" : il remarque que dans une langue donnée, il y a des fautes que les locuteurs natifs ne font *jamais*, et que toutes les soi-disant "fautes" se font toujours d'une certaine manière. (Par exemple, pour le français : personne ne se trompe jamais sur les genres des noms. Personne ne remplace jamais le subjonctif par le conditionnel.)

Une langue n'est pas un topiaire, que l'on pourrait chaque jour, inlassablement et indéfiniment, ramener à une forme présumée parfaite. Et vive Jean de La Bruyère, dont les phrases savamment désarticulées ont toujours été une source de réconfort langagier pour moi.

Gensane 29/08/2015 08:34

A Daniel : excellent !

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