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19 novembre 2016 6 19 /11 /novembre /2016 06:29

Un point de vue communiste sur une question qui n'est pas simple.

 

De nombreux réfugiés et sans-papiers se retrouvent en France dans une situation humaine et matérielle très difficile, qui suscite la sympathie des militants, des actes de solidarité, de soutien, et la mobilisation des associations d’aide.

 

Mais faut-il aller au delà, et passer du soutien particulier à des personnes en difficulté, à un soutien politique, qui approuve et valide leur démarche de rechercher à tout prix et dans l’illégalité l’installation en France ou dans d’autres grands pays capitalistes ? Un tel soutien signifie que l’on adhère implicitement mais sans équivoque à une revendication politique, exposée clairement d’ailleurs par certaines organisations gauchistes comme par les organisations patronales : une liberté totale de circulation internationale des personnes dans le monde, qui implique du même coup la liberté totale de mouvement de la main d‘œuvre.

Faut-il soutenir politiquement les sans-papiers et les réfugiés ? Sinon, que faire ?

 

Il apparaît certain que la revendication de la mobilité internationale de la main d’œuvre est celle du patronat. Il s’agit d’un des piliers du néo-libéralisme. Le but est de mettre en concurrence les travailleurs entre eux, de faire baisser les salaires, et aussi de déstructurer le prolétariat en le divisant en communautés ethniques adverses.

 

Il est douteux, malgré les apparences du fait qu’utilisent abondamment l’extrême droite dans sa propagande que l’immigration cause le chômage (car les immigrés sont aussi des consommateurs et pour produire leur consommation il faut du travail). Mais il est certain que cette perception explique en grande partie la montée électorale de l’extrême droite qui est contemporaine de l’installation durable du chômage de masse dans ce pays, dans les années 1980. Soutenir politiquement les migrations provoque une réaction populaire hostile qui est donc utile électoralement à l’extrême droite.

 

Il est par contre indiscutable que les migrations font pression à la baisse des salaires et des conditions de travail. Je rappelle que cette application de la loi de l’offre et la demande est parfaitement conforme à l’économie marxiste, il suffit de lire le Capital pour s’en rendre compte : l'immigration est le moyen le plus simple d'augmenter les effectifs de l'armée de réserve du capital qui sert précisément à cela. Soutenir politiquement les migrations est donc nuisible à la classe ouvrière considérée comme un tout (y compris aux ouvriers immigrés déjà installés).

 

Je pense que les droits de l’homme (dans leur version limitée, bourgeoise, de 1789, sans les droits réels de 1948) sont aujourd’hui détournés pour faire passer en fraude cette exigence, pour maquiller une revendication du patronat en revendication des travailleurs.

 

Sans-papiers et réfugiés sont des travailleurs, au moins potentiels, et il est donc normal que les organisations de défense des travailleurs s’occupent de leur cas. Mais ils ne sont pas à ce stade des travailleurs en lutte organisée, et leur but reste individuel et individualiste : leur rêve n’est pas la promotion de leur classe mais leur promotion individuelle. Leur rêve n’est pas de lutter contre l’exploitation, mais de devenir riche, ou au moins d’être exploité dans des conditions meilleures, pensent-ils, que dans leur pays d’origine. Ces migrants économiques dans le cas le plus général cherchent non à fuir des pays en guerre mais à passer d'un pays en paix à un autre, estimé plus favorable à leur projet, d'où leur présence à Calais, très loin d'Alep ou de Kaboul.

 

Leur individualisme se voit aussi très souvent dans le fait qu’ils considèrent que les efforts pour leur éducation et leur santé qui ont été faits par leur pays d’origine ne leur donnent aucune obligation envers lui. Or les migrations sont dans les faits un élément central du pillage du Tiers-Monde : pillage de sa « ressource humaine ». Les sans-papiers et les réfugiés dont il est actuellement question sont loin d’être recrutés parmi les plus pauvres et les plus misérables de leurs compatriotes, ils appartiennent au contraire à la classe moyenne ou au groupe des diplômés et des travailleurs qualifiés. La migration actuelle est une spéculation sur l’avenir, ou des individus concernés, ou des communautés dont ils sont issus, qui ont misé un capital sur l'expatriation (et il est vrai qu'ils en ont souvent été spoliés par les mafias qui sont les principales gagnantes de la situation).

 

En ce qui concerne les réfugiés syriens, qui sont la majorité de ceux qui ont fait l’actualité tragique de 2015, il faut aussi savoir qu’ils ne viennent pas directement de Syrie, mais de Turquie, où ils étaient censés être en sécurité dans des camps de réfugiés, et que leur envoi en Europe se comprend comme une pression de ce pays sur l'Europe pour accélérer une intervention militaire. Et l’organisation par la terreur de masse de l’exode syrien est une arme stratégique pour faire plier l’État Syrien, dans la guerre d’agression que lui mène l’impérialisme, notamment l'impérialisme français, depuis 2011.

 

Le sentiment d'humanité élémentaire qu'on doit ressentir pour ceux qui se retrouvent à la rue dans le froid hiver européen ne dispense pas de recul critique. Aider les personnes en détresse oui, soutenir l'impérialisme et le pillage du Tiers Monde, non. Certains militants humanitaires ont d'ailleurs acquis sur le terrain cette conscience politique critique et refusent de se laisser manipuler dans le spectacle compassionnel.

Le soutien à la cause des migrants comme telle (c'est-à-dire au principe même de la libre migration) n'est pas seulement une erreur politique. Elle finit par se retourner directement contre la sécurité même des migrants, car elle a pour effet pervers d’encourager les départs et la prise de risque. Si on appliquait strictement la loi, les migrants recueillis en Méditerranée devraient être expulsés ; or la pression des associations, et la prégnance du libéralisme moral dans les mouvements sociaux aboutissent à faire de la migration illégale un jeu dangereux mais avantageux, roulette russe où l’on peut le plus souvent gagner : pour un migrant illégal renvoyé au pays d’origine (ce qui est impossible pour les réfugiés), vingt ou trente installations définitives. Pour un mort, cent passages réussis.

 

Aucun pays ne peut abandonner sa souveraineté au point de laisser complètement libre le passage de ses frontières, mais il peut accepter le compromis bancal qui consiste à régulariser a posteriori tous ceux qui ont pris le risque mortel de franchir les obstacles. Les gauchistes et/ou humanitaires deviennent alors la main gauche de l’État bourgeois qui accueille les migrants après leur avoir empêché l’entrée de la main droite, par sa police. Selon le fameux principe des "pieds secs, pieds mouillés" qui caractérise la politique migratoire des États-Unis, à l'encontre de Cuba, depuis 1959 : les États-Unis ne délivrent pas de visa à la Havane aux candidats à l'émigration, mais régularisent les naufragés, quand ils arrivent vivants sur les plages de Floride.

 

Pour terminer un dernier point : le droit de l’homme inaliénable, concernant la liberté de circulation, est celui de pouvoir sortir et revenir dans son propre pays ; ce n’est pas celui de pouvoir entrer dans tous les autres pays.

G.Q.

Le 4 janvier 2016

PS : Il ne faut pas confondre le militantisme humanitaire, qui est altruiste, mais qui ne vise pas à changer le monde, avec le militantisme politique qui ne l'est pas. Sans être égoïste non plus, le militant politique défend sa propre cause en défendant celle des autres, il se défend individuellement en défendant collectivement sa classe, dans la solidarité des égaux.

 

PPS, Le 7 février-26 mars 2016

Des argumentaires circulent sur FB, abondamment illustrés d'images atroces d'enfants noyés en Mer Egée, qui plaident l'ouverture des frontières pour résoudre la crise humanitaire. Avec un mauvais goût certain, ils enchainent et vendent la mèche en expliquant à quel point ces réfugiés (diplômés, qualifiés ...) s'ils étaient intégrés en Europe, seraient un "plus" et une source de prospérité. Il s'agit d'un message émotionnel pervers, exhibitionniste et malhonnête, qui compare le sort des migrants à celui des déportés pendant la Seconde Guerre Mondiale, afin de culpabiliser le public. Cette assimilation est inacceptable, d'abord parce qu'elle "banalise le mal" nazi encore mieux qu'Hannah Arendt, mais surtout pour la simple raison que les migrants ne sont pas des déportés, ils ont choisi eux-même de prendre le risque de la traversée clandestine, et de le faire prendre à leurs enfants. En effet, même si de nombreux migrants viennent à l'origine de pays en guerre, ils ne s'embarquent pas dans ces pays, mais cherchent à passer d'un pays d’accueil à un autre, de la Turquie à la Grèce, de la France à l'Angleterre. Lorsque des naufragés se trouvent en perdition, il est impératif sur tous les plans de les secourir, mais cela ne doit pas conduire à les approuver quand ils se sont eux-mêmes placés dans cette situation. C'est sans doute dur à entendre, mais c'est la réalité.

 

Quant à la solution à apporter à la crise humanitaire, ce ne sera pas l'ouverture des frontières qui n'est pas une option : la même opinion que l'on manipule maintenant par sa compassion le sera dans une heure en sens inverse par sa peur du terrorisme, et elle va implorer pour des frontières partout. La bourgeoisie aime les migrants, à condition qu'ils n'en demandent pas trop, et qu'ils restent clandestins.

 

La solution véritable du drame mondial des migrants est de faire cesser les ingérences politiques et militaires occidentales dans les pays du Sud et leur action contre leur gouvernement légitime. Et nous le pouvons ! Mais trop oublient de ce coté-ci de la mer que la légitimité d'un gouvernement n'est en rien liée à son caractère prétendument démocratique ou à des critères décernés arbitrairement par des ONG occidentales dont l’indépendance est factice. Un gouvernement est légitime vis à vis de l'extérieur (c'est à dire nous) quand il s'est fondé en légalité de manière interne et qu'il n'émane pas de forces étrangères à son territoire. Aussi déplaisante qu'elle soit, la tyrannie saoudienne est légitime, à ce titre, et tous les autres gouvernements internationalement reconnus le sont aussi, dont le gouvernement syrien que cette monarchie cherche à faire tomber en vain depuis cinq ans. A la racine de la question des réfugiés syriens, il y a donc la guerre sale menée à l'aide du terrorisme par l'Occident coalisé avec les intégristes wahhabites, contre le gouvernement légitime de la Syrie, et d'autres gouvernements arabes légitimes, dans le silence assourdissant de la gauche bien pensante!

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Published by Bernard Gensane - dans Politique
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commentaires

AF30 20/11/2016 10:09

On est gêné aux entournures quand on aborde ce sujet. Un peu parce que dans le fond on a conscience qu'on n'a pas de recette infaillible à proposer et aussi parce que d'autres ont répété cent fois le minimum minimorum qui pourrait être mis en oeuvre à savoir arrêter d'exporter à la canonnière la 'démocratie', respecter les souverainetés nationales, garantir des échanges commerciaux justes, favoriser les autonomies alimentaires, promouvoir une véritable écologie, réduire les disparités du droit social et de ses conséquences salariales, etc...car après tout comme il est suggéré dans l'article " si sa maison est en feu on en sort ". Pour cela l'ONU est, quoiqu' on en pense, le seul lieu où peut s'élaborer ce long processus. Aujourd'hui l'urgence est grande car l'immigration à laquelle on assiste a sa propre inertie. Elle ne pourra pas être interrompue sauf violemment ce qui, nous pouvons espérer, n'est pas le souhait de la majorité de nos contemporains. Alors il ne nous reste plus qu'à bricoler du mieux que l'on peut l'accueil provisoire ou définitif de ceux qui arrivent en attendant que les causes de ces mouvements puissent être supprimées. A vrai dire on peut être pessimiste car nous sommes très loin d'en prendre le chemin. Un autre facteur est également à prendre en compte, celui de la démographie. ainsi en France : approximativement, 10M en l'an 1000, 20M au XIIIè, 40M en 40/45 65M aujourd'hui quand au Monde 2 milliards en 50 , 7,5 aujourd'hui. Par conséquent ce qui se traitait violemment, dans le passé, dans des pays exotiques y restait, aujourd'hui la violence militaire ou structurelle qui est exportée ne peut que déborder partout ailleurs.
Dernière chose à Daniel, je cite " « Pas d’ingérence » disent les gouvernements. Pourtant, l’ingérence en Afrique est historiquement efficace quand il s’agit de faire élire tel dirigeant et de s’accaparer les ressources. Alors, une ingérence pour la paix et le retour est-elle impensable? "
Aïe ! c'est dire gentiment une monstruosité. Je ne développe pas car chacun aura compris.

Daniel 19/11/2016 22:49

Le milieu associatif que je côtoie rencontre des familles mais aussi et des hommes seuls.
- Pour les familles, en principe on trouve un abri plus ou moins précaire, on aide à scolariser les jeunes, on accompagne les démarches de santé, les situations évoluent favorablement malgré le labyrinthe administratif conçus pour l'échec des démarches. Il y a aussi le 115, le village de stabilisation créé par la ville...
- Mais par ailleurs il y a des hommes seuls venant principalement d'Afrique, Soudan, Érythrée... Ils se disent réfugiés politiques "si je rentre au pays, on me tuera". Comment accueillir des hommes seuls? Ils restent groupés dans un grand squat. Les situations semblent dénuées de sens, que faire d’une communauté d’hommes ? Nous n’avons pas de solutions à proposer sinon survivre.
- Or, les médias évoquent les familles qui fuient la Syrie et nous informent du placement de réfugiés dans diverses villes, mais les habitants voient arriver non pas des familles syriennes, mais en grande majorité des hommes seuls.
- Un retour au pays est-il vraiment impossible ? « Pas d’ingérence » disent les gouvernements. Pourtant, l’ingérence en Afrique est historiquement efficace quand il s’agit de faire élire tel dirigeant et de s’accaparer les ressources. Alors, une ingérence pour la paix et le retour est-elle impensable?