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12 novembre 2015 4 12 /11 /novembre /2015 06:15

Elsa Gribinski. Le goût des mots. Paris : Mercure de France, 2015.

 

Superbe petit livre que m’a offert une amie qui a beaucoup de goût. Le projet était de « se glisser » dans les mots d’autrui, de voir comment de grands noms de la littérature jouaient avec, s’arc-boutaient sur les mots (les seules amours de Beckett). Alors au commencement était le mot, mutus, « son, bruit de voix qui n’a pas de signification » d’où dériveront « muet » ou mutique ». Le dictionnaire, « l’univers par ordre alphabétique » n’est-il pas, selon Anatole France, « le livre par excellence car tous les autres livres sont dedans ».

 

Voyez comment Socrate, le père de l'arbitrarité du signe, s’est joué de Cratyle en lui expliquant que « les noms correspondent à l’image que l’homme s’est faite des choses et non à leur nature intime », et donc que c’est dans les choses qu’il faut étudier les choses.

 

Il y aura ce poème extraordinaire où Rimbaud voit les lettres, les matérialise :

 

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu,

 

proposition insensée (« une folie », disait le jeune Ardennais), puisque, entre autre, aucune couleur ne contient la lettre qu’elle est supposée représenter. Mais y eut-il jamais plus belle alchimie ? Un peu plus tard, Apollinaire peindra les mots en calligrammes. Quant à Proust, après avoir lu  La Chartreuse, il rêvera de Parme, un nom « compact, lisse, mauve et doux » alors qu’en Italien c’est beaucoup plus dur à l’oreille (la Certosa di Parma), tout comme Florence, beaucoup moins « embaumée » en italien (Firenze). Quant à Ponge, la poésie lui permettra de « mordre dans les choses et de s’en nourrir ».

 

Pourfendeur des inégalités, Jean-Jacques Rousseau avait observé que des langues étaient « favorables à la liberté : les langues sonores, prosodiques, harmonieuses, dont on distingue le discours de fort loin. » Pas le français du XVIIIe siècle, mais le grec du Ve siècle avant notre ère : « Hérodote lisait son histoire aux peuples de la Grèce assemblés en plein air, et tout retentissait d’applaudissements. Aujourd’hui, l’académicien qui lit un mémoire, un jour d’assemblée publique, est à peine entendu au bout de la salle. […] le chant français n’est qu’un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue. »

 

Jehan-Rictus (qui s’appelait Gabriel Randon comme tout le monde) utilisera – ou inventera – les mots des pauvres avant de finir monarchiste et belliciste :

 

Nous, on est les pauv’s tits fan-fans,

les p’tits flaupés, les p’tits foutus

à qui qu’on flanqu’ sur le tutu

les ceuss’ qu’on cuit, les ceuss’ qu’on bat,

les p’tits bibis, les p’tits bonshommes,

qu’a pas d’bécots ni d’suc’s de pomme,

mais qu’a l’jus d’triqu’ pour sirop d’gomme

et qui pass’nt de beigne à tabac.

 

On s’en voudrait d’omettre Sartre, qui, réel exploit, écrivit une biographie centrée sur son rapport aux mots, au langage, le « chemin de la liberté ». Ces mots si puissants dans son imaginaire qu’ils « déteignaient sur les choses ».

 

Quand on dit qu’un avion « décolle » on commence par réanimer une métaphore complètement vannée et on finit par ne plus savoir ce que l’on énonce, littéralement (un avion qui enlève le cou !). La décollation, c'est le coupage de la tête ; le décollement de la rétine, c'est son soulèvement mais décoller les cheveux c'est leur donner du volume ; décolleter une robe, c'est l'échancrer. Ici, comme disait Chlovski, le mot « dépasse le sens ». Cela est possible parce que dans tout mot il y a un trope. Enfant vient d’un vocable du vieux français qui signifie « qui ne parle pas ». Pour Elsa Gribinski, « quand on arrive à l’image aujourd’hui perdue et effacée qui avait jadis été placée à la base du mot, on est frappé par sa beauté, une beauté qui avait existé autrefois et qui n’existe plus. » D’où la nécessité absolue de ne pas se couper de ses racines. L’histoire de la langue est la langue de l’histoire. Histoire de la violence quand les catastrophes sont « exaspérées par les paroles des hommes » (Victor Hugo). C’est pourquoi, en observant les papillons (muets comme des carpes), Maeterlinck décidera que « le silence est l’élément dans lequel se forgent les grandes choses ».

 

Le premier écrivain qui réussira à entrer consciemment dans son livre sera Cervantès. Il ressemblera aux signes de son livre, deviendra un homme-livre après avoir transformé la réalité en signes (Michel Foucault).

 

 

Est-ce parce que, quand il se regardait dans sa glace il voyait un étranger narquois, que Jean Tardieu a joué à ce point avec la langue, a fait grigner et godailler les mots : « Je suis sa mouche, sa mitaine, sa sarcelle ; il est mon rotin, mon sifflet ; sans lui je ne peux ni coincer ni glapir ; jamais je ne le bouclerai ! Mais j’y touille, vous flotterez bien quelque chose ; une cloque de zoulou, deux doigts de loto. » ?

 

Quand on naît gaucher et bègue, que l’on est diacre et mathématicien, on ne devient pas forcément Lewis Carroll, mais ça aide : on joue avec les mots pour ne pas désespérer et on renverse tout parce qu’on est gaucher, ce qui débouche sur un mélange d’onirisme et de logique. Grace aux mots, tout est possible parce que tout est admis. Et, semble-t-il, avec les petites filles, on ne bégaye plus. 

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Published by Bernard Gensane - dans culture
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