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10 février 2016 3 10 /02 /février /2016 06:34

Mon vieil ami Bernard C. poursuit sa recherche du temps, quand il était élève au collège de Villeneuve-sur-Lot (le premier chapitre de ses souvenirs est ici).

 

            Sur leurs collègues des matières assises, les profs de gym possédaient l’avantage d’évoluer en terre propice car, presque tous d’origine rurale et rompus aux exercices du corps, nous adorions l’activité physique : nous inclinions donc naturellement vers ceux qui nous la donnaient à pratiquer, bien qu’ils ne disposassent pas du majestueux piédestal de l’estrade ni de l’intimidante tenue vestimentaire.  Le sifflet en sautoir compensait largement le costume trois-pièces et l’apparition du chronomètre, réservée aux moments solennels, faisait sourdre parmi nous le même frisson de ferveur que l’élévation de l’ostensoir devant l’assemblée des fidèles.

 

            Au collège Georges-Leygues, les deux professeurs d’éducation physique étaient MM. Leterre et Massaly. « Faites-le taire, il m’a sali » gloussait finement notre condisciple Fournier, par ailleurs expert en calembours géographiques : Tu ponds, dis, chérie ? Quel cul t’as ! Rabats tes fesses que le mec naisse, (Pour qu’un mec naisse, faut qu’un salaud nique)… Fortiche, le Fournier ; sa grande sœur se payait une superbe paire de nichons à la manière d’Ava Gardner.  Fournier, issu de l’école primaire annexée au collège, nous avait aussi avertis que M. Leterre n’appréciait pas, mais alors pas du tout, qu’on l’appelât Juteux. Fait rare, M. Massaly n’avait pas de surnom. Tous deux étaient d’anciens moniteurs sportifs militaires, diplômés de l’Ecole d’Antibes ou de Joinville. M. Leterre approchait de la soixantaine, il aurait pu être notre grand-père ; M. Massaly avait dix ans de moins.

 

Nous respections et craignions M. Massaly, capable, jambes tendues,  en se laissant simplement aller en avant, de toucher du front ses genoux. M. Massaly respirait sa fonction ; vêtu d’un survêtement bleu marine vintage 1950, il allongeait un pas martial de sa démarche élastique. Nous craignions et vénérions M. Leterre qu’un hasard favorable nous attribua les trois premières années. « Je jouais à la mêlée avec Maxou à l’ouverture. » Il fallait l’entendre raconter comment il mystifiait les adversaires en lançant, au lieu du cuir, son béret à Max Rousié (à l’époque ancienne, on gardait les bérets pour jouer). Vous ne connaissez  pas Max Rousié ? Il était au rugby ce que fut Pelé au football, Michel-Ange à la sculpture. M. Leterre avait été un éminent gymnaste, il conservait à cinquante mètres du collège une salle de culture physique où la rumeur lui faisait encore donner quelques leçons particulières et où certains d’entre nous – j’en étais, et très fier – l’accompagnaient parfois pour prendre un accessoire.

Aux profs de gym perdus. Une enfance en terre de rugby (1)

L'auteur de cet article est sur la photo, au premier rang. Je n'en dis pas plus...

 

M. Leterre portait en toutes circonstances des chaussettes à motif écossais, un pantalon de golf, un blouson de velours marron à fermeture éclair et un béret. Par grand froid, il endossait par dessus une canadienne avec le col fourré de laquelle il se couvrait les oreilles. Nouveau centaure, M. Leterre enfourchait son vélo à sacoches et nous partions pour les Allées, où les leçons se déroulaient. La classe, préalablement bâtée du matériel didactique, traversait le centre-ville par la rue principale et le boulevard, sous la surveillance platonique de M. Leterre qui, résident de longue date, saluait tous les passants. Il n’était d’ailleurs pas nécessaire de nous surveiller : la circulation était peu dense à l’époque, et nous évitions les comportements déplacés, non par sagesse congénitale mais par sens pratique. En effet, nous savions que M. Leterre pouvait être averti en direct live de ce que faisait le grand sifflet aux oreilles décollées ou le petit gros aux cheveux en brosse. Qu’un incident survienne, la main de granit de M. Leterre s’abattrait sur le crâne du malotru et, pour la séance à suivre, le ballon de rugby resterait dans la sacoche matricielle. Avec M. Leterre, le cours de gym, c’était surtout le ballon ! La marche ayant servi d’échauffement, la séquence de saut en hauteur était tôt expédiée : nous défilions entre les poteaux à la vitesse d’un stick de parachutistes (la file qui se succède par la même porte) en quête de record du monde. Alors M. Leterre sortait le ballon … et le vrai bon temps commençait, comme le dit Petit Toomaï du Livre de la jungle. Evidemment, pas question de plaquer sur le sol nu de l’esplanade : on se contentait de jouer à toucher ou à tenir. Par contre, le samedi après-midi, nous jouions pour de vrai.

                                              

Il faut peut-être préciser ici que, si notre conception de la gym au collège semblait se limiter au ballon, c’est que les courses quotidiennes dans les collines abruptes, les batailles bihebdomadaires à coups de cailloux, les dénichages de pies en saison, nous avaient dotés d’une endurance et d’une capacité respiratoire qui se sont à coup sûr raréfiées dans nos pays développés. Pas besoin de nous initier au grimper de corde, nous en aurions remontré aux singes ; nos écoles de campagne disposaient de portiques auxquels nous avions accès en tout temps (à nos risques et périls, est-il nécessaire de le préciser ?). Ce que nous attendions du collège, c’était de jouer sur un terrain tracé, avec un ballon de match, selon les règles officielles, sous le regard d’un expert, et de mettre notre VO2max surdimensionné au service de nos aspirations.

 

En ce temps-là, écoles et collèges – comme tout le monde d’ailleurs – travaillaient le samedi entier. De deux heures à cinq heures, nous avions plein air : nous allions dans une prairie sur l’emplacement du futur lycée, à deux kilomètres. Nous, les pensionnaires, étions doublement heureux car, après le plein air, nous partirions en famille ; les valises patientaient dans l’entrée du dortoir. Jusqu’à ce que nous ayons passé le pont, M. Leterre pédalotait à nos côtés.  Nous traversions encore le foirail en formation orthodoxe mais, tourné le coin du couvent des Annonciades, les rangs se distendaient et c’est en grappes allègres que nous suivions le trottoir de la rue Crochepierre. M. Leterre glissait alors à l’arrière, bavardant avec les riverains de rencontre. Nous menions bon train pour ne pas perdre trop de temps de jeu. Les façades collées du début de la rue se trouaient de courettes de plus en plus nombreuses puis venaient des maisons espacées entourées de jardins. Une fois traversée la route de Tournon, il n’y avait plus de trottoir ni même de maisons, A droite, des jardins clos, à gauche des champs qui bordaient la voie encaissée et étroite, le Chemin du Rooy. Nous arrivions alors au pré de tous les exploits.

 

Les premiers s’étaient déjà mis en tenue sous l’opportun marronnier quand M. Leterre arrivait, poussant devant lui quelques retardataires, toujours les mêmes, que le sport n’enthousiasmait pas. Cette poignée d’anarchistes, les bras cassés, était affectée par M. Leterre à la tâche exaltante de bouchonner et bichonner son destrier métallique avec des chiffons doux et du pétrole. Nous autres, sous les orgues célestes, pénétrions sur le terrain, les yeux illuminés d’un espoir de gloire infinie.

 

 Dans les matières intellectuelles, la performance, tout en offrant des possibilités d’extension, s’inscrivait dans un cadre fini ; on ne pouvait faire mieux que zéro faute en orthographe. Au rugby, la subtilité de la passe, la pertinence du coup de pied, l’efficacité du plaquage, possédaient une potentialité de perfectionnement illimité qui, comme les secousses sismiques, s’étalonnait  sur une échelle ouverte. Pour le sort du match en cours, la charge pachydermique de Fournier, le service au cordeau de Titine à son ailier, pouvaient même dépasser ceux des sublimes Tarozzi et  Merquey. Le samedi après-midi des années de sixième et cinquième, nous réalisions des prouesses qui irrigueraient les conversations de la semaine à venir et dont les plus éclatantes nous accompagneraient durant la scolarité entière et même au-delà. Les assauts de Fournier étaient-ils contrariés par des mottes malencontreuses, les passes de Titine gâchées par les mains en bois de Nénette, aussi gourd qu’il était véloce ? Qu’importe. Loin de les réduire, les aléas grandissaient les actions : sans la touffe d’herbe, sans la maladresse de Nénette…

 

 

Aux profs de gym perdus. Une enfance en terre de rugby (1)

Un samedi cependant, la terre trembla. Dans le virage avant le passage à niveau, notre avant-garde fut dépassée en trombe par M. Leterre. La garde-barrière s’essuya les mains à son tablier de cuisine et ferma la route de son portail roulant. Nous nous attroupâmes, les yeux ronds, à deux mètres du professeur. « Quel est celui qui a dit que j’étais un con ? » Un renard surgissant au milieu d’une convention de gélines n’eût pas créé plus d’émoi que la question de M. Leterre. Ce fut un ahurissement majuscule. Des camarades survenaient, que M. Leterre bloqua à distance : « Dans mes sacoches, j’ai un poste de radio émetteur-récepteur et j’ai tout entendu : quel est celui qui a dit que j’étais un con ? » Une onde d’absolue dénégation émanait de notre groupe : rien à en sortir. « En rangs par deux ! » Ce jour-là, nous alignâmes abdominaux et tours de terrain, les bras cassés aussi. C’est dans la même formation militaire que nous revînmes au collège, à la stupéfaction des passants. Le lundi matin, grand branle-bas dans Landerneau : qui avait traité M. Leterre de con ? Les externes restaient prudents : l’avant-garde du samedi n’en comptait aucun, sauf Fournier, mais, bien que plus nombreux, ils se méfiaient de l’instinct grégaire et agressif des pensionnaires. L’affaire débordait la confrérie ; des élèves de troisième, et même de seconde ! étaient venus aux nouvelles. Dans le groupe ciblé par M. Leterre, on tentait de reconstituer le verbatim des conversations du Chemin du Rooy mais, en totale bonne foi, nul n’avait souvenir de l’insulte. D’ailleurs qui aurait osé Monsieur Leterre est un con  alors que nous le révérions ? Un bras cassé aigri, à la rigueur, mais ils étaient hors de cause.

 

Après le repas du soir, nous cherchions encore lorsque Nénette se souvint qu’on avait parlé des joueurs de l’équipe de cadets (son frère aîné, minime surclassé, en faisait partie) et que Fournier avait dit que M. Leterre avait dit que, si Chalareng continuait à jouer comme ça, il allait avoir sa place en équipe première de Villeneuve XIII (avec Tarozzi et Merquey !), alors, devant l’énormité du postulat, Titine avait rigolé : « Quel con, ce Juteux ! » Ce n’était pas une insulte mais un commentaire. Il s’agissait  donc d’un malentendu, difficile, convenons-en, à expliquer. Titine avait voulu dire ; « Monsieur Leterre exagère. » Pour nous, l’affaire était close. Une énigme subsistait : comment M. Leterre avait-il pu savoir ? Le poste émetteur-récepteur avait fortement ébranlé nos esprits. « Mais vous êtes cons, puisque  Juteux n’était pas avec vous, comment son poste aurait pu vous capter ? » C’était vrai aussi. « Vous parliez fort et quelqu’un qui faisait son jardin a entendu. Quand Juteux est passé, le type vous a cafardés. » Le grand-frère de Nénette venait de remettre les choses en place. Durant la quinzaine qui suivit, nous redoublâmes de bonne volonté et de gentillesse – de bassesse et de léchage de Pataugas ? – avec M. Leterre qui voulut bien jeter au Lot cette offense non avenue.

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Published by Bernard Gensane - dans Tranches de vie
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Adario 10/02/2016 14:32

Qu'ils sont agréables et nostalgiques, Bernard C., vos souvenirs ! Nous sommes certainement de la même génération et du coup une foule d'images de ce temps revient en vrac. C'était dans une petite ville de province, mon prof de gym était un ancien trapéziste qui avait été recruté (comment je ne m'en souviens plus) après la guerre, dans les années 1946-1950. Il faisait un numéro de trapéziste avec sa soeur qui s'était tuée et il avait tout arrêté. En revanche, nos instits, je les ai tous aimé-e-s, ne nous ont pas appris géographie ou histoire d'une façon - disons - aussi imagée. Je me rappelle simplement les conjonctions de coordination : mais ou et donc or ni car !

En revanche Bernard G. je ne me souviens pas que Ava Gardner "se payait une (aussi) superbe paire de nichons" que ça ! Son allure était tellement classe, son visage tellement beau que je restais en extase n'ayant pas l'idée d'aller au-dessous. Elle a été, et reste du moins pour moi, la plus belle femme qui soit. En tout cas, merci pour ces bouffées du temps passé et à jamais dépassé.

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