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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 06:28

Après toutes ces années passées sur cette terre, j’en suis venu à me dire – quart d’heure philosophique oblige – que nous sommes toujours partiellement responsables des avanies qui nous tombent sur le poil.

 

Si, aujourd’hui, les universitaires français sont humiliés, épuisés, si leur statut est à peu près l’équivalent de celui d’un préposé au courrier, c’est parce qu’ils ont accepté quantité de reculades, de régressions, et parce qu’ils ont eux-même œuvré à la confection de leurs chaînes.

 

Un exemple dans la recherche. Il y a trente ans, un universitaire souhaitant faire une conférence dans un colloque, envoyait un titre de communication à l’organisateur de ce colloque ou de l’atelier qui l’accueillerait. Il y a vingt ans, l’enseignant-chercheur (on ne parle plus d’« universitaire », ce qui signifie beaucoup de choses) soumettait un titre et un résumé de cinq à dix lignes. Aujourd’hui, il doit envoyer le titre et la totalité de la communication. Sans oublier un “ abstract ” en anglais. Son texte sera soumis anonymement à deux ou trois lecteurs experts qui rendront leur verdict le plus rapidement possible, dans l'urgence, cette satanée urgence à laquelle doivent se plier tous les enseignants du supérieur, pour ne parler que d'eux. Soit le texte est accepté comme tel, soit les experts demanderont telle ou telle amélioration. Une fois le colloque terminé, le texte, remanié ou non, sera envoyé au comité de rédaction d’une revue qui choisira d’autres experts pour réévaluer le texte et demander d’autres corrections et améliorations.

 

De mon temps, comme on dit, en vingt ans de pérégrination dans plus de cinquante colloques européens, j’ai assisté à une seule vraie bavure. Il s’agissait d’une collègue parfaitement au niveau mais qui ne parvenait pas à s’exprimer en public. Au lieu de faire lire sa communication par quelqu’un d’autre, elle s’était bourrée de tranquillisants et sa prestation avait été incompréhensible. S’il n’y avait pas, à l'époque, d’examen, de censure préalables des communications orales, c’est tout simplement parce que les collègues savaient très bien où ils mettaient les pieds et qu’une prestation bâclée dans le « petit monde » tellement bien décrit par David Lodge impliquerait une déconsidération totale pour une bonne décennie. Mais il aura suffi d'une poignée d'universitaires stakhanovistes et gravement névrosés, admirateurs inconditionnels du modèle anglo-saxon de surcroît (j’ai les noms dans le domaine des sciences humaines), pour instaurer ce système de censure et ces surcharges de travail. Il va de soi que le niveau de la recherche française ne s’est pas élevé de manière notoire. En revanche, le flicage accepté et l’infantilisation ont pénétré les universitaires par tous leurs pores. Et pour longtemps.

 

 

 

 

Tout récemment, à l’Université de Lyon 2, une violence très sournoise a été exercée par une responsable du CNRS à l’encontre de chercheurs locaux. Je suis le premier à reconnaître que lorsque j’étais débutant dans le métier, le CNRS était le lieu de tous les possibles. Il comptait des chercheurs très brillants, nobélisés ou pas, des chercheurs un peu moins brillants mais très travailleurs, et puis une minorité de glandeurs qui faisaient leurs recherches dans leur mas du Lubéron (l’immobilier était abordable à l’époque du côté d’Avignon). Prenant prétexte de la mauvaise volonté de ces chercheurs apathiques, le CNRS se réforma à tour de bras et instaura tout un système de contrôles, flicage et lourdeur bureaucratique. Au point que cette vénérable institution compte désormais plus d’administratifs que de chercheurs.

 

Une inspectrice évalua donc les travaux d’un laboratoire de sciences humaines, rattaché à Lyon 2. Les entretiens eurent lieu par visio-conférence. Cette dame fut très sévère, parfois à juste titre, quelques chercheurs n’étant pas suffisamment productifs. Les inspectés avaient été réunis dans un bâtiment de l’université situé au bord du Rhône, en centre ville. Ils pensèrent, logiquement, que la personne à l’écran les morigénait depuis Paris. Quelle ne fut pas leur immense surprise de découvrir qu’elle leur parlait depuis Bron, c’est-à-dire depuis les locaux d’enseignement (et non de recherche) que l’université possède dans une banlieue située à sept ou huit kilomètres du centre de Lyon.

 

On peut penser que cette inspectrice n’avait pas eu le courage de faire face aux collègues qu’elle était venue remettre dans le droit chemin et qu’elle avait marqué son mépris pour ses subordonnés en descendant de Paris (nous avons payé le train) et en s’adressant à eux comme une sorte de Big Mother à la fois proche et inatteignable.

 

Les collègues un peu déficients ont donc subi la violence d’une inspection au cours de laquelle les reproches, partiellement fondés, furent sans nuances, ainsi qu'une violence encore plus grande quand ils se prirent en pleine figure la morgue de l’inspectrice.

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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commentaires

AF30 29/01/2016 10:11

Commençons par enfoncer les portes ouvertes : il vrai qu'il a toujours eu dans toutes les professions ou dans tous les milieux des glandeurs. En général les glandeurs sont toujours les autres et puis il y a quelquefois des glandeurs sympathiques parce qu'ils sont des résistants passifs au système. Ceci étant dit sous prétexte de l'existence de cette catégorie s'est mis en place le système des primes qui s'est diffusé même dans la fonction public et du salarié, au petit chef jusqu'à l'encadrement supérieur tout le monde a trouvé ça légitime. Bien évidemment cela a fini par polluer les esprits qui ont intégré l'idéologie qui l'accompagne. S'y ajoutent les conséquences financières pour les salariés car la prime mange peu à peu le salaire de base avec les effets immédiats évidents et ceux différés sur le niveau des pensions de retraites...Reste la question existentielle : le glandage est-il inévitable ? et dans la négative comment fait-on pour le contenir et vivre avec ?