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21 juillet 2016 4 21 /07 /juillet /2016 05:50

 

Oradour-sur-Glane (source:francetvinfo.fr)

Oradour-sur-Glane (source:francetvinfo.fr)

Le crime impuni du massacre d’Oradour

Procès d’Oradour-sur-Glane au tribunal militaire de Bordeaux, le 17 janvier 1953. Photo : Rue des archives/AGIP

Procès d’Oradour-sur-Glane au tribunal militaire de Bordeaux, le 17 janvier 1953. Photo : Rue des archives/AGIP

1953 Le massacre de la population du village martyr de Haute-Vienne, le 10 juin 1944, sera suivi d’un procès indigne. L’instrumentalisation du drame des «malgré nous» exonèreles tueurs de toute responsabilité.
 

«Écrit en lettres de feu et de sang, le nom d’Oradour, ville assassinée, est entré, il y a huit ans passés, dans l’Histoire. Par là même, le procès qui va s’ouvrir, celui des assassins d’Oradour, prendra à son tour une portée, une résonance historique. » Le 12 janvier 1953, l’envoyée spéciale de l’Humanité, l’ancienne résistante Marie-Louise Baron, veut encore espérer que les vingt-deux accusés, membres du 1er bataillon du régiment Der Führer appartenant à la division SS Das Reich, qui comparaissent devant le tribunal militaire de Bordeaux, recevront un juste châtiment pour leur implication dans le massacre de 646 personnes.
 
Au début de l’après-midi du 10 juin 1944, toutes les femmes et les enfants furent enfermés et brûlés vifs dans l’église, les hommes et les jeunes gens mitraillés dans les granges. Il y a bien quelques indices laissant présager que le verdict ne s’inscrira pas dans la lignée du procès de Nuremberg, ne fût-ce que l’absence de la plupart des officiers qui ont planifié et commandé l’opération. Le commandant du bataillon, Adolf Diekmann, a été tué peu après en Normandie. Quant au chef de la division, le général SS Lammerding, il vit en toute tranquillité chez lui à Düsseldorf, en zone d’occupation britannique. Les autorités françaises n’ont pas réclamé son extradition. 

Au fil des jours, les accusés racontent les mêmes atrocités

L’Humanité ne tarde pas à dénoncer l’entreprise de torpillage d’un procès embarrassant pour le gouvernement. Parmi les SS incriminés, treize ne sont pas allemands mais français, originaires d’Alsace. Le procès de Bordeaux donne lieu à une polémique enflammée, agitée par la droite alsacienne, visant à disculper les SS français des crimes effroyables commis à Oradour au motif que douze sur les treize Alsaciens avaient été enrôlés d’office. L’Alsace et la Moselle ayant été annexées par les nazis, le régime hitlérien a mobilisé à partir de 1942 quelque 100 000 Alsaciens et 30 000 Mosellans, versés dans la Wehrmacht, la Luftwaffe ou les Waffen SS. Mais le drame des « malgré nous » peut-il excuser la participation à un tel massacre ? « Il s’agit de juger des criminels de guerre, leur origine n’a rien à voir dans l’affaire, écrit Marie-Louise Baron. Ce sont les massacreurs d’Oradour, les tueurs, les incendiaires, les brutes ignobles qui transportèrent des bottes de paille sur les corps d’enfants encore vivants et y mirent le feu, froidement, en exécution des ordres reçus que l’on accuse aujourd’hui et que l’on condamnera. Espérons-le. »
 
Les avocats des SS français réclament la disjonction des poursuites selon la nationalité car, argumentent-ils, faire comparaître des Alsaciens incorporés de force aux côtés d’Allemands signifierait la reconnaissance implicite de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par Hitler. Une thèse inacceptable aux yeux de Marie-Louise Baron. 
 
Dans son premier compte rendu d’audience, l’envoyée spéciale de l’Humanitéévoque le jeune Roger Godefrin, venu s’asseoir à ses côtés. Il avait 8 ans lors du massacre. Il est le seul enfant ayant échappé aux tueurs, « parce que réfugié lorrain, il savait, lui, ce que voulaient dire sur l’uniforme vert les deux initiales ignobles : SS ». Puis c’est l’interrogatoire d’identité. Le Français Giedenger a exécuté vingt-cinq personnes. Son compatriote Daul a fait partie d’un peloton qui a abattu trente hommes. Lohner alimentait les bûchers. Graff a reconnu avoir achevé une femme et une jeune fille… Au fil des jours, les accusés racontent les mêmes atrocités. L’un d’eux, Louis Hoelinger, « est fidèle à son étiquette de Waffen SS, note Marie-Louise Baron. Engagé après la débâcle allemande dans les troupes du corps expéditionnaire français en Indochine, il est allé continuer pour le compte des colonialistes français son activité de technicien nazi ».
 
Après de longues journées de procédures, l’intensité dramatique atteint son paroxysme lorsque des témoins de la défense viennent soutenir les accusés. « Cela dépasse tout. Cherchant un qualificatif capable d’exprimer ce que je ressens, je n’en trouve pas. Je ne sais qu’une chose, c’est que c’est intolérable. Physiquement intolérable. » Marie-Louise Baron décrit « tout le désespoir du monde sur le banc assigné à tout ce qui reste d’Oradour assassiné » et un M. Winter, industriel à Mulhouse, déclarant sans sourciller, le bras tendu vers les SS alsaciens : « Je les considère comme des martyrs. »
 
Le plus terrible massacre de population que connut la France sous l’occupation nazie resta scandaleusement impuni. Deux condamnations à mort furent prononcées contre l’Allemand Lenz et le Français Boos, engagés volontaires SS, et des peines de cinq à douze ans de prison pour les autres. Mais, en réalité, aucune de ces peines ne fut exécutée. Le 17 février, les SS d’Alsace étaient amnistiés par le Parlement. Ils furent libérés peu après et l’indulgence fut étendue aux tueurs allemands, de sorte qu’en 1958, plus personne parmi les assassins d’Oradour n’était sous les verrous.
 
Jean-Paul Piérot
 

L'HUMANITE le 8 JUILLET 2016

Dans l’Humanité du 26 janvier 1953 par Marie-Louise Baron :

« Au terme de la deuxième semaine de ces débats, je croyais tout savoir d’Oradour ;je croyais avoir mesuré quelle somme d’horreurs et de souffrances représentent ces trois syllabes. Et puis hier, pendant qu’une maman disait ce que fut pour elle l’après-midi du 10 juin 1944, j’ai compris que ce que j’avais pu imaginer jusqu’ici était dérisoirement hors de mesure avec l’immensité du drame. Mme Demery est une femme petite et simple, toute vêtue de noir, qui se raidit devant le micro, essaie de ravaler ses sanglots puis réussit à murmurer comme une excuse : ‘‘Pardonnez-moi, Monsieur le président, j’en ai perdu 13 de ma famille.’’ Je regarde cette femme en deuil. Je pense à la double rangée de petits marchant vers l’église. Les siens avaient 4 et 6 ans. Ils étaient encore à la ‘‘petite école’’, nous dit-elle. Je les imagine avec deux cents autres en train de trottiner. »

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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