Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 août 2016 6 27 /08 /août /2016 05:31
 
 
En mars 2015, j'ai publié un article où je tentais d'expliquer que le voile islamique (et au-delà) à l'université était une démarche politique et non religieuse. On comprendra que je me sente proche de la démonstration de la philosophe Catherine Kintzler publiée tout récemment dans Marianne. Catherine Kintzler est l'autrice de Penser la laïcité (Minerve).
 
 
 
 

 

Laïcité et liberté d'affichage

Pas plus que le port du voile ou d'une soutane dans la rue, le port du "burkini" ne soulève une question de laïcité. En effet, le principe réclamant l'abstention d'affichage religieux s'applique aux espaces qui participent de l'autorité publique, comme les tribunaux, les écoles publiques, etc. En revanche dans les espaces ordinaires accessibles au public (rue, transports, plages publiques, etc.), l'expression des opinions est libre dans le cadre du droit commun - par exemple, on a le droit d'y faire l'éloge de la servitude, de s'y déclarer anti-républicain. La réciproque est valide : on a le droit, aussi, et dans ce cadre, de dire tout le mal qu'on pense de telle ou telle opinion, de désapprouver publiquement tel ou tel affichage.

Un seuil d'acceptabilité de plus en plus sensible

Pour être une fausse question laïque, l'affichage du "burkini" n'en est pas pour autant anodin : il révèle un seuil d'acceptabilité de plus en plus sensible au sein de la cité. La réprobation se manifeste aujourd'hui avec une telle réactivité que cela touche parfois la notion d'ordre public comme l'avancent les arrêtés municipaux d'interdiction. Avec la saison balnéaire, le "burkini" passera, mais il vaut comme révélateur et déclencheur : l'opinion supporte de moins en moins les déclarations d'appartenance close, le marquage communautaire des corps et des "territoires", le contrôle des mœurs, les entreprises d'uniformisation qui se réclament d'une religion mais qui en réalité impliquent une politique.

Voir là une "intolérance", c'est mettre les choses à l'envers, c'est oublier (c'est-à-dire abandonner) toutes les musulmanes qui entendent échapper à ces stigmatisations infamantes et qui, en refusant le port du voile (ou du "burkini" lorsqu'elles vont à la plage), refusent une vision totalitaire du monde ; c'est les livrer sans un soupir de commisération à un amalgame funeste qui les étouffe.

Un jalon aggravé par les circonstances

La nouveauté est que l'opinion n'attend plus que des lanceurs d'alerte s'émeuvent, ni que le phénomène prenne une certaine extension : son degré d'inertie se réduit, elle est en alerte et le fait savoir sans délai. Pourquoi plus particulièrement en cette occasion ?

Le port du "burkini" est de fraîche date et s'inscrit parmi les jalons que plante une version politique ultra-réactionnaire et totalitaire de l'islam. La concomitance avec les attentats tragiques récents l'a particulièrement mis en lumière et immédiatement situé - notamment juste après le massacre du 14 juillet à Nice - comme une provocation politique. Comme l'a remarqué le , on est bien au-delà de la religiosité.

 

Toutes les femmes sont concernées

Ce qui compte ici n'est pas un événement isolé qui ne serait qu'anecdotique, mais la série dans sa cohérence. Une fois de plus, et dans un contexte qui l'aggrave, s'avance une tentative de banalisation du totalitarisme islamiste qui entend l'introduire comme une forme de "moralité" parmi d'autres. Une fois de plus s'affirme un contrôle absolu et véritablement obscène du corps des femmes. Au-delà de celles qui y consentent ou qui s'y plient malgré elles, cette assignation atteint toutes les autres. Partout où de tels accoutrements sont affichés toutes les femmes sont concernées, et d'abord celles de culture ou de confession musulmane qui le réprouvent, toutes celles qui ne portent pas le voile.

Le devoir de réprobation

Le motif d'ordre public peut parfois être avancé, mais y recourir n'a qu'un effet ponctuel ; en isolant un fait de la série qui le rend signifiant, ce recours en masque le moment politique. Plus généralement, la question n'est ni réglementaire ni législative*, elle demande une ampleur qui implique chacun dans la formation et l'expression de l'opinion. Il convient d'accompagner le cri réprobateur qui s'élève au vu de ces affichages totalitaires et ségrégationnistes ; il faut le faire sans enfreindre les lois, en recourant aux armes conceptuelles, seules propres à éviter l'écueil passionnel et la violence. Dans cette tâche critique, tous ceux qui, de culture ou de confession musulmane, s'opposent à ces visées, les désapprouvent, les craignent, ne sont pas seulement bienvenus : ils sont indispensables car ils savent mieux que d'autres de quoi il retourne. La division n'est pas religieuse ici : elle est politique, elle engage la conception et le fonctionnement de la cité.

*La loi ne peut être que générale : il faudrait alors interdire tout habillement sur une plage... Elle ne peut pas non plus contredire les libertés fondamentales dans leur co-exercice par l'ensemble des personnes. L'exemple de l'interdiction du masque intégral (loi du 11octobre  2010) vaut ici comme contre-exemple : elle vise toute tenue destinée à dissimuler le visage, et elle assure la liberté générale en assurant la sécurité publique.

Partager cet article

Repost 0
Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
commenter cet article

commentaires

chb 01/09/2016 23:58

Le problème de cet accoutrement hyper textile hyper minoritaire en révèle et en cache bien d'autres plus importants ; le buzz, l'instrumentalisation de part et d'autre, la détestation réciproque annonciatrice de pogromes voire d'autres attentats...
Selon Paul C Roberts, la gauche US a hésité à dénoncer les magouilles gouvernementales autour du 11 septembre pour ne pas voler leur vengeance aux opprimés.
Du coup, l'islamophobie et Daesh sont au top, chacun de leur côté, et la politique régresse.
Comme l'écrit (le pro-palestinien) B.Guigue, "On devrait se demander si le TAFTA est bon pour l’environnement, si la Loi-Travail est favorable à l’emploi et si l’OTAN est utile à la paix, mais rien n’y fait. On doit subir du matin au soir des querelles vestimentaires".
Moi, je remarque que la charmante pin up ci-dessus se ferait probablement lapider à Raqqa. Amalgame ?

Gensane 02/09/2016 07:14

Dans son blog (http://uranopole.over-blog.com), Pierre Verhas propose une analyse très intéressante du document qui a fait le tour du monde et qui représente la première femme interpellée par la police sur une plage.

Lyonnais 27/08/2016 23:17

Je viens de trouver cette page Facebook :

https://www.facebook.com/Athes411/?fref=nf

Problème: ces athées sont-ils vraiment algériens ?
Certains messages semblent le prover, mais pourquoi aucuns ne sont-ils écrits en arabe ?

chb 02/09/2016 08:21

Uranopole décrit bien le remplacement du panarabisme par le wahhabisme, qui lui est compatible avec l'impérialisme occidental.
« La défaite de 1967 renforce l’influence saoudienne. Par des moyens de propagande, avec l’aide des Frères musulmans égyptiens et celle de la Ligue islamique mondiale, le salafisme se répand dans tout le Moyen Orient et même au-delà, au sein des communautés arabes émigrées en Europe. C’est ainsi que Riyad finance des centaines d’imams qui vont répandre la « bonne parole » dans les mosquées européennes. »
Mais il erre en supposant qu'en premier lieu l'EI « frappe en Occident », alors que cette cible est anecdotique, statistiquement. Le Bataclan ou Nice, c'est tous les jours au Proche Orient ! Israël et les USA sont largement épargnés (ce qu'explique l'origine des finances de Daesh) pendant que les chiites, les alaouites, les musulmans occidentalisés sont pourchassés.
Aussi le jihadisme islamiste est-il encore un pion, favorable en fait aux objectifs de la coalition qui dit le combattre. Le combat « laïque » contre le burkini de Valls & Sarko (qui par ailleurs idolâtrent le Qatar) utilise lui aussi un bouc émissaire, une marionnette excitant les masses à un conflit de civilisation qui engraisse le « système militaro financier » et excuse les reculs sociaux.

AF30 27/08/2016 13:11

D'abord ce qu'il y a d'insupportable c' est que malgre nous nous sommes entraînés dans un débat auquel nous aimerions ne pas participer puisqu'il s'agit d'un sujet dont on peut se sentir nullement concerné. Encore un de ceux qui engloutissent tous les autres. Ensuite il est à noter qu'il s'agit essentiellement de munipalités de droite dont on peut gentiment supposer que leur argument laïque est un cache sexe ( ouais, d'accord l'expression n'est pas très heureuse relativement au sujet ). Enfin nous sommes pris en sandwich dans un débat binaire où étant opposé à l'un on se trouve renvoyé au voisinage de l'autre. Les représentants de l'Etat devraient déjà revenir aus pratiques antérieures de parfaite neutralité vis à vis de toutes les religions et s'abstenir de participer officiellement à toute manifestation religieuses, canonisation et autres. Chacun sait que la première des batailles est celle des idées et là il faut bien reconnaitre que celle ci est inexistante ou au mieux dévoyée. Oui évidemment c'est toujours difficilement supportable de croiser un couple dans le conjoint est habillé à la mode occidentale short, T-shirt et tongs à l'aise pour la température ambiante et sa compagne enfermée dans un vêtement qui est incontestablement la manifestation d'une subordination violente. Dernier point : l'analyse de cette actualité par Shlomo Sand est intéressante : https://blogs.mediapart.fr/julien-lacassagne/blog/250816/la-laicite-ultime-refuge-du-raciste-par-shlomo-sand

pschitt 27/08/2016 07:42

Vous avez pété un fusible Bernard ?

Gensane 27/08/2016 09:00

Non. Lire, par exemple ceci, écrit par une Marocaine :
http://www.communcommune.com/2016/08/non-monsieur-plenel-le-burkini-n-est-pas-un-vetement-comme-un-autre-par-fatiha-daoudi.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail