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3 février 2016 3 03 /02 /février /2016 06:20

 

J'estime depuis un bon moment que la fureur de l'expression "le vivre ensemble" cache quelque chose de pendable : la disparition du politique de l'espace public, l'impossibilité d'envisager une organisation radicalement différente de la société et, bien sûr, car ils sont toujours là en embuscade et dans la facilité, un pompon que les médias agitent devant notre nez pour nous empêcher de penser (si tant est qu'on pense avec le nez).

 

Je propose ici une réflexion du philosophe Robert Redeker sur cette question, publiée par Le Nouveau Journal Toulousain.

 

 

Robert Redeker
Robert
REDEKER
 
 

 

Un nouveau leitmotiv est repris depuis quelques mois par les politiciens, certaines associations, et une partie des médias : le vivre ensemble. L’objet de la politique serait d’organiser le vivre ensemble. L’École n’aurait d’autre mission que de l’enseigner. Les valeurs elles-mêmes se récapituleraient dans ce vivre ensemble. Cette expression est dans toutes les têtes et dans toutes les bouches. Mais cette mode sémantique signifie-t-elle quelque chose ?

En relisant les philosophes, les moralistes, les écrivains des temps passés, la vérité se fait jour : jamais le vivre ensemble n’a été inscrit au rang des valeurs, jamais même il n’a été énoncé sous cette forme. S’il a le sens de l’ironie, tout un chacun fera observer que le vivre ensemble a fait une entrée récente dans le monde des valeurs.  Le vivre ensemble parvient à se faire passer pour un impératif universel, incontestable et même indiscutable, tout le temps que l’on ne prend pas conscience qu’il est né de la dernière pluie.

« Le vivre ensemble est une illusion verbale »

Affirmer qu’il faut vivre ensemble est aussi plat qu’affirmer qu’il faut respirer. C’est affirmer que l’homme est un être social et rien d’autre. Ce truisme ne peut constituer ni un programme politique ni un fil conducteur pour l’éducation. Si le vivre ensemble s’impose comme valeur, c’est que l’espace politique a été détruit. Plus : c’est que toute perspective collective a été détruite. On brandit le vivre ensemble quand on n’a rien à dire, ou plus rien à dire, sur la société ou la politique, sur les instituions ou l’École.  Ce pseudo concept n’est pas un étouffe-pensée, mais plutôt un vain mot qui ne germe et ne fleurit qu’au jour où toute pensée s’est évanouie. Le vivre ensemble ne peut croître ailleurs que dans le désert de l’intelligence.

Notre époque discourt sur le vivre ensemble pour ne pas parler de la cité. Elle fait du vivre ensemble un projet politique alors que c’est la cité qui devrait en être un. Le vivre ensemble est tout le contraire de la cité : c’est la cité éclatée en une nébuleuse de communautés et d’individus isolés dont il s’agit d’empêcher qu’ils empiètent les uns sur les autres. C’est la juxtaposition pacifique proposée comme idéal collectif. Bref, le vivre ensemble est l’exact opposé de la politique qui exige non pas une juxtaposition, mais une fusion.  De ce fait, il est impossible de voir dans ce vivre ensemble un autre nom de la fraternité, ou une modernisation de celle-ci.

Le vivre ensemble est une illusion verbale, un vain mot agité pour masquer le néant intellectuel et politique d’une époque à la dérive.

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Published by Bernard Gensane - dans Politique
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commentaires

BM 03/02/2016 17:03

Merci. Franchement, je n'espérais plus lire une analyse d'une telle qualité.

Le discours actuel (je ne suis pas le seul à le penser, c'est devenu une banalité) est un tissu de mensonges "orwelliens". Heureusement que certains mettent les pieds dans le plat...

(Digression: Les slogans qu'Orwell attribue au Parti dans "1984" ne sont pas nouveaux dans leurs principes. Quand les Romains sous Trajan voulaient annexer la Dacie pour mettre la main sur ses mines d'or, il était question de "pacifier une province".)

@ M. Gensane: Je suis trop jeune pour avoir connu un Finkielkraut de gauche; il est même difficile pour moi de me représenter mentalement une pareille situation... Je n'ironise pas ; je trouve même cela d'une infinie tristesse ; Finkielkraut refuse volontairement de se servir de son immense intelligence. Quel gâchis !

pschitt 03/02/2016 07:48

Analyse claire et limpide en qques lignes avec en guise de conclusion une verité qui nous explose à la figure .

Gensane 03/02/2016 08:20

Mon cher Pschitt,
Je vais finir par me demander si vous n'êtes pas un être double. Autant vos commentaires dans mon mon blog sont factuels, intéressants, spirituels, autant ceux que vous déposez sur le site du Grand Soir sont orduriers, bassement subjectifs et contre-productifs.
L'un des derniers sur Finkielkraut (je suis suffisamment âgé pour avoir connu – connu comme je connais Dedaj et Vivas – un Finkielkraut de gauche, drôle et heureux de penser) était inadmissible. "Finkielcrotte", c'est du Rivarol des années 30. Par delà le fait que LGS peut être poursuivi s'il reprend ce type de commentaire, le site ne se grandirait pas en publiant votre prose scato et haineuse.
Soyez toujours bon.
Bien à vous,
Bernard