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12 novembre 2016 6 12 /11 /novembre /2016 06:57

 

La journée du 8 novembre a vu l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Sur les médias que je suis (France Inter, France 2 et France 3), les journalistes n’ont pu cacher à la fois leur effroi, leur incompréhension de ce vote et leur mépris à la fois du candidat Trump mais aussi de son électorat – en tant que cet électorat était formé d’une bonne partie de “petits Blancs”, c’est-à-dire de gens (pas forcément “Blancs”, d’ailleurs) ayant peu fait d’études, travaillant dur, et ne rechignant pas à la peine – pour des salaires à peine décents – et qui, d’un point de vue “sociétal” (rapports hommes/femmes, sexualité, autorité, police, justice, traitement de la délinquance, modalités de l’enseignement, conception de l’art, etc.) sont plutôt traditionnels, si ce n’est traditionalistes. Cet électorat est aussi, pour une part, en France, celui du Front national.

 

Remarque 1. Contrairement à ce qu’on imagine, une partie de cet électorat ne hait pas les très riches (représentés, aux États-Unis, par Donald Trump ou Bill Gates, en France par Bernard Arnault ou Vincent Bolloré). Elle a plutôt, pour eux, un mélange de répulsion/fascination : elle les sent très loin d’elle, elle les voit redoutables, d’une autre espèce que la sienne, vaguement dédaigneux, mais elle les admire, elle les envie, elle voudrait avoir leur vie, enfin la partie de leur vie la plus spectaculaire : une maison de 30 pièces avec piscine, un yacht, des voitures de luxe, des repas dans des “Trois étoiles”, etc.

 

Remarque 2. En revanche, ce que déteste, ce que hait cette classe (et d’une haine viscérale, comme j’en témoignerai ci-après), c’est la classe moyenne instruite (incomparablement plus proche d’elle, financièrement, que cette dernière ne l’est des très riche), la classe des enseignants, des cadres de la fonction publique, des journalistes, des avocats, des journalistes et lecteurs de L’Obs, de Libération, de Télérama (et notamment des pages culture de ces magazines) et des journalistes et lecteurs du Monde diplomatique. En gros ce qu’on appelle les “intellos”.

 

J’avais eu un aperçu de cette animosité à l’issue d’une réunion sur les retraites, il y a une dizaine d’années, à la mairie de Saint-Cyr-sur-Loire, où avait été invité un conférencier qui plaidait, à l’époque, pour la “réforme” des retraites. A la fin de sa conférence, je lui avais dit tout le mal que je pensais de cette réforme en général et des fonds de pension en particulier. Et un spectateur m’avait, à la fin, interpellé en me disant : « Vous, les enseignants, vous critiquez toujours tout ! ». A quoi je lui avais rétorqué : « Je ne suis pas enseignant ! ». Passant alors d’emblée au tutoiement, il m’avait lancé : « Tu pues le prof... ».

 

Remarque 3. Cette hostilité à fleur de peau, cette antipathie est liée, parfois, à de mauvais souvenirs scolaires, à des humiliations, en classe, au moment du rendu des compositions, des interrogations orales, des rencontres parents-professeurs, des “orientations” (le problème de l’orientation ne se pose jamais pour les “bons” élèves...). Elle est liée, aussi à la condescendance, au mépris (d’autant plus douloureusement ressenti qu’il est enveloppé dans des bons sentiments) avec lequel les “intellectuels” parlent à cette catégorie sociale ou parlent d’elle.

 

- Elle est liée aussi à ce que le genre de vie, les valeurs, les loisirs, les distractions de cette classe intellectuelle ne font pas rêver les classes populaires. Celles-ci ne vibrent pas pour les dernières sculptures de Damien Hirst ou de Jeff Koons, et ont vaguement l’impression qu’on se moque d’elles lorsque des “intellos” se pâment à la lecture de Télérama. Elles veulent de la consommation de luxe, des suites dans des hôtels, des repas à La Tour d’Argent, de la vie à grandes guides. D’où la popularité, la fascination du Loto, qui promet des gains autrement fabuleux, autrement mirifiques que les trois francs six sous des augmentations collectives gagnées par les mouvements sociaux.

 

 

 

 

Tant que la gauche, sans rien renier de ses valeurs, de ses idéaux, ne saura pas parler aux gens dans la langue de leurs rêves, la droite aura encore de beaux jours devant elle...

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Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
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Roger Lejosne 21/11/2016 13:15

Pas faux, hélas, ce que dit Philippe Arnaud. Et notre Trumpinette Le Pen nationale cultive volontiers cette sorte de sentiments. D'accord aussi avec BM. Et un septième point pour Daniel : présenter comme un exercice de démocratie exemplaire un vote où les électeurs n'avaient qu'un choix entre plusieurs bacilles de la peste et du choléra.

BM 13/11/2016 16:33

Cet article est d'une lecture passionnante, mais "quid" des explications d'ordre économique ? ... (Du type chômage, "réformes", pauvreté, etc...)
Des conditions économiques défavorables pour une grande partie de la population (sans doute la majorité en France) ne font qu'exacerber les préjugés, les croyances, ainsi que les rancoeurs culturelles et "sociétales" pré-existants.
Il ne faut pas, à mon sens, oublier un élément extrêmement important : tirant les leçons du passé en regard de leurs propres intérêts, les "très riches" (aujourd'hui plus connus sous le nom des "1%") vivent en réalité de manière totalement séparée du reste de la population. (Les yachts et les restaurants "Tour d'Argent" que l'on voit à la télévision ne sont que de la propagande dont le but principal est de produire le genre de fantasmes que M. Arnaud décrit.) Pour reprendre l'heureuse expression de Pinçon-Charlot, le Gotha s'est réfugié dans un ghetto, à peu près hermétique, qui lui sert de forteresse d'autant plus inexpugnable qu'elle est désormais devenue invisible. A contrario, les intellectuels (et les professeurs encore plus) sont en contact très régulier avec les classes populaires. Loin des yeux, loin du coeur, loin des rancoeurs...
(Donald Trump est une exception à cette règle, y compris aux Etats-Unis, et sans doute son exhibitionnisme effréné, qui l'a mené là où il est aujourd'hui, suffit-il en grande partie à expliquer la haine que lui vouent ses semblables. Mais l'intérêt l'emportera fatalement au sein de cette classe, du côté de Trump comme de celui de ses congénères.)
Enfant de professeurs, j'ai appris à lire dans Télérama, que j'ai lu jusqu'à l'âge de 25 ans. Je déteste Jeff Koons et ne me prive pas de le faire savoir autour de moi. Mes parents également (qui, aux dernières nouvelles, lisent toujours "Télérama"). Suis-je "normal" ? ... Mes parents sont-ils "normaux" ? ...
Doit-on en passer par le rêve pour convaincre en politique ? ... La première tâche de la gauche ne devrait-elle pas être, au contraire, de montrer les choses telles qu'elles sont, et de démonter les mensonges de ses adversaires (c'est-à-dire les puissants, les vrais, les "très riches", les "1%"), ainsi que leurs artifices rhétoriques et leur propagande (leur "com' ") ? L'espoir, plutôt que le rêve.

Alain Rousseau 13/11/2016 14:23

Sur la haine des intellectuels en France, lire ou relire "Poujade et les intellectuels" de Roland Barthes (1957) http://www.litt-and-co.org/citations_SH/a-f_SH/R-Barthes_Poujade.htm

jean-jacques clement 12/11/2016 11:15

A propos de la remarque 2 ci-dessus la haine envers les intellos; sans doute ceux-ci ont-ils leur part de responsabilité en s'érigeant souvent en donneur de leçons,en moralisateurs ou par une façon de vivre à la bobo; j'en ai fréquenté,et ils sont imbuvables. Ils représentent aussi la socialdémocratie qui a flanqué la classe ouvrière dans les bras de l'extrême droite et ceux qui crient au fascisme dès que l'on parle de souveraineté.

Daniel 12/11/2016 09:15

Ici comme là-bas:
1. Chloroformer la population par des programmes de médias people, des jeux stupides et surtout sans culture, sans art.
2. Prévoir des programmes scolaires qui sabotent l'acquisition de connaissances et d'esprit critique.
3. Décider et appliquer les lois sans en avoir parlé auparavant et sans jamais consulter la population (pire, consulter et s'en foutre).
4. S'étonner que les citoyens devenus "le public" détestent les élus devenus "les élites" ; que la fracture entre population et élites s’amplifie.
5. Présenter les candidats les moins proches possibles du citoyen moyen, qu’il ne se sente pas représenté bien au contraire.
6. S'étonner que les gens ne votent pas selon les instructions données par voie médiatique.

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