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13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 06:44

Quel roman que celui de la vie d’Adah Isaacs Menken !

 

Née en 1835, elle décède en 1868 après avoir été actrice (acteure ?), peintre (peintresse ?) et poète (poétesse ?). Elle est l’actrice la plus bancable de son temps. Il faut dire qu’elle paye de sa personne, comme quand, dans Mazeppa, elle apparaît sur scène, nue, à cheval.

 

 

Pendant vingt ans, elle triomphe à New York, Londres et Paris où elle meurt à l’âge de 33 ans. Quelques jours avant sa mort, elle laisse une lettre en guise de testament : « J'ai dit adieu à l'art et à la vie. Je peux dire aujourd'hui que j'ai vécu et profité plus que n'importe quelle autre femme ne pourrait le faire en un siècle. Je devrais avoir le droit de devenir vieille comme les autres ». Elle vit alors dans la misère, ayant, semble-t-il, perdu tout son argent au jeu.

 

Celle qui fut, un peu avant Sarah Bernhardt, la première vedette des temps modernes, entoure ses origines d’un halo protecteur. Elle prétend parfois être née créole catholique en Louisianne. Elle dit de son père qu’il est un esclave noir affranchi, ou alors qu'il est juif. Dans son autobiographie, “Some Notes of Her Life in Her Own Hand”, publiée dans le New York Times en 1868, la star affirme être née à Bordeaux, sous le nom de Marie Rachel Adelaide de Vere Spenser. Enfant, elle aurait ensuite vécu à Cuba avant que sa famille s’installe à la Nouvelle Orléans. Trois ans auparavant, elle s’était présentée sous le nom de Dolores Adios Los Fiertes, fille d’une Française de la Nouvelle Orléans et d’un Juif espagnol. Les historiens du XXe siècle ont établi que son père était un esclave affranchi du nom d’Auguste Théodore et que sa mère était une créole du nom de Marie. Avant cette dernière version, il avait été question d'une enfant née dans la religion catholique, sous le nom d'Adelaide McCord, son père étant Richard McCord, un marchand irlandais.

 

Elle semble avoir été une étudiante brillante, en particulier en français et en espagnol. Elle pratique la danse de très bonne heure et glane divers prix durant son adolescence.

 

Elle se marie cinq fois (elle aura deux enfants, morts en bas âge) et entretient de nombreuses liaisons extraconjugales. Elle est très amie avec le grand poète Walt Whitman (homosexuel) et se plait à cultiver un style androgyne.

 

 

Cette étonnante vedette de la scène veut surtout être reconnue comme écrivaine. Elle va publier une vingtaine d’essais et plus de cent poèmes. Ses essais livrent sa vison de la judéité et de l'égalité des femmes.

 

 

Elle devient rapidement actrice de théâtre professionnelle et se confronte au répertoire shakespearien. En 1855, elle épouse le musicien G.W. Kneass. Le mariage dure deux ans. Elle rencontre Alexander Isaac Menken, également musicien, membre d’une famille juive réformée de Cincinatti. Alexander devient son imprésario. Ada se produit dans de nombreuses villes du Middle West, comme actrice ou lectrice (lecteure ?) publique. Elle joue avec Edwin Booth, peut-être le plus grand acteur des Etats-Unis à l'époque, et dont l’un des frères assassina le président Lincoln.

 

En 1857, Ada et son mari du moment s’installent à Cincinati, où elle s’invente des racines juives. Elle écrit de nombreux articles dans la presse israélite (notamment dans The Israelite). Elle ajoute un “h” à son prénom Ada et un “s” à Isaac. En 1859, elle joue dans la pièce The French Spy (L’espion français). L’accueil est plus que mitigé.

 

En 1859, elle épouse le célèbre boxeur (à mains nues) John C. Heenan, sans être légalement divorcée de Menken. Ce qui ne l’empêche pas de se faire appeler “Madame Heenan”. C’est alors qu’elle rencontre Walt Whitman qui l’encourage à écrire une poésie plus personnelle. Influencée par l'auteur des Feuilles d'herbe, elle est la première poétesse aux Etats-Unis à écrire en vers libres. Elle publie 25 poèmes dans le Sunday Mercury de New York. Après sa mort, ces poèmes seront réunis dans le volume Infelicia (réédité jusqu’en 1902). En 1860, elle écrit “Swimming against the Current” (Nager contre le courant), un article où, visionnaire, elle fait l’éloge du volume de Walt Whitman Feuilles d'herbe, considéré aujourd’hui par beaucoup comme l’œuvre majeure de la poésie d’outre-Atlantique au XIXe siècle.

 

Elle rencontre le funambule français Charles Blondin (né à Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais), célèbre pour avoir traversé plusieurs fois les chutes du Niagara sur une corde de 340 mètres de long. Elle lui propose le mariage, à condition que Blondin lui fasse traverser les chutes avec lui. Il refuse, ce qui n’empêche pas une liaison torride.

 

Sa carrière au théâtre piétine. Elle ne sera jamais une grande comédienne. Son nouvel imprésario, Jimmy Murdoch, lui fait obtenir un rôle d’homme dans Mazeppa, mélodrame inspiré d’un poème de Lord Byron. Nue sur un cheval, Adah remporte un succès spectaculaire à Broadway, puis à San Francisco.

 

En 1862, l’actrice épouse le journaliste Henry Newell qui avait publié ses poèmes dans le Sunday Mercury. Trois ans plus tard, elle se marie avec le joueur  de cartes professionnel James Paul Barkley. En France, elle accouche de leur fils Louis Dudevant Victor Emanuel Barkley, dont la marraine est George Sand. L’enfant meurt peu après la naissance. Adah résume alors sa vie en ces termes : « J’ai toujours pensé être possédée par deux âmes, une qui vit à la surface de la vie, engageante et heureuse ; l’autre aussi profonde et insondable que l’océan ; c’est un mystère pour moi et ceux qui me connaissent. »

 

Mazeppa lui rapporte beaucoup d’argent. Généreuse, elle aide des amis acteurs dans le besoin. Impressionné, Charles Dickens (dédicataire d'Infelicia) lui apporte une certaine caution artistique. En 1866, alors qu’elle joue à guichet fermé Les pirates de la savane de Fernaud Dugué, elle tombe dans les bras d’Alexandre Dumas (père), puis dans ceux du poète anglais Algernon Charles Swinburne, grand poète, personnalité “différente”, sauvé de la noyade par le jeune Maupassant (mais ceci est une autre histoire).

 

 

Adah meurt à Paris en 1868, d’une péritonite ou de tuberculose, dans une grande pauvreté. Elle venait d’écrire à une amie : « Je suis perdue pour l’art et pour la vie. Cependant, au bout du compte, n’ai-je pas à mon âge goûté plus de la vie que les femmes qui tentent de vivre jusqu’à cent ans » ? Elle est enterrée au cimetière Montparnasse. Sur sa tombe, on peut lire : « Thou knowest » (Toi, tu sais).

 

Quand tout est dit, pas de grand talent (Dickens écrira à son sujet qu'elle fut une poétesse « très sensible » mais qu'elle « ne savait pas écrire »). Ce qui fit d'elle une star : une énergie, un charisme, un sens de la liberté hors du commun.

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Published by Bernard Gensane - dans culture
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