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25 août 2016 4 25 /08 /août /2016 05:24

Quand on est effaré par les mesures politiques réactionnaires prises par les Solfériniens, on se dit, charitablement : mais qu'est-ce qu'il leur prend, quelle mouche les a donc piqués pour qu'ils fassent la politique de la droite ? Naturellement, on a tort. Toutes ces trahisons viennent de très loin.

 

À l'occasion du décès de Jérôme Monod, très proche conseiller de Chirac, éminence grise du RPR, représentant de la droite la plus intransigeante qui soit, je suis allé faire un long tour sur internet pour me remémorer les hauts faits de la carrière de ce brillant commis du capitalisme. Et là, je ne dirai pas "ô surprise", mais tout de même, je suis tombé sur un article de 2004 de Paul Lagneau-Imonet pour CAIRN qui explique la connivence, plus encore, la collaboration active, de tous les braves gens qui figurent dans le titre de cette note de blog.

 

 

Jérôme Monod était aux fourneaux et Jacques Chirac suivait l’affaire de près. La création en avril dernier par l’UMP de la Fondation pour l’innovation politique n’est ni simplement anecdotique ni, encore qu’elle peut l’être, une simple passerelle pour faire transiter l’argent des entreprises vers la principale formation de la droite. Elle répond à des objectifs politiques et idéologiques précis.

 

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« Nous y avons travaillé pendant deux ans, et elle est née le 14 avril 2004. Son statut est celui d’une fondation reconnue d’utilité publique. Sa création nous a paru indispensable, car il n’y a pas en France suffisamment de lieux de pensée libre pour renouveler la pensée politique et la mettre à la hauteur des enjeux du présent et de l’avenir [1]{C}[1] J. Monod, « Éditorial », http://www.­fondapol.­org ». C’est ainsi que Jérôme Monod, conseiller politique de Jacques Chirac, présente la Fondation pour l’innovation politique (FONDAPOL).

 

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La FONDAPOL, présentée par ses promoteurs comme une contribution au réarmement intellectuel de la droite, relève moins d’une offensive idéologique partidaire, que d’une innovation à la fois institutionnelle et intellectuelle. Il s’agit d’une part de promouvoir le modèle du think tank, tel qu’il existe aux États-Unis et en Angleterre. D’autre part, la création de la FONDAPOL participe à la constitution d’un espace commun au Parti socialiste (PS) et l’Union pour un mouvement populaire (UMP) ; à l’intérieur de cet espace circulent des idées, des individus, des services. Ces mouvements fournissent l’assise d’une idéologie sociale-libérale dans laquelle peuvent se reconnaître – avec les nuances qui permettent le jeu de la différenciation politique droite/gauche – les deux principaux partis de gouvernement en France.

 

La Fondation pour l’innovation politique : boîte à idée de l’UMP

 

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Article 1 des statuts de l’institution : « L’établissement dit “Fondation pour l’innovation politique” a pour objectif de contribuer à la rénovation de la pensée politique. La Fondation se rattache aux idées politiques de droite et du centre. La Fondation exerce ses activités au service des citoyens, en toute indépendance et avec une pleine ouverture. Elle ne reçoit d’instruction, recommandation ou orientation de quiconque. Elle est un lieu de rencontre mettant en relation des publics différents : société civile, élus, partenaires sociaux, monde de l’entreprise, de la recherche, de la culture, de l’administration. Elle étudie les enjeux auxquels devra faire face la société française et les transformations du rôle de la France en Europe et dans le monde. Elle engage les débats d’avenir. Elle alimente le débat intellectuel, elle assure la circulation et la confrontation des idées dans un esprit de liberté et de respect de l’opinion d’autrui. Elle contribue à faire connaître de nouveaux talents ».

 

 

 

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Pour mener à bien cette mission que le premier ministre a reconnue « d’utilité publique », la Fondation dispose d’une dotation initiale de 750 000 euros, d’un budget de fonctionnement de deux millions d’euros, ainsi que de superbes et spacieux locaux, au 53 quai d’Orsay [2]{C}[2] Selon Le Canard enchaîné du 2 juin 2004, le loyer des.... Si l’UMP a réglé un chèque de 800 000 euros pour porter sur les fonds baptismaux sa fondation, « [les] 2 millions d’euros de budget proviennent pour l’instant des caisses de l’État (sur la ligne « droits de l’homme et citoyenneté ») ». De son côté, la FONDAPOL a démarché l’ensemble des sociétés du CAC 40, car comme Jérôme Monod l’a répété, « pour assurer notre indépendance, il faut des financements de tous horizons ». Une dizaine de ces entreprises ont déjà répondu à l’appel. Au moment même où Alain Juppé était condamné pour prise illégale d’intérêt (c’est-à-dire l’utilisation des fonds publics à des fins d’intérêts privés), le parti qu’il dirige se dote d’une fondation qui pourra recevoir des dons d’entreprises privées, comme le permet la loi sur le mécénat adoptée en juillet 2003.

 

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Pour les promoteurs de la Fondation, le financement indirect de l’UMP par celle-là ou une quelconque influence patronale sur ses travaux et ses orientations sont impensables, puisqu’elle « exerce ses activités au service des citoyens, en toute indépendance et avec une pleine ouverture » comme le stipule l’article premier de ses statuts. C’est Gerhard Cromme, le président du Comité d’éthique de la FONDAPOL, qui veillera au respect de cette « indépendance ». Le président en activité de l’European Round Table of Industrialists, l’une des structures de lobbying patronal parmi les plus influentes au sein des institutions européennes, est certainement la personne appropriée pour cette tâche [3]{C}[3] Observatoire de l’Europe industrielle [B. Balanyá,....

 

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Conseiller politique de Jacques Chirac et ancien président de la Lyonnaise des Eaux, qui des décennies durant a « arrosé » le personnel et les appareils politiques pour s’assurer de juteux contrats de gestion des eaux, le président de la FONDAPOL est formel : « je tracerai une ligne blanche entre mes différentes fonctions ». « [La Fondation] n’a et n’aura pas d’attaches partisanes dans aucun parti […]. Aucun élu politique ne sera présent au conseil de surveillance [4]{C}[4] Propos de Jérôme Monod repris par N. Barotte, « Droite.... ». Son secrétaire général, Franck Debié, précédemment directeur des études de l’UMP, est lui aussi catégorique : « les subventions d’entreprises ou de partis ne correspondront en aucun cas à des commandes d’études programmatiques. Nous ne sommes pas un cabinet de lobbying ». Valérie Pécresse, députée des Yvelines, secrétaire générale adjointe de l’UMP chargée des études et membre de « l’Association de préfiguration de la Fondation », affirme sans ciller que « l’UMP en tant que telle n’est pas partie prenante de la fondation ». Quant à Jean de Boishue « vieux gaullo-chiraquien inébranlable [5]{C}[5] Propos de Jean de Boishue repris par E. Lemieux, «... », membre du directoire de la Fondation, il résume ainsi le positionnement de la Fondation : « Elle n’a rien à voir avec l’UMP, même si elle se réclame naturellement de la droite. Mais comme l’a bien dit Lénine, “le parti n’est pas un lieu de débats” […]. La vocation de la Fondation sera de produire des idées, de les exprimer et par ailleurs, en tant que prestataire, d’effectuer des études et des expertises économiques ou sociétales [6]{C}[6] Propos de Jean de Boishue repris par E. Lemieux, «... ».

 

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La Fondation pour l’innovation politique est bien une structure conçue, financée et animée par des cadres de l’UMP qui, outre son rôle de « boîte à idées », pose à nouveau la question des modalités de lobbying par des intérêts privés ainsi que celle du financement indirect des partis politiques par des entreprises publiques et privées. Les sociétés qui ont accepté de participer à son financement ne s’y sont d’ailleurs pas trompées. Michel Sapin, trésorier du Parti socialiste explique ainsi que « certaines d’entre elles nous ont alors contacté pour savoir si elles pouvaient également contribuer à la Fondation Jean Jaurès de façon à ne pas donner l’impression qu’elles ne s’engagent que dans une seule direction ». Si la FONDAPOL est bien une émanation directe de l’UMP, elle n’est pas qu’un réceptacle à subventions privées ou une structure de lobbying. Elle dessine aussi un espace intellectuel hybride où se rencontrent les cadres du parti et des intellectuels tentés de côtoyer le personnel politique aux affaires.

 

• « C’est le moment où il faut oser dire des choses dérangeantes »

 

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« Moderniser et revivifier le débat politique national, c’est toute l’ambition de la Fondation pour l’innovation politique [7]{C}[7] A. Lancelot, « La République a besoin de savants »,... ». Comment ? Il s’agit de « faire profiter le politique d’une réflexion scientifique et philosophique très vivante. En faisant appel à ses talents pour éclairer les grands défis du présent et de l’avenir et en faisant en sorte qu’elle soit mieux prise en compte par les décideurs et les citoyens. Trop d’excellents travaux ne sont connus aujourd’hui que des seuls spécialistes, trop de chercheurs prometteurs sont privés d’accès à la sphère décisionnelle, trop de recherches nécessaires ne voient pas le jour faute d’une demande sociale explicite et d’un minimum d’incitations ».

 

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La FONDAPOL a donc fait appel à quelques jeunes pousses et à un aréopage d’intellectuels consacrés. Dans la première catégorie, il y a Pierre-François Mourier, un ancien de la rédaction d’Esprit, qui avait choisi de quitter la revue en 2001 pour prendre le poste de directeur des études du RPR. Ce passage offrait au RPR un accès facilité aux milieux proches de cette revue qui, depuis vingt ans, accompagne la restauration libérale, en soutenant notamment le recentrage de la CFDT, sans pour autant se départir d’un fond chrétien de gauche, qui a pu récemment se traduire par une défense presque systématique de « l’ordre symbolique de la société [8]{C}[8] Sur l’orientation de la CFDT, voir J. -C. Aparicio,... ». Ce type de recrutement montre comment le parti de Jacques Chirac tente ainsi une percée en direction d’individus à la fois suffisamment proches pour qu’il soit envisageable de les rencontrer, mais dont les positions ne recoupent pas nécessairement celles de la droite française, ce qui permet au RPR d’étendre sa surface socio-intellectuelle.

 

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À l’occasion, ces rapprochements peuvent aussi servir la politique gouvernementale. La tribune que Pierre-François Mourier a cosignée le 3 mars 2004 dans Le Monde avec Renaud Donnedieu de Vabres illustre ce travail de légitimation de l’action menée par un gouvernement particulièrement réactionnaire : « il nous semble que, depuis deux ans, c’est la seconde option que le gouvernement a choisie [« s’efforcer de renouveler le contrat national dans tous les domaines, fût-ce parfois au prix d’une impopularité sans doute passagère »] : elle consiste, comme on dit dans l’enseignement, à « rétablir les fondamentaux ». Notre système de retraites par répartition, socle de la solidarité nationale, risquait le collapsus, il est désormais préservé. L’insécurité menaçait profondément la nature même de notre lien social : beaucoup de choses ont été faites – qui le nie ? – sur la voie publique, dans les écoles, sur nos routes aussi, avec de vrais résultats. La politique de la ville ronronnait depuis des années, s’obstinant à traiter seulement les lieux et abandonnant les gens : aujourd’hui, une révolution s’amorce dans la conception de cette politique, puisqu’il s’agit aussi de reconnaître les mérites de chacun, de rétablir la confiance que les gens ont en eux [9]{C}[9] R. Donnedieu de Vabres, P -F. Mourier, « Vive l’intelligence... ».

 

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Parmi les intellectuels consacrés par des années passées à côtoyer et débattre avec le personnel politique dirigeant, de gauche comme de droite, mais aussi avec certaines fractions patronales, la Fondation pour l’innovation politique a d’ores et déjà pu compter sur Marcel Gauchet et Monique Canto-Sperber. Le premier est directeur de recherche à l’École des hautes études en sciences sociales. Ses travaux portent sur la religion et la démocratie. Marcel Gauchet est aussi rédacteur en chef du Débat, autre foyer intellectuel qui a activement contribué, en France, à la révolution conservatrice et libérale des années 1980. Toujours aimé au PS, aujourd’hui convoité par l’UMP et adulé plus que jamais par Le Point, Marcel Gauchet dit de ses relations avec le personnel politique : « idéalement, j’écris pour que les hommes politiques s’approprient l’analyse que je fais et en tirent les conclusions qui leur paraissent s’imposer pragmatiquement et stratégiquement [10]{C}[10] Propos de M. Gauchet à P. -H. Tavoillot, « Marcel Gauchet... ». Il semblerait que le simple fait que l’on veuille bien écouter ses propos pour se les approprier lui suffit pour faire un bout de chemin avec la FONDAPOL. Mais Marcel Gauchet n’est pas braqué. Un peu comme ces sociétés qui, prêtes à financer la Fondation, s’empressaient de contacter le PS pour lui proposer des dons similaires, l’intellectuel prévient : « si les socialistes font demain la même chose, j’y participerai tout aussi bien ».

 

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Le cas de Monique Canto-Sperber est un peu différent. Cette directrice de recherche du CNRS connue pour ses travaux de philosophie morale se dit « déçue par la réception de l’apport intellectuel qu’[elle a] voulu apporter à la gauche [11]{C}[11] Propos de Monique Canto-Sperber repris par N. Weill,... ». Elle faisait sans doute référence à ses productions académiques, telle que son ouvrage récent Le socialisme libéral : une anthologie Europe–États-Unis[12]{C}[12] M. Canto-Sperber et N. Urbinati, Le socialisme libéral..., ainsi qu’à sa note, publiée en 2003 pour l’association « En temps réel » sous le titre : « Pourquoi le libéralisme n’est pas le laissez-faire ». Malgré ses contributions, « la deuxième gauche est définitivement enterrée, la première l’a emporté [au sein du Parti socialiste] », a expliqué Monique Canto-Sperber lors du colloque inaugural de la Fondation pour l’innovation politique auquel elle participait, le 31 janvier 2004. Le PS a dû apprécier. Surtout Dominique Strauss-Kahn qui, séduit par le travail qu’elle effectue pour convaincre que le libéralisme est l’avenir du socialisme, l’a fait membre du comité scientifique de son club de réflexion « à gauche, EN EUROPE ». D’ailleurs, à peine un mois après sa prestation à la Fondation, elle prenait l’eurostar et participait à un « séminaire sur l’avenir de la social-démocratie européenne » organisé par le think tank blairiste Policy Network, « à gauche, EN EUROPE » et la Friedrich Ebert Stiftung, l’importante fondation du SPD allemand.

 

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Dans un droit de réponse adressé à Libération, Monique Canto-Sperber justifie ainsi ses allers-retours. « Le pluralisme des idées est, à mes yeux, la première condition de la liberté. Tout défenseur du pluralisme, politique et intellectuel, doit saluer l’existence de lieux de débats, à droite comme à gauche. J’ai participé au colloque de la Fondation pour l’innovation politique en raison de mon intérêt pour les sujets traités et de la qualité de l’organisation intellectuelle. Je le ferai de nouveau si je le juge bon et pour les mêmes raisons. À ce jour, je n’ai pas de lien officiel avec la Fondation. Je ne suis pas au nombre de ses conseillers. […] Plus généralement, la valeur d’un travail de réflexion ne peut pas s’apprécier en termes d’affiliation politique, quels que soient par ailleurs les engagements civiques et politiques de son auteur. Le premier devoir pour un philosophe est de réfléchir aux problèmes dont il traite. C’est à cette condition seulement que son travail peut enrichir la vie des idées politiques. Son ambition est de modifier les termes du débat, non de les épouser. Il doit revendiquer en conséquence une totale liberté de réflexion, de débats et de discussions, détachée des jugements et sanctions partisanes [13]{C}[13] M. Canto-Sperber, « Contre l’hémiplégie de la pensée... ».

 

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Ce va-et-vient entre des groupes de réflexion qui se situent dans le giron du PS et la FONDAPOL nouvellement créée par l’UMP ne doit pas étonner outre mesure. Si ces déplacements peuvent s’effectuer en douceur, sans rupture, si certains intellectuels circulent entre la gauche et la droite, voire y cumulent simultanément des positions ou des interventions, c’est qu’il existe un espace de débat unifié par le partage d’un même sens commun libéral et renforcé par des moments de sociabilité tels qu’un colloque, un dîner, un comité de rédaction.

 

• François Ewald, des maos à l’UMP en passant par les assureurs et le Medef

 

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François Ewald n’a pas une position académique aussi prestigieuse que celles de Monique Canto-Sperber ou Marcel Gauchet qui lui permettrait, comme eux, de couvrir ses prises de position publiques du pudique voile de la neutralité axiologique. Il offre aujourd’hui la figure accomplie du bourgeois maoïste reconverti en intellectuel organique de la droite et du patronat français. Sa trajectoire personnelle et ses occupations professionnelles se prêtent parfaitement à la constitution de cet espace social-libéral qui, de gauche à droite, consolide les acquis idéologiques et politiques de la restauration libérale des années 1980.

 

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En 1972, François Ewald est l’un des animateurs maoïstes du Comité Vérité-Justice de Bruay-en-Artois. En 1992, dans les colonnes du premier quotidien économique français, dont il est l’un des chroniqueurs, il s’enflamme pour un événement politique d’un genre différent : « dimanche au Bourget, le grand parti de l’union des droites, l’Union pour un mouvement populaire (UMP), est né, placé sous la présidence d’Alain Juppé. Souhaitons longue vie à la nouvelle UMP : elle marque peut-être le premier acte de la refondation de la démocratie politique en France [14]{C}[14] F. Ewald, « Refondations (suite) : l’UMP, un nouveau... ». Trente ans ont passé et François Ewald s’est fait une spécialité de célébrer les puissants : « JC [Jacques Chirac], le grand risk manager [15]{C}[15] F. Ewald, « JC, le grand risk-manager », Les Échos,... » ; l’essai du ministre-philosophe Luc Ferry Qu’est-ce qu’une vie réussie ?, « le retour de la grande philosophie [16]{C}[16] La citation extraite de la critique rédigée par François... ».

 

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Au sein de la FONDAPOL, François Ewald est président du Conseil scientifique et d’évaluation. Il est, par ailleurs, président de l’École nationale d’assurances, professeur au Conservatoire national des arts et métiers, directeur de la stratégie de la Fédération française des sociétés d’assurances (FFSA), chargé de la publication posthume des textes de Michel Foucault, chroniqueur aux Échos, à Enjeux-Les Échos et sur les ondes de Business FM. Que peut apporter François Ewald à la FONDAPOL ?

 

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D’abord, il y a l’héritage foucaldien qui se décline sous deux aspects : le carnet d’adresses et la publication des œuvres posthumes de Michel Foucault.

 

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Depuis les années passées auprès du philosophe (1975-1984), François Ewald est resté en contact avec certains de ceux et celles qui gravitaient autour de lui, notamment d’anciens maoïstes. C’est ainsi qu’il est en mesure d’organiser des rencontres comme celle qui, en pleine « refondation sociale » du Medef et de la CFDT, avait réuni des intellectuels et Ernest-Antoine Seillière [17]{C}[17] A. Finkielkraut, B. Kriegel, Z. Laïdi, B. Majnoni d’Intignano,.... François Ewald a aussi mobilisé ses réseaux de connaissances pour la Fondation pour l’innovation politique. Cela explique ainsi la présence de Jacques-Alain Miller au colloque inaugural de la Fondation. Le psychanalyste était là « par amitié pour le philosophe François Ewald ». Il faut dire que de son côté François Ewald s’était fait le porte-parole des intérêts d’une partie de la profession psychanalytique, partie en guerre contre un amendement parlementaire qui visait à réglementer les psychothérapies. « Je suis lié à Jérôme Monod et à sa Fondation pour l’innovation politique [UMP]. J’ai essayé de lui faire comprendre les enjeux du débat sur la santé mentale [18]{C}[18] Propos de François Ewald repris par J. Birnbaum, «... » explique François Ewald. Autre recrue pressentie, Bernard Kouchner est un autre ami de François Ewald, depuis l’époque où ils se côtoyaient dans le giron de Michel Foucault, ce qui explique sans doute que Kouchner, par ailleurs membre du conseil scientifique du club strauss-kahnien « à gauche, EN EUROPE », ait accepté de prendre la parole au colloque inaugural de la Fondation. L’ancien ministre ne s’est désisté qu’après un rappel à l’ordre vigoureux du premier secrétaire du Parti socialiste.

 

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François Ewald est aussi le coordinateur de la publication des œuvres posthumes de Michel Foucault. À la mort du philosophe, sa sœur l’avait chargé de cette tâche. Il en a fait un atout pour asseoir sa position dans le milieu intellectuel. Parallèlement, il n’a cessé de mobiliser la référence à Michel Foucault comme une caution intellectuelle de son travail de propagande libérale. L’anniversaire des vingt ans de la mort du philosophe a d’ailleurs été l’occasion d’observer plusieurs tentatives de récupération politique de son œuvre. On trouve ainsi un autre reconverti et participant aux travaux de la FONDAPOL, Alexandre Adler, ex-communiste orthodoxe et aujourd’hui conseiller éditorial au Figaro, pour rendre un hommage croisé à Pierre Mendes-France et Michel Foucault : « Ayant rompu sans acrimonie ni indulgence avec les facilités du marxisme, ayant compris la nouvelle épaisseur d’une politique qui ne s’arrête plus à l’enceinte du Parlement, ayant affirmé la dignité intellectuelle de la Réforme, ayant admiré l’un et l’autre la sombre et pure grandeur du chef de la France libre, les deux hommes assumèrent pendant la révolution de 68 l’attitude paternelle et protectrice qui convenait à leur sensibilité généreuse et dépourvue de tout cynisme. La victoire de Georges Pompidou signa la défaite provisoire de leurs conceptions ambitieuses, le départ et le néant du général De Gaulle. Mais, aujourd’hui, leurs défaites magnifiques ont un parfum de victoire. Celui de cette grande contre-offensive démocratique que la France réclame et qui ne manquera pas d’intervenir dans l’infidèle fidélité à leur conception du monde [19]{C}[19] A. Adler, « Deux prophètes de la contre-offensive démocratique... ». Michel Foucault, au cas où on ne le savait pas, était donc un réformiste gaullien !

 

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Les prises de positions publiques d’Ewald illustrent comment l’usage d’un discours sur la société organisé autour de la notion de « risques » lui permet de servir les intérêts de la FFSA, avant-garde patronale engagée depuis le début des années 1990 dans un travail de sape contre les piliers de la protection sociale française (la retraite par répartition, l’indemnisation du chômage, la sécurité sociale, le code du travail), pour la promotion de l’assurance privée et individuelle. La transformation du CNPF en Medef (1998) a permis aux fédérations professionnelles des banques, des assurances et des services d’opérer un réajustement à leur profit des positions de pouvoir au sein des instances de direction du Medef, au détriment de l’Union des industries minières et métallurgiques (UIMM), traditionnellement très engagée dans la politique conventionnelle entre « partenaires sociaux [20]{C}[20] C’est ainsi que les propositions du patronat sur «... ». À cette occasion, avec Denis Kessler, ancien president de la FFSA, François Ewald a en partie réussi son travail d’imposition de problématique, articulée autour de cette notion passe-partout de « risque » et de son déplacement vers le salariat, pour penser la question sociale [21]{C}[21] D. Kessler, « L’avenir de la protection sociale »,.... Ce dont témoigne avec enthousiasme Thierry Pech, responsable depuis 2001 des relations avec les intellectuels au sein de la CFDT et co-directeur, avec Pierre Rosanvallon, de la collection « La République des Idées » aux éditions du Seuil. « Aujourd’hui, le Medef a une vision de la société et une perception des enjeux, que ce soit pour le contrat social, l’école ou la mondialisation. Kessler et Ewald ont eu le grand mérite de fixer un coin de la toile intellectuelle française. Même si l’on n’est pas d’accord avec eux, ils nourrissent une réflexion obligeant chaque acteur syndical ou politique à leur répondre et prendre ses propres marques. On ne va pas tout de même pas bouder notre plaisir ! [22]{C}[22] E. Lemieux, « Parti politique cherche intellectuels... » La mise en forme intellectuelle du programme politique du Medef, telle que l’ont réalisée Denis Kessler et François Ewald, donne aux projets de l’avant-garde patronale une caisse de résonance intellectuelle qu’elle n’aurait sans doute jamais eu sans ces contributions qui « suscitent le débat » entre intellectuels, en flattant leur goût pour les discours à forte prétention théorique. La FONDAPOL contribue à structurer ces réseaux en leur donnant une plateforme institutionnelle et une visibilité intellectuelle plus grande, tout en les plaçant, de fait, dans l’orbite de l’UMP. Après la FFSA, le Medef, François Ewald vient donc prêter main forte à l’UMP en la faisant bénéficier de son expérience et son savoir-faire d’intellectuel organique.

 

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Quoi qu’en disent ses promoteurs la Fondation pour l’innovation politique (FONDAPOL) est une tentative pour transformer les moyens de financer indirectement l’UMP et la pourvoir en idées politiques. Elle crée un précédent, puisqu’elle assène un premier coup de boutoir contre les réglementations qui interdisaient les financements de partis politiques par des entreprises. Vraisemblablement, les autres partis politiques devraient s’engouffrer dans la brèche ainsi ouverte. En ce qui concerne la participation d’intellectuels aux travaux de la FONDAPOL, elle s’inscrit dans un travail de légitimation de l’agenda politique de la droite, certes, mais elle montre aussi l’existence de passerelles entre des partis politiques ou des groupes de réflexion qui partagent le même sens commun libéral, tout en étant en concurrence pour la conquête du pouvoir. Que certains des intellectuels associés aux activités de la FONDAPOL aient pu être, ou soient encore, en contact avec le PS n’est que la confirmation de la perméabilité idéologique qui caractérise ce parti depuis plus de vingt ans.

 

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Lors du colloque inaugural de la Fondation, Esperanza Aguirre Gil de Biedma concluait son intervention sur le thème « Pourquoi les idées libérales inspirent-elles rarement les réformes en Europe ? » par les remarques suivantes : « Les idées libérales ont vaincu sur le plan théorique et sur le plan empirique. Elles n’ont pas encore vaincu sur le plan politique. Parce que la classe intellectuelle ne sortira pas facilement de son a priori antilibéral, il revient aux hommes politiques, aux journalistes, à ceux qu’Hayek appelle les « second hand dealers of ideas », de présenter eux-mêmes les enseignements des penseurs libéraux au grand public, d’expliciter les bases théoriques de leurs postulats d’action, de faire la pédagogie des idées libérales qui sous-tendent les réformes et leur donnent une cohérence [23]{C}[23] E. Aguirre Gil de Biedma, « Pourquoi les idées libérales... ». Qu’Esperanza Aguirre Gil de Biedma se rassure. Il y a toujours des intellectuels qui répondent présent pour « livrer une commande d’illusions, d’arguments ou de justifications. Bouffons, complices : métiers de l’esprit. De temps en temps, ils priaient qu’on fût patient : le monde allait prochainement être sauvé [24]{C}[24] P. Nizan, Aden Arabie, La Découverte, 2002, p. 60. ». •

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes

 

[*]

Sociologue.

[1]

J. Monod, « Éditorial », http://www.­fondapol.­org.

[2]

Selon Le Canard enchaîné du 2 juin 2004, le loyer des 580 m2 de locaux s’élève à 232 000 euros par an.

[3]

Observatoire de l’Europe industrielle [B. Balanyá, A. Doherty, O. Hoedeman, A. Ma’anit et E. Wesselius], Europe inc. Liaisons dangereuses entre institutions et milieux d’affaires européens, Agone, Marseille, 2000.

[4]

Propos de Jérôme Monod repris par N. Barotte, « Droite. Elle tenait samedi son premier colloque ; l’UMP veut faire de sa fondation un laboratoire d’idées politiques », Le Figaro, 2 février 2004.

[5]

Propos de Jean de Boishue repris par E. Lemieux, « Itinéraires », Le Nouvel Economiste, 6 février 2004 : « je suis un vieux gaullo-chiraquien inébranlable. Aujourd’hui mon intérêt pour la politique repose sur une seule personne, Jacques Chirac ».

[6]

Propos de Jean de Boishue repris par E. Lemieux, « Itinéraires », op. cit.

[7]

A. Lancelot, « La République a besoin de savants », Le Figaro du 2 novembre 2003. Alain Lancelot est l’ancien directeur de l’IEP de Paris et il siège au conseil de surveillance de la Fondation pour l’innovation politique.

[8]

Sur l’orientation de la CFDT, voir J. -C. Aparicio, M. Pernet et D. Torquéo : La CFDT au péril du libéral-syndicalisme, Syllepse, 1999 ; sur le soutien inconditionnel d’Esprit à la CFDT, voir J. Duval, C. Gaubert, F. Lebaron, D. Marchetti et F. PavisLe « décembre » des intellectuels français, Raisons d’agir, 1998.

[9]

R. Donnedieu de Vabres, P -F. Mourier, « Vive l’intelligence de chacun ! », Le Monde, du 3 mars 2004.

[10]

Propos de M. Gauchet à P. -H. Tavoillot, « Marcel Gauchet l’inclassable », Le Point du 24 octobre 2003.

[11]

Propos de Monique Canto-Sperber repris par N. Weill, « La fondation de l’UMP s’ouvre à des intellectuels issus de la gauche » Le Monde du 14 mai 2004.

[12]

M. Canto-Sperber et N. UrbinatiLe socialisme libéral : une anthologie Europe–États-Unis, Éditions Esprit, 2003.

[13]

M. Canto-Sperber, « Contre l’hémiplégie de la pensée », Libération du 15 juin 2004.

[14]

F. Ewald, « Refondations (suite) : l’UMP, un nouveau pas », Les Échos, La chronique de François Ewald, 19 novembre 2002, p. 47.

[15]

F. Ewald, « JC, le grand risk-manager », Les Échos, La chronique de François Ewald, 14 janvier 2003, p. 49.

[16]

La citation extraite de la critique rédigée par François Ewald pour Le magazine littéraire illustrait une publicité de l’éditeur de Luc Ferry (et de François Ewald), Grasset, parue dans Le Monde du 21 janvier 2003, p. 3.

[17]

A. Finkielkraut, B. Kriegel, Z. Laïdi, B. Majnoni d’Intignano, P. Rosanvallon, A. Glucksmann, J.-C. Casanova avaient participé en en juin 2000 à des dîners organisés par Ernest-Antoine Seillière, Denis Kessler et François Ewald qui cherchaient alors le soutien d’intellectuels pour promouvoir leur « refondation sociale ».

[18]

Propos de François Ewald repris par J. Birnbaum, « Jacques-Alain Miller meneur de Psys », Le Monde, 14 février 2004.

[19]

A. Adler, « Deux prophètes de la contre-offensive démocratique », Le Figaro du 23 juin 2004.

[20]

C’est ainsi que les propositions du patronat sur « la réforme de l’assurance-maladie » en janvier 2004 ont pu être présentées par le PDG de la Société Générale, Daniel Bouton.

[21]

D. Kessler, « L’avenir de la protection sociale », Commentaire n° 87, 1999 ; F. Ewald et D. Kessler, « Les noces du risque et de la politique », Le Débat n° 109, mars-avril 2000, p. 55-72. Pour une analyse de ce travail idéologique voir V. de Cleyre et T. RenardLe Medef, un projet de société, Syllepse, 2001 ; P. Lagneau-Ymonet, « Refondation sociale et pacification syndicale », Agone, Marseille, n° 26-27, 2002.

[22]

E. Lemieux, « Parti politique cherche intellectuels : travail urgent », Le nouvel économiste n° 128, septembre 2003, p. 18.

[23]

E. Aguirre Gil de Biedma, « Pourquoi les idées libérales inspirent-elles rarement les réformes en Europe », Extraits des contributions au colloque inaugurale de la Fondation pour l’innovation politique, 31 janvier 2004, http://www.­fondapol.­org/­evenementiel/­index.­html. Esperanza Aguirre Gil de Biedma est présidente de la région de Madrid. Elle est également conseillère de la FAES, la Fundacion para el analisis y los estudios sociales, créée à l’initiative de José Maria Aznar pour promouvoir les idées libérales en Espagne.

[24]

P. NizanAden Arabie, La Découverte, 2002, p. 60.

 

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Published by Bernard Gensane - dans Politique
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commentaires

BM 25/08/2016 08:43

"Du Col Mao au Rotary"... En passant par le "gaullo-chiraquien" (sic) qui invoque les mânes de Lénine. Quelle bande de crapule, allais-je dire ; mais ils ont été à bonne école.

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