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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 06:36

 

Éric Birlouet. À la table du Moyen Âge, seigneurs, moines et paysans. Rennes: Ouest-France, 2013.

 

Dans la série “ C’est mon blog et j’y publie ce que je veux ”, je propose ci-après un compte rendu d’un livre de 2013, que j’ai découvert tout récemment et qui m’a passionné.

 

Rappelons que le Moyen Âge a duré 1 000 ans (plus que le capitalisme), de la fin du Ve siècle jusqu’aux dernières années du XVe siècle. En France, durant cette période, comme avant, comme après et comme ailleurs, la nourriture a constitué un puissant marqueur social et un important élément de distinction.

 

L’auteur explique qu’à partir du IXe siècle, la société est tripartite, avec les oratores (ceux qui prient), les bellatores (ceux qui combattent) et les laboratores, (ceux qui travaillent, principalement de leurs mains). Dès lors, les Français vont manger selon leur « qualité » : les nobles mangeront plus que les paysans (les hommes plus que les femmes) tandis que les moines devront – en principe – faire preuve de frugalité. Dans une perspective lévi-straussienne, on verra que les riches vont privilégier le rôti et le grillé alors que les pauvres se satisferont du bouilli. Oisifs, les nobles apprécieront la volaille (viande légère) tandis que les paysans mangeront du bœuf, viande tonique et grossière. Quant aux bellatores, ils mépriseront les légumes, ces aliments issus de la terre et ne pouvant de ce fait pas convenir à des gens de qualité. Les groupes dominants se régaleront de cigognes, de cygnes, de hérons, créatures volantes donc proches de Dieu. Le lait était l’aliment du « paysan, du valet et de l’enfant ». Le Roquefort existait il y a plus de 1 000 ans. Charlemagne se méfiait  de ses moisissures. Le miel était un aliment très noble. Le vol d’une ruche était passible d’une peine identique à celle du vol d’un bœuf.

 

Les riches ne plaignent pas la viande. Lorsque le dauphin du Viennois Humbert II passe à table au XIVe siècle, il enfourne deux livres de viande salée. Ses chevaliers ont droit au quart de sa ration, les écuyers au huitième, les valets au seizième.

 

Les religieux mangent de la viande, sauf les jours « maigres », où elle est interdite à tous les chrétiens. Le poisson étant jugé de nature « froide et humide », il n’échauffe pas les sens et n’emmène pas le mangeur vers la luxure. Pour les premiers chrétiens, le poisson était un aliment de reconnaissance, codé. En grec (que parlait le Christ), il se disait ichtus, mot magique formé par les initiales des termes composant la formule Iêsous Christos Theou Uios Sôtêr (Jésus-Christ, fils du Dieu Sauveur).

 

Au Moyen Âge, seuls les riches mangent du pain blanc de froment. Les pauvres doivent se contenter de pain à base de seigle, orge ou avoine. Il se consomme en moyenne 500 grammes de pain par jour et par personne, ce qui, pour les pauvres, fournit 85% des besoins caloriques. Les légumes les plus courants sont les choux et les poireaux, certainement pas la pomme de terre, qui sera importée – sans vraiment convaincre – au début du XVIIe siècle en Angleterre par Sir Walter Raleigh (qui ramènera également du Nouveau Monde le tabac au grand dam de John Lennon), et au XVIIIe siècle en France par le Montdidérien Parmentier, après un séjour forcé en Allemagne.

 

 

 

À noter qu’au Moyen Âge le mot viande désigne tous les aliments, ceux qui permettent de vivre (vivenda). La viande était appelée « chair ».

 

On buvait beaucoup de vin (un à deux litres par jour en comptant les femmes et les enfants), un breuvage titrant 7 à 8 degrés. Charles le téméraire était ivre un jour sur deux.

 

La cuisine se faisait pratiquement sans huile ou graisse animale. Les fruits étaient consommés en début de repas, ce qui était très diététique (voire la survivance du melon). En tout état de cause, comme l’atteste l’expression « entre la poire et le fromage », les fruits ne terminaient pas le repas.

 

Au Moyen Âge, sûrement pour conjurer certaines angoisses, on adorait les couleurs. Les portes des églises étaient peintes en rouge vif. Les aliments aussi, grâce aux épices, le safran en particulier, la plus noble, celle qui coûtait un bras.

 

Il n’y avait pas de salle à manger, même dans les demeures des riches où l’on « mettait » (« dressait ») la table dans la pièce la plus adéquate selon le temps qu’il faisait. Seules les personnes de haut rang jouissaient d’un siège personnel. Les autres s’asseyaient sur un banc (d’où « banquet »). Les nappes étaient de belle qualité, blanches de préférence. La couleur de la pureté. La tradition du drapeau blanc date de la guerre de Cent ans. Pas d’assiette, pas de fourchette (qui nous viendra d’Italie avec l'individualisme – je simplifie). La nourriture était déposée sur un tranchoir, une tranche de pain qui faisait office d’assiette et qui recueillait les graisses ou le jus de viande. On partageait volontiers ce tranchoir avec son voisin, d’ou, peut-être, l’origine du mot « copain ». À la fin du repas, on donnait ce pain aux serviteurs, aux chiens ou aux pauvres.

 

La « malbouffe » n’existait pas. On pensait qu’un bon cuisinier équivalait à un bon médecin. Cela n’empêchait pas des intoxications alimentaires à grande échelle. Mais, comme aujourd’hui, l’espoir faisait vivre.

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Published by Bernard Gensane - dans culture
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Gensane 05/11/2015 07:00

Très intéressant votre page menus. De Gaulle n'a pas été dépaysé en mangeant à l'ambassade d'Ethiopie. Je vais me servir de cette page pour faire une nouvelle série de notes de blogs. Merci encore.

BM 04/11/2015 21:44

Je pensais que Charlemagne était tellement fana du Brie de Meaux qu'il le faisait acheminer spécialement jusqu'à Aix-la-Chapelle, mais j'ai bien peur que ce ne soit là qu'invention de communicant...

Heureux temps, où l'on pouvait faire de la retape pour du frometon en parlant de Charlemagne, et où tout le monde comprenait de qui il s'agissait ! Aujourd'hui, allez faire un micro-trottoir pour demander aux braves passants 1°) qui était Charlemagne, 2°) à quelle époque il vivait... Vous ne récolterez que regards interloqués, un peu comme si vous leur déclamiez sans crier gare du Lacan dans le texte !

Le site suivant est inénarrable ; parfois indicible : http://menus.free.fr/ .

Philippe Arnaud 31/10/2015 09:08

Jésus de Nazareth, issu des classes populaires galiléennes, ne parlait vraisemblablement pas le grec : le grec était la langue des gens instruits et des fonctionnaires romains, qui l'employèrent toujours dans la moitié orientale de l'empire, le latin ėtant utilisé dans la moitié occidentale.

Jésus s'exprimait habituellement en araméen, peut-être, à l'occasion en hébreu. Ce sont les Évangiles qui, plus tard, furent écrits en grec, langue de communication internationale, comme le furent plus tard le latin, le français, et, aujourd'hui... l'anglais.

Cette remarque ne vaut que pour l'homme Jésus de Nazareth et en se plaçant dans une perspective agnostique (ou athée), qui suppose que Jésus a bien existé (comme Mahomet) mais qu'il n'a été qu'un homme, avec toutes ses limitations.

Le Christ, maintenant, c'est autre chose : dans une perspective chrétienne, il n'est rien moins que Dieu, c'est-à-dire qu'il a une connaissance infinie de toutes choses, c'est-à-dire, en se plaçant dans le domaine linguistique, qu'il connaît toutes les langues parlées à son époque, plus toutes les langues imaginables du monde jusqu'à la consommation des siècles. Par exemple que le Christ connaissait l'anglais de Milton, l'anglo-américain des traders du NYSE, l'arabe dialectal, le verlan des banlieues (avec l'accent) et même l'idiome de Jacques Lacan, le seul (selon ses dires) à parler chinois dans sa propre langue...

Néanmoins, il ne semble pas que, durant son existence terrestre, le Christ (en la personne de Jésus) ait fait la preuve des extraordinaires compétences linguistiques qu'il possédait en tant que Dieu. On imagine d'ailleurs la stupéfaction des disciples s'il s'était mis subitement à leur déclamer du Saint-John Perse dans le texte : "C'étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde..."

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