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30 octobre 2016 7 30 /10 /octobre /2016 06:26

 

Mon ami Bernard continue d'égrener ses souvenirs d'enfance, dans un village du Lot-et-Garonne qui nous est cher. 

     

 Je ne sais comment j'en suis venu à penser à P., un rentier (espèce déjà en voie de disparition quand j'étais mouflet) et que tout le monde appelait l'huissier. Je ne me posais pas de question à l'époque mais ça m'intrigue maintenant. Il avait un voisin qui était le greffier. Je ne les ai jamais vu instrumenter dans leurs honorables professions. Je pense seulement qu'ils étaient respectivement huissier et greffier du juge de paix qui siégeait dans chaque canton et dont la fonction s'est étiolée d'elle-même après 1945.

 

Les premiers souvenirs de P. remontent à mes cinq ou six ans. Chaque matin, il venait chercher son lait à l'épicerie où il en profitait pour lire debout Sud-Ouest et La Dépêche, qu’il déployait de ses grands bras sans jamais les acheter. C'était un grand et vieux gaillard obèse à la voix efféminée. Il n'avait sans doute pas cinquante ans. Un peu plus âgé, j'appris qu'on disait de lui que c'était un pédé. Il était cependant marié avec une courte et forte femme sans âge. Il était moqué mais pas insulté directement, les gens se méfiaient vaguement de lui. Il vivait des fermages (ou des métayages) de quatre ou cinq exploitations agricoles et des loyers de quelques bicoques des alentours.

 

Avare, bien entendu, du moins réputé tel. Il gâta publiquement son nom quelques années plus tard. L'épicière l'avait foutu dehors, allant jusqu'à lui reprocher la lecture quotidienne qu'elle avait supportée jusque-là. L. B., morte encore fille l'an dernier à quatre-vingt-douze ans, était la commise  bonne à tout faire de la maison. Pour servir le lait, elle ne mesurait pas la quantité pour les bouteilles d'un litre. Notre P. avait réussi à dégoter un litre qui ressemblait à un litre mais qui était un peu plus grand. Voilà quinze ans que ce malotru abusait L. qui raconta par la suite : " Je ne faisais pas trop attention mais il me semblait qu'avec sa bouteille la mesure ne suffisait jamais. L'autre jour, je mets la mesure à ras-bords et je la verse dans sa bouteille. Il me dit : " Mais, L., il en manque, tu n'as pas rempli la bouteille ! " Je vide la bouteille dans un litre qui était là : ça le remplit. Dans un autre, pareil. Ce gros cochon venait depuis quinze ans avec un litre plus grand. " De ce jour-là, P. ne but plus de lait, du moins celui que vendaient la mère A. et sa fidèle L.. On n'avait pas encore inventé le lait pasteurisé.

 

 

Il n'y a pas que P. qui abusait de L.. Robuste paysanne ne reniant pas ses origines et rompue aux travaux champêtres, certains après-midis, elle aidait le père A. à la vigne qu'il cultivait à flanc de colline. Au milieu de la vigne, un cabanon où se protéger de l'ardeur du soleil. Madame A. n'avait pas une grosse santé aussi le père A., facteur de son état et prenant à ce titre des muffées monumentales, chatouillait la L. quand il n'était pas trop saoul. Adolescent, je trouvais que le père A. n'avait pas le mauvais rôle. A cinquante ans passés, il avait cueilli les dix-huit printemps de la L. et continuait à la manœuvrer dans la limite et à la mesure, j'imagine, des ses aptitudes.

 

Une mère-la-pudeur, cette L., qui ne manquait jamais la messe basse du dimanche matin (travail oblige) et ne transigeait pas avec la morale, stigmatisant les épouses adultères. Dieu sait qu'elles étaient nombreuses puisqu'en faisaient partie les avérées mais aussi toutes celles qui avaient eu la discourtoisie ou l'infortune de refuser d'en être.

 

P. défraya encore la chronique mais la réprobation de façade se teignait d'une profonde admiration pour le tempo de la manœuvre. Il prit en viager une veuve fâchée avec ses enfants. Elle venait du village voisin et s'installa chez eux à la fin du printemps. La brave Amélie aimait prendre l'ombre de la rue principale sur le banc, devant la maison. C'était un plaisir de blaguasser en patois avec elle. Elle ne s'embarrassait pas de litotes ni de périphrases et ne tarissait pas d'éloges sur la qualité et la profusion de la table de P. dont on découvrait qu'il n'était pas gras à lécher le salpêtre des murs de sa cave de rat. C'est qu'Amélie était rapiate, elle aussi, et elle se forçait sans doute à manger davantage.

 

P. versait des larmes en évoquant la mémoire d'Amélie, si propre (!), si agréable : "Mais si elle nous l'avait dit qu'elle faisait de l'urée, on ne l'aurait pas laissé manger autant de cochonnailles, vous pensez bien ! Elle était gourmande ! " Le séjour d'Amélie chez P. s'acheva avant un cycle de saisons.

 

PS : La photo est bien antérieure aux faits évoqués.

 

 

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Published by Bernard Gensane - dans Tranches de vie
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