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3 octobre 2015 6 03 /10 /octobre /2015 06:00

 

Je voudrais revenir brièvement sur le film d’Yves Jeuland, Un temps de président, consacré, pour reprendre le titre d’une collection d’ouvrages bien connu, à la vie quotidienne au palais de l’Élysée et dans ses alentours.

 

Je pense avoir été plutôt bien inspiré lorsque j’ai rendu compte du livre de Laurent Binet sur la campagne de François Hollande Rien ne se passe comme prévu. J’avais écrit que l’auteur du brillant HHhH s’était fourvoyé parce qu’il avait écrit un ouvrage sur rien. Le film de Jeuland confirme mon intuition. A part une gestion de la France médiocre au profit des plus riches, la politique de Hollande, ce n’est rien.

 

Dans mon compte rendu du livre de Binet, j’écrivais ceci :

 

« Il fut un temps où les jeunes d’un parti fournissaient du sang neuf, de l’irrévérence, de la contestation. Tels que décrits par Binet, les jeunes socialistes sont encore plus creux que les jeunes UMP : « Une jeune chauffeuse de salle vient nous réciter un discours à base de “ Nous sommes tous les enfants du monde ”, Mandela, Martin Luther King, Obama c’est bien et la guerre c’est mal. » Il est vrai que, quand on a biberonné du « Désir d’avenir » pendant des années, la dialectique ne peut pas casser des briques.

La vérité est toujours dans le rire, même gêné : « Mathieu sapin, le dessinateur de Libé, dit qu’il n’y connaît rien en politique. Hollande : “ Nous non plus ! ”. Rires. » Julien Dray a beau essayer de rattraper le coup à l’occasion de la préparation d’un discours très important : « La question sociale, il faut qu’elle apparaisse » (crois-tu, Juju ?), les simulacres de débat entre Hollandais historiques, Hollandais rattrapés par la peau des fesses, Fabiusiens repentis, Strauss-Kahniens Je-vous-l’avais-toujours-dit-que-François-gagnerait-les-primaires semblent à des années-lumière de la vraie vie, de la souffrance du peuple.

Le livre est donc à l’image de ceux qu’il raconte : sans contours, sans épine dorsale. On l'aura compris : le titre de l'ouvrage est sa propre mise en abyme. Rien ne marche comme prévu dans ces pages sans intérêt, dans cet acte manqué. »

 

Hollande a beau être sympathique, chaleureux, sincère, touchant (voir, par exemple, lorsqu’il se rend au domicile de la famille du policier assassiné devant l’immeuble de Charlie Hebdo),  son erreur de posture originelle est d’avoir voulu être un président « normal ». Il voulait – mais ne pouvait – dire « anormal ». Anormal au sens où la fonction présidentielle implique un minimum de politique, de grandeur (j’allais dire de « majesté »). Comment voulez-vous exercer dans la gravité, dans la dignité quand vous virevoltez, comme “ Au théâtre ce soir ”, des dorures d’un salon au service à thé d’une antichambre, quand vous passez un long moment dans un car régie en compagnie de techniciens de télévision, quand vous donnez une demi-heure à trois secrétaires (à l’Élysée, pas de parité : que des mecs à part les secrétaires) pour reprendre un discours que vous avez bâclé (à l’adresse de Jean d’Ormesson) et dans lequel, fatalement, vous laissez une vraie faute de français : « J’ai le plaisir à vous remettre la Grand-croix de la Légion d’honneur … » ?

 

Les hommes politiques, comme tous les autres, ont souvent des tics en matière de gestualité corporelle. Lorsqu’il sortait d’une voiture, Giscard mettait sa main droite dans la poche droite de sa veste. Tapie regardait sa montre et vérifiait que son portefeuille était toujours bien là. Hollande se tient le ventre, au niveau des boyaux, là où réside la force vitale. C’est le nin-nin du petit garçon qu’il n’a jamais cessé d’être. À deux reprises dans le film, on l’entend parler avec la voix d’un enfant de six ans. Ce qui ne le rend pas antipathique, d’ailleurs. De même, lorsqu’il s’exprime devant un pupitre, il se penche en avant en défiant les lois de la gravité. Sa manière à lui, justement, de ne pas être grave.

 

Il est quand même singulier que le héros de ce film soit Gaspard Gantzer, énarque de 36 ans, “ chargé des relations avec la presse, chef du pôle communication à la présidence de la République ”, où il a succédé à Aquilino Morelle, l’homme aux chaussures et aux conflits d’intérêt. Singulier mais logique une fois intériorisé que le fond de la politique de Hollande c’est la forme de sa com’. À noter que Gantzer a une doublure en la personne de son épouse Émilie Lang, attachée de presse de l’Élysée.

 

Vu de l’extérieur, il est parfait. Ses costumes sont impeccablement coupés, il s’exprime sobrement, ne s’affole jamais. Il parle peu, mais avec précision. En réunion élyséenne, officielle ou informelle, il est toujours présent, à la droite du président. Avec les autres conseillers, il est diplomate. Avec les journalistes, il a la juste distance, si bien qu’ils notent scrupuleusement tous ses éléments de langage et, dans un premier réflexe, répètent ce qui vient de leur être dit. En surface – la com’ n’est que surface – Gantzer est très puissant, au point d’utiliser le « nous » de majesté : « nous avons décidé », « notre projet est de … ».

 

 

Mais le problème est que la com’ de Hollande est, comme sa politique, médiocre, un ou deux crans en dessous de celle de tous ses prédécesseurs, jusqu’à De Gaulle (qui n'avait pas de conseiller en com', juste de vigoureux ministres de l'Information). Hollande ne cesse de parler de clarté (« Utiliser jusqu’au bout l’argument de la clarté ») mais ses messages sont confus. Quand il faut être solennel, il peut sombrer dans le burlesque, comme à l’île de Sein, le coin le plus pluvieux de France où Gantzer n’a même pas prévu un parapluie. Bien que réplique de Macron, Gantzer n’a pas été fichu d’aider son patron à expliquer ce qu’était le social-libéralisme. Ou, peut-être, a-t-il finement compris que jamais Hollande ne fournirait cette clé. Lors d’une réunion de tous ses collaborateurs au lendemain d’un remaniement, Hollande leur déclare : « Je dois montrer ma solidité personnelle et je dois montrer ce que je suis. » On a peine à imaginer De Gaulle ou Mitterrand avouer de la sorte que leurs genoux pouvaient trembler.

 

On a le choix, mais le passage le plus emblématique de ce film me semble être la longue et pathétique minute où Hollande et Valls expliquent à la pauvre Pellerin qui ne lit jamais un livre ce qu’il faut faire quand on est ministre de la Culture. « Vois Jack, il a des idées. » « Et Monique », surenchérit Valls. « Et aussi Aillagon » (ancien ministre de droite). Et, ajouterais-je, Berthe Mouchabœuf, qui a inventé le fil à couper le beurre. Hollande s’enfonce : « Va au spectacle tous les soirs ; il faut que tu te tapes ça ; dis que c’est bien, que c’est beau. Les artistes veulent être aimés. Et il y a aussi une dimension économique dans la culture, ça crée des emplois. » En voilà une politique qu'elle est bonne …

 

Lors d’une cérémonie de vœux à l’Élysée, Jouyet, secrétaire Général de l’Élysée, ami de toujours de Hollande mais qui l’a trahi au profit de Sarkozy avant d’être pardonné, n’est intéressé que par une seule chose : pendant que le président s’exprime devant les caméras, sa veste ne tombe pas très bien.

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Published by Bernard Gensane - dans Politique
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commentaires

Nin-nin 04/10/2015 17:24

C'est 'Laurent' Binet, pas Eric. Pour le reste, merci, c'est bien.

Gensane 05/10/2015 13:58

Merci pour la correction. C'est le principe des facteurs de tapis en Perse. L'œuvre est admirable mais on y laisse un petit défaut car seul Dieu est capable de perfection.

AF30 03/10/2015 22:14

Je n'ai pas vu ce documentaire parce que je ne le supporte pas mais en lisant ces commentaires j'ai pensé au film de Tavernier Quay d'Orsay , l'ambiance , le, les conseillers. On rit beaucoup et puis on désespère énormément

Gensane 04/10/2015 08:02

Le docu est quand même moins drôle que le film de Tavernier et plus désespérant car il concerne le sommet de l'État.

Lyonnais 03/10/2015 12:58

L'affiche "La french tech" à droite sur la photo ne vous a pas fait sursauter ?

Gensane 03/10/2015 14:48

Bien vu !

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