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27 mai 2016 5 27 /05 /mai /2016 05:24

Sous ce titre, l'anthropologue Scott Atran vient de publier un livre important sur notre perception largement erronée des visées de l'EI.

 

Il a accordé un entretien à L'Humanité :

 

 

Dans un ouvrage qui vient de paraître, L’État islamique est une révolution, ce spécialiste du terrorisme, qui travaille depuis des années sur le terrain au Moyen-Orient et en Europe, entend montrer ce qui compose la force d’attraction de l’« EI » aux yeux de dizaines de milliers d’individus issus d’une centaine de nations. Et appelle en conséquence à développer une nouvelle stratégie, militaire, politique et psychologique, adaptée à la réalité d’une menace devenue globale.

HD. Qu’est-ce qui fait de l’« État islamique » une révolution et en quoi participe-t-il de la modernité ?

Scott Atran. Malgré des éléments régressifs associés à la recherche d’une voie vers l’avenir dans un passé mythique, l’« EI » est complètement moderne dans sa méthode visant à unir les individus dans une guerre totale – idéologie, économique, culturelle, militaire – pour sauver l’humanité. Cependant, l’« EI », contrairement à la plupart des mouvements révolutionnaires sociaux et à al-Qaida, mais de manière similaire au mouvement national-socialiste, est aussi porteur d’une vision apocalyptique selon laquelle il peut être nécessaire de détruire le monde pour le sauver. On peut alors se rappeler que les États-Unis et l’URSS adhéraient à cet état d’esprit génocidaire dans la doctrine de « destruction mutuelle assurée » (ou « équilibre de la terreur ») : l’annihilation mutuelle nucléaire si nécessaire.

HD. Quelles erreurs pointez-vous dans les analyses du phénomène « État islamique » ?

S. A. Définir l’« État islamique » comme une simple déclinaison du terrorisme ou de l’extrémisme violent, insister sur le fait que sa brutalité serait seulement « immorale » ou « nihiliste » et, partant, autodestructrice, ou encore refuser de l’appeler par le nom que lui-même s’est donné dans le vain espoir de le délégitimer : tout cela est contre-productif et constitue une profonde erreur. En occultant sa capacité d’attraction et en ne mettant pas en lumière son caractère révolutionnaire, on masque la véritable menace qu’il représente. L’« EI » offre la perspective d’une société utopique, qui rachète et sauve l’humanité à travers l’action violente qui doit briser les chaînes de l’ordre mondial des États-nations imposé à l’issue de la Première Guerre mondiale par les vainqueurs européens. Au Moyen-Orient, la coalition anti- « EI », Russie comprise, vise à réparer ce système. Or, c’est précisément celui-ci que l’« EI », mais aussi beaucoup au Moyen-Orient considèrent comme la cause première de leur souffrance et de leurs malheurs.

HD. Que nous apprennent les parallèles que vous faites entre les actions de l’« EI » et certaines périodes de l’histoire de l’Occident ?

S. A. Une entité politique prêchant et mettant en pratique des idées radicalement différentes de celles des autres nations et mouvements de masse, qui n’avait pas de territoire substantiel il y a deux ans, peut aujourd’hui se targuer d’avoir la force combattante composée de volontaires étrangers, issus d’une centaine de nations différentes, la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale. L’« EI » contrôle des centaines de milliers de km² et des millions d’habitants, et a réussi à défendre une ligne de front de 3 000 km contre une coalition internationale d’armées, ce qui rappelle, de plusieurs manières, la Révolution française. Si les analogies historiques sont d’une utilité limitée, elles restent le seul moyen de déceler ce qui est nouveau. Dans l’histoire des révolutions modernes, on peut faire des parallèles entre le printemps arabe et son effondrement, et les soulèvements populaires à travers l’Europe en 1848 et leur suite, l’ascension d’al-Qaida à la fin du XXe siècle et l’anarchisme à la fin du XIXe siècle. Enfin, l’actuel affaiblissement d’al-Qaida par rapport à l’« EI » fait écho à la rivalité entre anarchistes et bolcheviques, les seconds ayant absorbé et presque annihilé les premiers car ils savaient mieux gérer leur ambition politique sur les plans opérationnel, militaire et territorial, et disposaient d’une vision morale et spirituelle convaincante, positive et cohérente (un sentiment exprimé lors des entretiens avec des membres de Jabhat al-Nosra, affilié à al-Qaida, combattant l’« EI » en Syrie).

 

 

HD. Qu’est-ce qui attire des jeunes issus de pays européens vers l’« EI » et que nous ne comprenons pas ?

S. A. Contrairement aux membres fondateurs d’al-Qaida, les aspirants djihadistes d’aujourd’hui sont, la plupart du temps, de jeunes adultes qui se cherchent, à des étapes transitoires de leur vie – immigrés, étudiants, entre deux jobs ou deux relations, ayant quitté le foyer parental et cherchant une nouvelle famille, de nouveaux amis ou des compagnons de voyage. La majorité d’entre eux n’ont pas reçu d’éducation religieuse traditionnelle et se sont convertis, à la fin de leur adolescence ou vers l’âge de 20 ans, dans une vocation radicale, via l’attrait exercé par une cause qui apporte du sens, la camaraderie, l’aventure et la gloire… des choses qui attirent particulièrement les jeunes gens.

HD. À quelles causes attribuez-vous l’échec dans « la guerre contre le terrorisme » ?

S. A. D’abord, on avance l’idée qu’il faut s’attaquer à ce qui est considéré comme les causes profondes : la marginalisation, les problèmes d’identité… Mais combien de millions de jeunes musulmans en France, ou de jeunes Français plus généralement, se sentent marginalisés ou ont des problèmes d’identité ? Développer des programmes pour lutter contre ces vastes problèmes et empêcher quelques milliers de personnes de se radicaliser est comme lancer un bombardement massif contre une mouche – et la mouche pourra toujours s’échapper… Ensuite, il y a cette croyance dans le besoin de « contre-récits », qui ont échoué pour plusieurs raisons. Ils sont un message général négatif qui ne cible personne en particulier, quand l’« EI », lui, personnalise ses messages. Des messages intimes, qui poussent à l’engagement : différentes histoires de vie, de frustrations, qui finissent par épouser une histoire du monde cohérente, aussi fausse et terrible qu’elle puisse nous apparaître. Enfin, il y a ces appels à promouvoir un « islam modéré », aussi séduisants aux yeux de jeunes assoiffés d’aventure, de gloire, d’idéaux et d’importance que la promesse éternelle de centres commerciaux…

HD. En quoi votre méthode est-elle différente des autres enquêtes ?

S. A. Mon équipe de recherche est constituée de personnes venant de différents domaines : anthropologie, psychologie, science politique, littérature, philosophie. Certaines sont d’anciens militaires ou responsables politiques. Nous allons sur les zones de conflit, là où le fossé disparaît entre ce que les individus disent qu’ils vont faire et ce qu’ils font réellement, pour mener des entretiens en utilisant des techniques comme la neuro-imagerie, afin de cerner des schémas de pensée et de comportement qui pourront plus tard être testés, confirmés ou infirmés par d’autres.

HD. Vous affirmez qu’il est possible de prédire scientifiquement qui a la volonté de se battre…

S. A. Oui, deux facteurs principaux émergent : la fusion totale avec le groupe et la volonté de se sacrifier pour chaque membre, et la dévotion à des valeurs sacrées non négociables, quelles que soient les potentielles récompenses ou conséquences.

HD. Que faire, sinon la guerre ?

S. A. Oublier les « contre-récits » et se concentrer sur les « contre-engagements » avec la jeunesse. Plus de 80 % de ceux qui rejoignent l’« EI » et al-Qaida le font via des amis et en groupe, presque jamais individuellement. Mais, bien que la plupart des radicalisés le soient devenus via leurs amis, la plupart des amis de radicalisés ne se radicalisent pas. Au lieu de se contenter d’isoler ces réseaux d’amis et ces communautés de soutien, nous devons aider les jeunes sur la voie d’un engagement personnel via le développement d’une expression concurrente d’idéalisme, portée sur le terrain par de jeunes militants bien formés, afin de trouver des modalités concrètes d’actions pour la paix.

 

 

« L’État islamique est une révolution », de Scott Atran. Éditions Les Liens qui libèrent, 2016, 155 pages, 14 euros.
Réduire l’« État islamique » à une « simple » forme de terrorisme, à un nihilisme ultra-violent et à un projet passéiste, c’est, veut montrer Scott Atran, l’exclure de notre modernité, se tromper fondamentalement en privilégiant le prisme des problématiques de nos propres sociétés et finalement se priver des moyens de le combattre. L’auteur, qui base son analyse en particulier sur des enquêtes de terrain menées dans les zones de conflit – des notes de recherche lors d’une bataille dans le nord de l’Irak sont également publiées – et en Europe, appelle les acteurs de la communauté internationale – des extraits de son allocution au Conseil de sécurité des Nations unies closent l’ouvrage – à accepter de prendre en compte la réalité révolutionnaire de l’« EI », sous tous ses aspects. Saisir ce qui rend l’« EI » si attirant est la clé de la compréhension du danger qu’il constitue et, partant, de la perspective de sa disparition.

 

 

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Published by Bernard Gensane - dans Politique
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commentaires

Carmele 01/06/2016 15:16

Analyse synthétique et solide, et qui annonce des temps difficiles.
Nos politique le liront-ils? Je ne le pense pas car ce sont des gens de peu de réflexion.

AF30 28/05/2016 08:01

Ceci étant dit il m'est difficile de croire qu'il soit impossible de venir à bout de cet état (?) quand on voit la liste des pays prétendument coalisés contre lui. L'Allemagne de 40 c'était il me semble autre chose. Maintenant le terrorisme c'est un autre problème et bien évidemment les réponses sont autres.