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28 février 2016 7 28 /02 /février /2016 06:31

J’ai eu le bonheur de participer récemment à la remarquable émission de France Inter, “ Affaires Sensibles ”, animée par Fabrice Drouelle, consacrée à 1984 de George Orwell.

 

Les responsables de l’émission m’avaient contacté par le biais de ce blog et avaient découvert que j’étais l’auteur d’un livre sur Orwell (George Orwell, vie et écriture), paru il y a une vingtaine d’années aux Presses Universitaires de Nancy. Durant l’échange téléphonique qui nous permit de faire connaissance, une collaboratrice de Drouelle me proposa de lire le texte de la fiction écrit et joué pour la circonstance.

 

Lorsque je reçus ce document, quelques jours avant l’émission, je fus tout bonnement effaré par son contenu. La piécette ayant été enregistrée, il n’était plus possible de toucher à quoi que ce soit. Le texte était entaché de petites erreurs factuelles vénielles (ainsi Orwell est censé avoir « vécu de l’agriculture » alors qu’il loua quelques mois un jardin grand comme ma cuisine où s’égayaient trois poules et une chèvre), mais surtout d’un énorme contresens qui faisait d’Orwell ce qu’il n’avait jamais été.

 

Ce que j’ai toujours trouvé singulier chez bien des gens des médias (radio et télévision), c’est qu’ils savent tout. Donc, Vincent Deyghre, le responsable de cette fiction savait tout sur Orwell au point de réécrire sa vie. Cela relève du merveilleux. Bien que n’ayant vécu que 47 ans, Orwell eut une existence unique – de celles dont on dit qu’elles sont des romans – formidablement fertile en événements hors normes. Il fallait donc être un grand créateur, œuvrant pour le service public, pour se contreficher des faits, pour inventer l’impensable et créer un autre Orwell n’ayant strictement rien à voir avec l’authentique.

 

Deyghre écrivit (ou fit écrire) ce dialogue entre un prêtre anglican et Sonia Brownell, la seconde épouse d’Orwell :

 

 

Le prêtre -- O Père des miséricordes, nous t’en supplions humblement, vois, visite et soulage ton serviteur malade Eric Blair, dit « George Orwell », pour qui nos prières sont demandées. Donne-lui la patience dans son affliction ; rends-lui la santé, quand tu le jugeras à propos ; et accorde-lui d’achever sa carrière à ta gloire : ou fais-lui la grâce de recevoir si bien cette épreuve, qu’après avoir terminé cette vie pénible, il puisse habiter avec toi dans la vie éternelle ; par Jésus-Christ, notre Seigneur. Amen.

 

Sonia Orwell – Merci mon Père. Et merci d’être venu si rapidement.

 

Le prêtre – Ce n’est vraiment rien, Madame Orwell. Mon aide, quoique modeste, vous est acquise.

 

Sonia Orwell – Les médecins lui ont écrasé le nerf phrénique, pompé tous les trois jours de l’air dans le diaphragme, tenté toutes sortes de traitements. Il a beaucoup souffert. Mais la maladie a continué à progresser. La Foi lui apporte peut-être un peu de réconfort et c’est la seule raison qui explique votre présence ici. Ou peut-être éprouve-t-il une sorte de patriotisme religieux vis-à-vis de l’Eglise anglicane ? Car il n’a jamais eu beaucoup de tolérance envers les papistes… Je suis moi-même foncièrement anticatholique.

 

En toute hâte – et sachant que cela ne servirait à rien – j’écrivis ceci aux membres de l’émission :

 

« Lorsqu’Orwell est mort, il n’y avait aucun ecclésiastique présent. L’écrivain ne pensait d’ailleurs pas mourir et envisageait un déménagement vers un sanatorium en Suisse. Au bout de son lit, il y avait une cane à pêche car il voulait taquiner le goujon. Il est mort d’un seul coup, d’une hémorragie pulmonaire, dans un demi sommeil. Il n’y avait personne dans sa chambre. Sonia n’était pas venu le voir depuis quatre jours car elle « avait un rhume ».

 

Orwell n’éprouvait pas « peut-être » une sorte de patriotisme vis-à-vis de l’Eglise anglicane. Il l’éprouvait assurément. Raison pour laquelle il avait voulu être enterré dans un cimetière anglican et non pas incinéré. Il avait, cela dit, expressément indiqué qu’il ne voulait pas de service religieux. »

 

Un scénariste a le droit d’inventer – jusqu'à, par exemple, faire danser Napoléon en tutu sur une corde à linge – mais la scène citée ci-dessus, qui se veut réaliste, est insensée et ne se trouve dans aucune biographie. Au mariage d’Orwell, il y avait deux témoins. Orwell était agnostique, pour ne pas dire athée. Il n’y avait aucune raison qu’un dialogue aussi profond avec un prêtre ait été le pivot de l’épisode d’avant mariage. Le prêtre était statutairement présent car le mariage avait été célébré grâce à une dérogation de l’archevêque de Cantorbéry puisqu’ayant lieu dans un hôpital (au Royaume-Uni, pays non laïc, des religieux peuvent servir d'officier d'état civil). Contrairement aux propos qui lui sont prêtés ici, Sonia n'était pas « foncièrement » anticatholique. Elle avait reçu une vraie éducation catholique qui l’imprégna toute sa vie, même si sa pratique s’effilocha au fil du temps.

 

 

 

 

A propos de l’absence de Sonia (que j’ai rencontrée à Paris au début des années soixante-dix, mais ceci est une autre histoire) durant les quatre derniers jours de la vie d’Orwell à l’hôpital, j’ai ma petite idée mais elle relève de l’anecdote. Sonia aima d’autres grands créateurs ou intellectuels, dont Merleau-Ponty pour qui elle éprouva une passion impossible car il préféra « l’amour » de sa femme (et de ses enfants) à « un amour » de la jeune Anglaise. Sonia a très clairement inspiré le personnage de Julia, l’amante de Winston Smith, le héros de 1984. En 1958, elle épousa Michael Pitt-Rivers, homosexuel notoire qui avait été condamné en mars 1954 à 18 mois de prison pour sodomie. Ce jugement très dur inspira la création d’une commission d’enquête officielle qui proposa en 1957 la dépénalisation de l’homosexualité. Celle-ci advint en 1967. Pitt-Rivers et Sonia divorcèrent en 1965. Même collatéralement, la vie d’Orwell fut un roman.

 

 

A part cela, je garde un très bon souvenir de l’interview de Fabrice Drouelle. A la différence d'autres animateurs, il ne se met pas en valeur et ne coupe pas sans arrêt la parole à ses invités. Il sait relancer avec modestie et efficacité. Il va à l’essentiel.

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Published by Bernard Gensane - dans culture
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commentaires

BM 28/02/2016 23:05

Incroyable... J'ai écouté l'émission et je ne me suis pas rendu compte un instant de tout cela (même si j'ai trouvé cette fiction radiophonique un peu "cucu").

Sonia Orwell n'avait pas la réputation d'être très à gauche, et a "censuré" certains des textes de son époux, lesquels n'ont pu paraître qu'après sa mort à elle... Mais du coup je me méfie de cette anecdote, car je ne me souviens plus où je l'ai trouvée.

Gensane 29/02/2016 06:46

Elle a publié des "selected essays". Donc a opéré une "sélection". Elle n'a censuré aucun des grands textes politiques d'Orwell mais a fait le tri dans des textes d'ordre privé.