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18 novembre 2015 3 18 /11 /novembre /2015 06:20

J’ai déjà utilisé quelque chose de très approchant comme titre d’article, mais comme cette amorce était très accrocheure, j’en profite, à l’occasion de la parution d’un document officiel émanant du Haut Conseil à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes, une administration qui dépend du Premier ministre. Le titre de ce document est « Guide pratique pour une communication sans stéréotype de sexe ».

 

Ce titre est hideux et idéologiquement marqué, dès lors qu’il nous inflige le concept de communication. La communication est au totalitarisme ce que l’information est à la démocratie. Mais ceci est un autre débat.

 

Ont participé à l’élaboration de ce document 19 personnes : 16 femmes, et 3 hommes. Une vraie parité, quoi ! L’objectif de ce groupe de travail, où les spécialistes en communication étaient plus nombreu.x.ses que les coiffeures, était de repérer des « stéréotypes de sexe ». L’expression est un peu bizarre : parle-t-on, en effet, de « pratiques de sexe » ? Mais, mettons.

 

On ne peut qu’adhérer aux nombreux postulats sociétaux de ce document, comme, par exemple, celui-ci : « La langue reflète la société et sa façon de penser le monde. Ainsi, une langue qui rend les femmes invisibles est la marque d’une société où elles jouent un rôle second. » Le Haut Conseil a parfaitement raison de rappeler que des noms et expressions tels.les que « chef de famille », « mademoiselle », « nom de jeune fille » n’existent plus dans le droit français depuis des dizaines d’années, même si ils.elles sont toujours présentes dans les têtes. Je me permets de rappeler qu’aux Etats-Unis d’anciennes militantes gauchistes devenues néocons.nes, horrifiées par la double existence de « miss » et de « mrs », ont forgé « ms », qui se prononce comme quelque chose ressemblant à « mzz ». Une « mzz » n’étant ni une « miss » ni une « mrs », la pauvre se stigmatisait comme, au choix, une lesbienne, une vierge, une larguée, une ni baisée ni baisante, bref une créature portant un lourd fardeau sur les épaules. By the way, ces expressions n’ont pas été « bannies » comme le dit le Haut Conseil (colonisé dans sa tête par le franglais) mais « interdites ». Assurément, le Conseil a parfaitement raison de souligner que « Les femmes sont, plus fréquemment que les hommes, présentées par leur prénom uniquement, étant précisée leur qualité d’ « épouse de » ou de « mère de x enfants », quand les hommes sont présentés le plus souvent avec leur prénom et nom, leur qualité, grade ou profession. » Ces pratiques sont (ou étaient) foncièrement idéologiques.

 

Dans ce blog, je n'avais pas attendu le Haut Conseil pour dénoncer une campagne particulièrement sexiste de recrutement dans l’Education nationale en 2011, et que cette même haute instance reprend dans son argumentaire :

Le Haut Conseil à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes, ou l’acteure porno est une grande suceure

Le ministre était alors le DRH de l'Oréal et cette campagne avait été facturée, par des communicant.e.s, cela va de soi, 1,3 millions d'euros.

 

Mais le Haut Conseil (a-t-on déjà vu un « Bas Conseil » ?) sombre dans le grotesque du politiquement correct quand il se pique de réécrire la langue française au profit des femmes. Il préconise d’officialiser (souhaite imposer) dans la langue écrite le Morse que des militants d’extrême gauche ou écolos s’efforcent de faire passer dans les mœurs. On ne doit plus écrire « Les militants se retrouveront Place de la Liberté » mais « Les militant.te.s se retrouveront… ». On ne doit plus écrire « Un élève sera responsable du cahier de texte » mais « Un.e élève sera… ». Malheureusement, le Haut Conseil n’a pas, au long de ses interminables explications et recettes, indiqué comment prononcer à l’oral, surtout dans le feu de l’action, « les militant.te.s ».

 

La seconde officialisation du Haut Conseil est la féminisation de la dénomination d’un certain nombre de professions. Je l’ai déjà écrit à plusieurs reprises, la langue est traversée par la lutte des classes. Mais, pour des Conseiller.e.s bobos centre droit/centre gauche qui se veulent dans l'air du temps solférinien, la lutte des classes est un vague souvenir dans des livres d’histoire jaunis. Voici des exemples fournis par le Haut Conseil, prouvant que ses membres ne sont pas conscient.e.s de leur propre aliénation. Il souhaite que s’impose l’usage de nouveaux féminins. Seulement, pourquoi devrait-on dire « professeure » mais « éducatrice » ? « Chercheure » (cette chercheure est une « tête chercheuse ! ») mais « animatrice » ? « Gouverneure » mais « actrice » ? « Ingénieure » mais « transporteuse » ? Pour la bonne et simple raison que, dans le premier cas, nous avons affaire à des femmes de pouvoir qui veulent le beurre et l’argent du beurre en surimposant leur sexe à celui des hommes et, dans le second, à des femmes du peuple qui n'ont pas la parole.

 

Alors, en tant que sentinelle (ah, ben ça alors : suis-je un ou une sentinelle ?), je me dois de citer de larges extraits d’un article publié dans ce blog en avril 2015 à propos de ces initiatives horripilantes :

 

 

« En français comme dans de nombreuses autres langues (en tout cas celles que je connais de près ou de loin), le genre n’est pas nécessairement conforme au sexe.

 

Dans notre belle langue, celle de la raison de Descartes, des noms féminins s’appliquent uniquement aux hommes. On dit « une petite frappe » et non « un petit frappe ». On dit que tel chanteur d’opéra est « une basse » et non« un bas ». François est « Sa Sainteté » et non « Son Saint ». On dit également une tapette, une gouape. Et, à l’armée, une ordonnance ou, voir plus haut, une sentinelle.

 

Dans le même temps, des noms masculins s’appliquent à des femmes : on ne dit pas « une bas-bleu », « une contralto » (lorsqu’on parle de la voix d’une chanteuse). Au XIXe siècle, la petite employée d’une modiste était « un trottin ». Dans le langage familier, quand on dit d’une personne que c’est « un laideron », il s’agit d’une femme (même si, au moyen-âge, le mot était féminin). On a fini par adopter le mot « laideronne » (de moins en moins utilisé, les djeuns lui préférant « thon », vocable masculin qualifiant généralement une fille). Le mot masculin « souillon » a remplacé « souillard »  et s’applique presque toujours à une femme, qui travaillait autrefois dans une souillarde.

 

Et puis, il y a les bien utiles mots épicènes, ceux qui n’ont qu’un genre, quel que soit le sexe des personnes qualifiées. Alors là, la lutte des classes bat encore son plein (sa pleine ?). Il n’y a pas d’« amphytrionne », pas d’« angèle » (les anges n’ont pas de sexe, mais il est masculin), pas de « clerque » de notaire, pas d’ « artilleuse », pas d’« autrice » (qui devrait être le féminin d’« auteur » – sur le modèle de « factrice », mais Taine, qui connaissait bien l’Angleterre, a utilisé « autoresse »), pas d’« apotresse », pas de « bourrelle » (repéré une fois chez Colette qui s’en amusait), pas de « fausse-monnayeuse », pas de « censeuse », pas de « flirte », pas de « forçate », pas de « goinfrette », pas de « gourmette (au sens d'épicurienne) », pas d’« individue », pas de « membrette », pas de « pariate », pas de « tyrane », pas de « première violone ». On ne dit pas non plus « elle m’a pris en traîtresse ».

 

On peut – on doit – féminiser. Encore faut-il le faire intelligemment (j'allais dire esthétiquement), dans le respect du génie de la langue. Disons « une écrivaine » et non « une écrivain ». A noter que le féminin d’« écrivailleur » est « écrivailleuse » et non « écrivailleure » mais qu’ « écrivaillon » n’a pas de féminin. Disons « malfaitrice » et non « malfaiteure ». Disons avec Marcel Aymé « une ministresse » et non « une ministre ». On a bien connu la (légendaire) « papesse » Jeanne.

 

 

Le Haut Conseil à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes, ou l’acteure porno est une grande suceure

Vérification de la virilité d'Innocent X

 

Disons « une peintresse » (et non « une peintre »), une « sculptrice » ou une sculpteuse » (comme on dit « une fraiseuse», mais là il s’agit – lutte des classes oblige – d’une ouvrière comme on n’en fait plus) et non « une sculpteure ». Disons « une voyoute », et non « une voyou ». Je comprends que « les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance » (Code civil) pose problème car « épouse » existe. Que fera-t-on de l’expression figée « d’égal à égal », ou de la phrase « dans ce type de rôle, cette actrice n’a pas son égal car elle est sans rivale et n’a pas son pareil ») ? Les plus grands ne se sont pas gênés. Restif de la Bretonne a utilisé « autrice » et Voltaire « professeuse » – en se moquant un peu, tout de même – sur le modèle d’empoisonneuse.

 

Depuis les années trente, on dit « aviatrice » et non « aviateure », « auditrice » (je sais que certain.e.s auraient aimé « cher.e.s auditeur.e.s »), « électrice », « postière ». Et aussi « championne » (ah, Laure Manaudou, cette grande « champion » toujours  détenteure de plusieurs records !). « Officière » ne fait pas – encore – partie du vocabulaire de l’armée, mais appartient depuis le XIVe siècle à celui de l’Église et, depuis 1949, à celui de l’Armée du Salut. Le péjoratif « officemar » n’a pas de féminin. La journaliste et écrivaine Michèle Perrein, qui proclamait être devenue féministe « par amour des hommes », avait fort bien posé le problème dans Entre chienne et louve (1978) : « Lorsque des tas d’entre nous auront été formées à l’École polytechnique, seront devenues officières de marine ou d’aviation, fliquesses en tous genres, le pouvoir sera peut-être partagé, mais il s’agira toujours d’un pouvoir instauré selon des idées et des normes masculines. »

 

On ne saurait passer sous silence le cas des bébés, des enfants en bas âge. En anglais, ils sont généralement du neutre, alors que les animaux de compagnie sont plutôt masculins et féminins. En français, ils sont majoritairement masculins. On rencontre très rarement « une nouvelle-née ». Ainsi que « nourrissonne » ou « enfançonne ». Mais cela peut changer. Le mot « enfant » lui-même sera utilisé pour parler d’une petite fille (« il a sauvé l’enfant de la noyade »). Les Enfants de Marie sont une congrégation de jeunes filles catholiques. L’expression « une enfant » est généralement condescendante (« une malheureuse enfant », « ma pauvre enfant ! »).

 

Je ne sais trop ce que les féministes politiquement corrects ont à dire des noms féminins qui recouvrent des réalités uniquement masculines. « Une canaille », « une femmelette », « Sa Majesté le roi », « une grosse légume », ce sont des hommes. De Gaulle fut « une grande star de la politique ». « Ce type est une vraie bête » signifie aujourd’hui qu’il est un gros balèze, mais cela n’a pas toujours été le cas. « Gens » est masculin, mais pas quand il est immédiatement précédé d’une épithète : « les petites, les bonnes, les vieilles gens ». Mais « les gens de bien », « les gens de sac et de corde » sont du masculin. Pensons également à ces mots problématiques : une chouette ou une girafe peuvent être fortement membrés mais girafeau et girafon n'ont pas de féminin.

 

Que les politiquement corrects s’inspirent de la richesse et de la diversité de la langue. L’histoire, la tradition, le rapport des forces veulent qu’on parte généralement du masculin, forme neutralisée, pour créer le féminin. On a vu l’inverse : « veuf » (1596) vient de « veuve » (1226). « Demoiselle » (appliqué autrefois à une jeune fille noble ou à une femme mariée de la petite noblesse, du latin domnicella) a précédé « damoiseau » (XIIe siècle) qui a précédé « damoiselle » (XIIIe siècle). « Puceau » (1530) vient de « pucelle » (1050), même si ce dernier mot vient de pullus, petit d’un animal. « Gourgandin » vient de « gourgandine ». Le mot « Juif » vient de « juive » (juef a été reconstitué à partir de juieue). Pour constituer le féminin, on a l’embarras du choix. Il y a ainsi le classique « e » qui peut être muet ou pas, surtout si l'on parle avec l'accent du sud (« une amie », « une Espagnole », « une ourse »).

 

Il y a des féminins qui gardent la marque du masculin. Depuis les rapatrié-e-s d’Algérie, une « pied-noir » peut être une « sans-cœur » car elle est « ronchon ». On dit « une Anglaise » mais « une Viking ». « Esquimaude » a remplacé « esquimau », même s'il sagit d'une vraie « poison ». « Laponne », comme « Nipponne (mots chéris des contrepéteures) », sont des formes attestées.

 

Le français a créé « chouchoute » (à partir de « chou »), ou encore une « rigolote hobereaute ». Celle-ci peut être « une butorde », même si elle est une « baillive » (qui n'exerce pas, qui est la femme du).

 

Par ailleurs, un certain nombre de féminins se terminent en « esse » depuis des lustres. On ne dit donc pas « une comte », « une chanoine », « une abbé », ni « une duc », « une dieu », « une bougre », « une mulâtre », « une notaire », « une druide », « une tigre », « une Suisse », « une pape », « une pasteure », « une vengeure ». À noter – toujours la lutte des classes – que les politiquement corrects parlent d’« une maîtresse d’école » mais d’« une maître de conférences. Elle savent ce qu'elles font, les bougre.esse.s !

 

Je pourrais développer à l’infini. Je terminerai par quelques exemples de féminins qui ne sortent même pas de l’ordinaire : « une bufflonne », « une reine », « une chanteuse » (et non « une chanteure »), « une cantatrice » (qui n’a pas de masculin), « une procureuse » (la magistrate) et non « une procureure », mais « une procuratrice » (celle qui procure), « une débiteuse » (celle qui doit) mais « une débitrice » (celle qui débite »). »

 

Au boulot, les Conseiller.e.s politiquement correct.e.s !

 

Dans l’édition de 1935 du Dictionnaire de l’Académie française, on trouvait : artisane, postière, aviatrice, pharmacienne, avocate, bûcheronne, factrice, compositrice, éditrice et exploratrice. Les saines réflexions ne datent donc pas d’hier. Ces mots étaient entrés tout naturellement dans la langue et l’Académie les avait repris pour la bonne raison qu’ils n’étaient pas des barbarismes et qu’ils avaient été constitués dans le respect du génie et de la tradition du français. Mais quand on se contorsionne pour écrire que « la professeure d’université a été nommée rectrice », que « la procureure est une acheteuse compulsive », on perd les pédales parce qu’on a décrété, de manière facho, que le masculin à valeur générique était digne d’Attila. On peut revenir sur cette règle contraignante qui remonte au bas latin selon laquelle notre langue n’a que deux genres, en reconnaissant dans le même mouvement que le masculin l’emporte pour des raisons arbitraires. Mais il ne revient pas à un aréopage de Haut.e.s Conseiller.e.s de proposer des horreurs, de régenter à la chlague une norme langagière qui a assurément besoin de refléter les temps qui changent.

 

Au fait, qui suis-je pour me permettre ce discours d’autorité ? Un homme qui, depuis 45 ans, fait la cuisine, les courses, la vaisselle. Un père qui a langé quatre enfant.e.s, à qui il a donné le biberon, et qui a lavé des couches en coton dans une petite machine à laver électrique en plastique.

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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commentaires

jean-jacques clement 18/11/2015 12:05

La police aussi contre les kamikazesses!

Gensane 18/11/2015 15:52

J'espère qu'un jour on verra des bourrelles en Arabie saoudite et en Iran.

pschitt 18/11/2015 06:43

Au fait, qui suis-je pour me permettre ce discours d’autorité ? Un homme qui, depuis 45 ans, fait la cuisine, les courses, la vaisselle. Un père qui a langé quatre enfants, à qui il a donné le biberon, et qui a lavé des couches en coton dans une petite machine à laver électrique en plastique.
Je savais que votre moitié avait tiré le bon numéro ... votre bonheur , c'est quelle en soit consciente...

Gensane 18/11/2015 06:47

Mes moitiés ...
A part ça, vous êtes sur le pont de très bon matin !

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