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23 avril 2016 6 23 /04 /avril /2016 05:32

 

 

Christophe Granger. La destruction de l’université française. Paris : La fabrique, 2016.

 

Un livre formidable, qui date de l’année dernière et qui n’a pas pris une ride.

 

Un mot sur le titre, qui n’a rien de sensationnaliste : l’université française (comme d’autres) est, effectivement, détruite, c’est-à-dire dans un processus presque achevé et irréversible de destruction. Les casseurs sont le capitalisme financier et ses auxiliaires politiques, tous issus du suffrage universel, bien évidemment. Cela s’accompagne d’une infantilisation des universitaires qui, à bout ou complices actifs des procédures légales mises en place par la droite et renforcées par la “gauche ”, se retrouvent prisonniers d’un asservissement sans fin et toujours plus dur.

 

La thèse du livre est parfaitement résumée dans les premières lignes de l’avant-propos : « L’université française a vécu. Les mots d’ordre anciens qui tramaient ses missions d’enseignement et de recherche n’ont plus cours. Désormais, c’est à la compétitivité, à la concurrence et même à la flexibilité qu’on rapporte à peu près tout ce qui s’y passe. » Economiquement, la misère est « le seul horizon possible », un quart des personnels étant précaires. Psychologiquement, les précaires, comme les titulaires sont contraints de renoncer à leur liberté en tant qu’individus et en tant qu’enseignants et chercheurs.

 

Après un brillant historique de la place et du rôle de l’université au XIXe siècle, l’auteur brosse, pour la première moitié du XXe siècle, le tableau d’une institution douée de règles internes et collectives, un début de démocratie donc, qui permet « une représentation partagée du savoir », une « communauté de destin ». Mais le modèle étasunien et britannique ne va pas tarder à frapper : « Depuis la fondation de l’université Johns Hopkins, s’opère dans les grandes universités [des Etats-Unis] un déracinement de l’idéologie désintéressée des choses universitaires. Les études et les recherches scientifiques relèvent désormais d’une conception instrumentale du savoir. » Asservi au desiderata des banquier et des industriels, le savoir opère un tournant capitaliste. Déjà en 1930, dans les établissements universitaires privés français, les industriels représentent un tiers des conseils de direction, et les banquiers plus de 20%. Les formations universitaires, théoriquement autonomes, vont s’élaborer à partir des besoins du pays, c’est-à-dire de la classe dominante.

 

 

 

 

Dans les années soixante, des recrutements massifs de titulaires, mais aussi de précaires (ATER, allocataires de recherches, moniteurs) répondront aux exigences du baby boom. 800 assistants en 1955, 11 000 en 1973. 500 maîtres-assistants en 1960, 10 000 en 1973. Cela coûte cher et le gouvernement mitterrandien va presque doubler la charge d’enseignement des universitaires (en faisant expérimenter la mesure par la Côte d’Ivoire – du bon usage des anciennes colonies !). Au XXIe siècle, les postes pour précaires ont de moins en moins vocation à être transitoires : ils sont « désormais leur propre fin ».

 

La France n’est qu’une des annexes du grand laboratoire européen et mondial dirigé par l’OCDE, la Banque Mondiale et l’Union Européenne. Notre pays n’a désormais plus de politique universitaire à lui. En mars 2000, lors de la conférence de Lisbonne, le Conseil européen décide que les universités seront « un ressort de l’économie mondiale ». Le travail scientifique devra répondre aux appels d’offres d’agence de financement, les chercheurs étant désormais mis en concurrence selon des critères n’ayant pas forcément à voir avec la recherche scientifique. L’auteur place la décomposition de l’université française dans le contexte plus général du dépérissement des missions historiques de l’Etat : déjudiciarisation de la justice, déshospitalisation de l’hôpital. Ce n’est pas un hasard si, dans l’université, ces missions funestes ont été accomplies par Valérie Pécresse et Geneviève Fioraso. Elles étaient parties du principe que l’Université française était gouvernée par des produits de Mai 68 qui s’étaient glissée dans la peau de chefs d’entreprise privée et qui avaient le profil idoine pour ancrer la mutation scélérate dans les faits et les esprits. Pécresse est la fille d’un universitaire telle que la droite affairiste les affectionne : PDG de Bolloré Telecom (6 milliards de chiffre d’affaires par an). Enfant, puis jeune fille, Valérie Pécresse n’a eu aucun contact avec l’enseignement public : elle fréquenta l’Institution Sainte-Marie de Neuilly-sur-Seine, puis une classe préparatoire au lycée privé Sainte-Geneviève de Versailles, puis HEC, et finalement l’ENA où, enfin, elle rejoignit l’élite de la République. En 1997, après la dissolution de l’Assemblée nationale, elle fut approchée par Jospin (décidément, à un certain niveau, tout se vaut et tous se valent) mais préféra Chirac. Quant à Fioraso (dont certains ont mis en doute la validité des diplômes), le collectif “ Sauvons l’Université ! ” brossait d’elle, en mai 2012, le portrait suivant : « Actuellement au poste de députée, d’adjointe à la Ville de Grenoble (chargée de l’économie, l’emploi, l’université et la recherche), de première vice-présidente de la Métro (chargée du développement économique, universitaire, scientifique et de l’innovation), et de présidente de la SEM Minatec Entreprises, c’est une innovation développée par le Parti socialiste en partenariat avec le Commissariat à l’énergie atomique et les grandes entreprises de la région. La preuve de la réussite de ce produit ? Geneviève Fioraso a été chargée de l’« innovation » dans l’équipe de campagne du candidat à la présidence de la République François Hollande. Tous les jours, Geneviève Fioraso se dépense sans compter pour « monter des projets » et « faire aboutir des dossiers ». Inlassablement, l’élue augmentée se dévoue avec le même élan pour la cause de l’Innovation, repoussant toujours plus loin les capacités de l’élu du peuple. La perfection du système est telle que Geneviève Fioraso ne s’arrête jamais, pas même pour penser : aucune réflexion ne vient retarder sa quête du Bien, c’est-à-dire du Progrès Technologique. Alors que Geneviève Fioraso se démène actuellement sur plusieurs fronts – de la ville intelligente à la promotion de la biologie de synthèse, de l’industrie innovante à sa réélection au poste de députée de la première circonscription de l’Isère –, partons à la découverte des fonctionnalités de cette post-élue. « Ils m’appelaient Miss dollar, s’amuse-t-elle. C’est vrai. Ça ne sert à rien de chercher à faire le top du top si on ne le vend pas. Il faut coller à un cahier des charges et dégager de la marge pour réinvestir dans la R&D...  ». Ainsi parle Geneviève Fioraso, alias Miss Dollar, surnom donné par ses collègues de la start-up Corys où elle a travaillé dans les années 1990. Chez elle, « le style spontané est direct, rapide, efficace, sans formules de politesse » et elle est ‘‘à l’aise dans le monde du business, elle sait parler prix, profit...’’, note Guy Sarrey, de Grenoble École de Management [en français grenoblois, on ne dit pas « École grenobloise de Gestion » : on n’est pas des ploucs, on est presque des Ricains !] ». Dans le monde d’aujourd’hui, savoir parler prix et profit plutôt que salaires et acquis sociaux est un réel atout pour les représentants du peuple. » Deux universitaires qui avaient peu en commun avec la tradition universitaire française.

 

 

 

 

Dans le contexte de « crise », qui n’est qu’un « moyen, une peur, un chantage », les Etats ne sont plus à la manœuvre : ils sont « désœuvrés », selon l’heureuse formule de Granger. L’Université, en tant que productrice et outil de l’économie du savoir (expression calquée sur knowledge management), n’a plus besoin d’être pensée par l’Etat. Dès 1998, la Banque Mondiale pensait pour lui dans un texte fondateur intitulé Le Financement et la gestion de l’enseignement supérieur. L’Université devait s’amender car elle était en crise au regard des indicateurs économiques (un Gattaz pense que l'Education nationale est la grande responsable du chômage en France). La seule solution était le retrait de l’Etat et la soumission au libre jeu du marché. Traversée par le capitalisme, l’université doit être rentable. La fausse gauche européenne (Jospin, Schröder et le futur milliardaire Blair) ne va plus jurer que par la compétence et le capital professionnel. L’étudiant – « entrepreneur de ses études » – sera un client (Blair – qui a bénéficié de l'université gratuite – instaure des frais d’inscription à 3 000 livres par an) qui devra se responsabiliser en élaborant « dans la liberté » son parcours personnel. Libres, les institutions universitaires le seront également dès lors qu’elles feront appel à des financements privées (25% en Allemagne ou en Espagne). Les salaires des présidents managers pourront exploser (300 000 euros par an en moyenne en Grande-Bretagne). Les présidents Français doivent se contenter de 150 000 euros brut, sauf feu Richard Descoings, le patron de Sciences Po qui connut l’épectase, qui touchait 537 000 euros par an (un maître de conférences perçoit 23 000 euros brut par an en début de carrière, un professeur d’université 36 500). A cause de la loi Pécresse renforcée Fioraso, les présidents français ne risquent plus trop d'être furieusement de gauche : les conseils d’administration qui les élisent comptent 30 membres au lieu de 60, dont au moins sept ou huit « personnalités extérieures », style chef ou cadre d’entreprise.

 

La conséquence principale de ce chamboulement est fondamentale : la désorganisation des études « vide de leur cohérence pédagogique les procédures qui organisaient les savoirs dispensés et leur minutieux emboîtement. Elle impose aux étudiants de juger tout ce qu’ils apprennent à la façon dont ils seront jugés sur le marché du travail et de rapporter tout ce qui constitue leur présent à l’exigence de leur devenir professionnel. » Les universités n’enseignent plus, elles préparent à l’employabilité, pour reprendre ce concept forgé par Anthony Blair. Sous l’œil attentif du patronat. Les contenus, les matières changent : « Jusqu’au seuil du XXIe siècle,  les disciplines “ pures ” et “ théoriques ” tenaient le haut de l’université. La chimie organique, les langues et la littérature anglaise venaient en tête du nombre d’enseignants. Aujourd’hui, c’est aux disciplines plus “ professionnalisées ” – informatique, mécanique et génie civil, sciences de gestion et sciences économiques – que revient la suprématie. Elle ne produit plus du savoir mais de l’innovation, des brevets dans le cadre d’appels à projets. Elle ne tire plus sa vérité première de l’ordre des choses scientifiques mais de « questions d’utilité et de finances ». Les chercheurs sont devenus des « bureaucrates de la compétition ». En contradiction avec ce que plaidait le prix Nobel Albert Fert  dans Le Monde : « On ne peut pas imposer une finalité stricte à la recherche. Son parcours n'est jamais linéaire. Il faut  laisser la recherche fondamentale se dérouler, les chercheurs suivre leurs idées, en zigzaguant, pour déboucher sur des découvertes et ensuite des applications. »

 

 

 

 

La loi Pécresse mâtinée Fioraso avait pour objectif non avoué de faire de l’Université française un champ de ruines. Un quart des établissements français sont aujourd’hui en quasi-faillite. Ces déficits, expliquent Granger, ne sont pas la conséquence mais les instruments de la “ réforme ” libérale menée depuis bientôt dix ans. Autre moyen de démolition : la prolifération de la précarité. Sévissent désormais de véritables négriers, comme les dirigeants de l’université de Pau qui, pour l’année 2014-2015, recrutèrent un enseignant assurant un service complet sur la base de 700 euros nets par mois. Le chômage des jeunes universitaires est de plus en plus massif (16% des docteurs). En toute légalité, des présidents encouragent de docteurs tout neufs à accepter des recrutements en tant qu’auto-entrepreneurs. Un jour prochain, les titulaires seront tous devenus des précaires. Or  la moitié des précaires, plutôt des femmes, gagnent moins de 1250 euros par mois.

 

Il faut, clame en conclusion de son livre Christophe Granger, que l’Université « cesse de n’être plus ». Il en va de la vie de notre collectivité.

 

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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