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1 décembre 2016 4 01 /12 /décembre /2016 06:47

Ci-dessous un article de Mark Lilla (New York Times du 6 novembre 2016), transmis par l'ami Jean-Charles Khalifa et ses étudiants.

 

 

L’espoir, disait le philosophe Francis Bacon est un bon petit déjeuner, mais un méchant souper. Il y a seulement un quart de siècle, l’espoir était une force motrice sur la scène politique internationale. La Guerre Froide avait pris fin de manière pacifique et des démocraties constitutionnelles en bonne et due forme avaient commencé à s’enraciner en Europe de l’est. L’Union européenne était une réalité institutionnelle, et l’adhésion à cette dernière s’était progressivement étendue vers l’est. Les accords d’Oslo entre Israël et la Palestine avaient été signés, et Nelson Mandela était devenu président d’Afrique du Sud après avoir passé trente ans en prison. 

 

C’est à se demander si nous savons même encore ce qu’est l’espoir. Aujourd’hui, dans le monde entier, c’est bien plutôt la colère, le désespoir et le ressentiment qui sont les moteurs de la vie politique. Et par-dessus tout, la nostalgie. « Rendre sa grandeur à X » est le slogan démagogique de notre temps, et ceci n’a pas commencé avec la candidature présidentielle de Donald J. Trump aux Etats-Unis. Qu’est-ce que l’islamisme politique, sinon la concrétisation violente d’un fantasme de retour, en l’occurrence vers une ère imaginaire de pureté religieuse et de puissance militaire ? Le Premier Ministre d’Inde, Narendra Modi, a fait carrière en faisant la propagande de l’Hindutva, une forme de nationalisme hindou fantaisiste qui glorifie la civilisation indienne avant l’arrivée des musulmans. Dans toute Europe, les partis d’extrême droite font commerce de passés imaginaires semblables.  

 

Nous vivons une époque réactionnaire. Les révolutionnaires sont des marchands d’espoir. Ils croient, et souhaitent que tout le monde croie, qu’une rupture radicale avec le passé est possible et qu’elle marquera l’avènement d’une nouvelle ère pour l’expérience humaine. Les réactionnaires estiment qu’une telle rupture a déjà eu lieu et que les conséquences en ont été désastreuses. Alors que, pour un œil profane, le fleuve de l’histoire semble couler, identique, comme depuis la nuit des temps, le réactionnaire voit passer sous ses yeux, à la dérive, les décombres du paradis. Le révolutionnaire voit l’avenir radieux, et cela le grise. Le réactionnaire songe au passé dans toute sa splendeur et lui aussi en est grisé. À ses yeux, il est le gardien de ce qui s’est réellement passé, et non le prophète de ce qui  pourrait advenir. Cela explique ce désespoir curieusement exaltant qui traverse la littérature et la rhétorique réactionnaire, le sentiment tangible d’être investi d’une mission. Comme les rédacteurs du magazine droitier National Review l’ont expliqué dans son tout premier numéro, la mission est de « prendre le contre-pied de l’histoire, en hurlant stop. »

 

Les réactionnaires ne sont pas des conservateurs. C’est la première chose à comprendre sur eux. Les conservateurs ont toujours vu la société comme une sorte d’héritage, quelque chose que l’on reçoit et dont on est responsable. Aux yeux des conservateurs, la façon la plus salutaire d’instaurer le changement passe par la concertation et des mutations lentes en matière de coutumes et les traditions, et non pas par des annonces de programmes audacieux de réformes ou l’invention de droits individuels prétendument inaliénables. Mais le conservateur accepte également le fait que l’histoire connaît toujours des soubresauts et que nous n’y sommes que de passage. Le conservatisme cherche à instiller l’idée toute simple selon laquelle l’histoire est porteuse de progrès pour l’homme, et non l’inverse. Et que des tentatives radicales de la maîtriser par la seule force de la volonté n’apporteraient que le désastre.

 

Les réactionnaires rejettent cette vision conservatrice. Ils sont, à leur manière, tout aussi radicaux que les révolutionnaires et tout aussi destructeurs. Les fables réactionnaires commencent toujours par un état du monde heureux, bien ordonné, où les gens partageaient volontairement un destin commun. Puis, des idées allogènes, promues par des intellectuels et des individus extérieurs au système (écrivains, journalistes, professeurs, étrangers) sont venues ébranler cette harmonie. (La trahison des élites est un élément central de tous les mythes réactionnaires.) Bientôt, la société tout entière, y compris le petit peuple, allaient se trouver dupés. Seuls ceux qui ont préservé la mémoire des traditions (les réactionnaires, eux-mêmes, donc) ont conscience de ce qui s’est produit. Seule leur résistance décidera si la société fait machine arrière ou continue sa course vers son désastre ultime.

Nous vivons une époque… réactionnaire

Qu’on ne s’y trompe pas, les réactionnaires ne se trouvent pas seulement à droite. Depuis l’effondrement de l’URSS et des rêves révolutionnaires pour le monde post-colonial, la gauche européenne a troqué la rhétorique de l’espoir pour celle de la nostalgie. La nostalgie pour sa propre puissance d’antan. L’histoire avec laquelle la gauche réactionnaire se berce commence avec les révolutions des siècles passés, les révoltes et les grèves générales. Puis vint la chute, avec Margaret Thatcher et Ronald Reagan. À qui la faute ? Une fois encore, aux intellectuels, et dans ce cas précis, à une cabale internationale d’économistes « néolibéraux ». Ils ont, d’une manière ou d’une autre, réussi à convaincre les gouvernements et les anciens électeurs de milieux ouvriers que s’enrichir était signe de prestige. Et lorsqu’ils virent qu’ils ne deviendraient jamais riches, des responsables politiques racistes les persuadèrent de rendre les immigrés et les minorités responsables de leurs maux. Cette illusion ne peut être dissipée que si l’on Rend sa Grandeur à la Gauche (ce qui ne dit pas ce qu’une gauche ayant retrouvé toute sa vitalité ferait au pouvoir). Pas un seul des nouveaux partis anti-mondialisation en Europe (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, le Mouvement 5 étoiles en Italie) n’a proposé le moindre programme crédible pour l’avenir.

 

Il y a un rapport entre la popularité de ces partis, le vote en faveur du Brexit et l’enthousiasme de l’Amérique profonde pour M. Trump. La mondialisation économique et la paralysie des institutions démocratiques ont laissé se développer un sentiment d’abandon chez les peuples des sociétés occidentales, tout comme le fait qu’aucun parti ou mouvement sur l’ensemble de l’échiquier politique n’ait proposé de vision crédible de l’avenir à partir des réalités actuelles, qui connaissent des mutations toujours plus rapides. Aujourd’hui, vivre une vie moderne, dans quelque partie du monde que ce soit, soumise à des mutations sociales et technologiques perpétuelles, c’est ressentir l’équivalent psychologique d’une révolution permanente. Face à ce processus, c’est l’angoisse qui fait désormais figure de sentiment universel ; et voilà pourquoi les idées réactionnaires attirent des partisans qui n’ont pas grand-chose en commun sinon leur sentiment de trahison historique.

 

Toute mutation sociale de grande ampleur abandonne un nouvel Éden pouvant servir d’objet à la nostalgie de certains, et les réactionnaires de notre époque ont découvert que la nostalgie peut être une force politique mobilisatrice puissante, peut-être même plus puissante que l’espoir. Les espoirs peuvent être déçus. La nostalgie, elle, est irréfutable.

 

Traduit de l’anglais (EU) par Pierre-Jean PICHOURON et Geoffrey SAMSON, sous la supervision de Jean-Charles KHALIFA

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Published by Bernard Gensane - dans Politique
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