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16 décembre 2016 5 16 /12 /décembre /2016 06:35

Joëlle Constanza a récemment soutenu une thèse de linguistique sur le nom propre et sa nomination. Elle a étudié le cas des hommes politiques dans la presse écrite française (Le Monde, Le Figaro, Libération, L’Humanité et La Nouvelle République du Centre-Ouest).

 

Ma femme, dont Joëlle Constanza fut, il y a une douzaine d’années, l’étudiante à Tours, et moi naturellement, nous sommes spontanément intéressés à ce travail de 500 pages.

 

Joëlle m’a autorisé à reproduire dans ce blog le passage consacré au Dominique Srauss-Kahn du Sofitel de New York.

 

Ce n’est pas rien de nommer les êtres, de leur donner des noms, des prénoms, des surnoms, des petits noms. Les Kevin et Brandon d’aujourd’hui le réaliseront dans cinquante ans. Il y a du sacré dans cette nomination. J’ai raconté dans ce blog comment l’ancien président de la Côte d’Ivoire Félix Houphouët-Boigny avait reçu le nom de son père « Houphouët » car, comme sa grand-mère avait perdu plusieurs enfants, elle avait donné à son fils ce nom très péjoratif pour que les esprits ne s’intéressent pas à lui. Le prénom originel du futur président était Dia, qui signifie prophète. Il le remplacera par Félix après s’être converti au christianisme, pour lui religion de la France, de la modernité. Il adjoindra « Boigny » à son patronyme, c’est-à-dire le bélier, en d’autres termes, celui qui transmet la semence de la famille. Dans les vingt dernières années de sa vie, Houphouët-Boigny sera communément appelé « Nanan », terme d’affection et de respect signifiant « le vieux », qui peut être donné indifféremment à un homme ou une femme. L’actuelle régente du royaume baoulé s’appelle Nanan N’Ga Tanou Monique.

 

Mais revenons à Joëlle Constanza et DSK.

 

Le nom propre, forme définie en langue, participe à un acte de langage, régi par des conventions sociales et fondé sur un acte de nomination qui renvoie à un particulier qu’il individualise. Les critères traditionnels avancés pour le distinguer du nom commun et prédire son fonctionnement dit marginal ne sont pas suffisants pour le définir en tant que catégorie linguistique et encore moins en tant que phénomène du discours.

 

Nous considérons le nom propre (NPR) dans un cadre plus général, comme une facette de la nomination (ce qu’il est), un processus dynamique en discours où nous pouvons étudier ses fonctions discursives et ses différents types d’emplois contextuels.

 

Dans un premier temps, Joëlle Constanza étudie les termes dépréciatifs accolés à Strauss-Kahn.

 

Les qualificatifs dépréciatifs ou négatifs sont plus nombreux et plus virulents le premier jour du corpus. Le Figaro choisit de rapporter et de citer les propos tenus par Bernard Debré, alors député UMP :

 

« Seul, le député UMP de Paris, Bernard Debré, interrogé avant qu’on demande le silence dans les rangs, a jugé hier matin que Dominique Strauss-Kahn était « un homme peu recommandable », désormais « totalement déconsidéré ». « C’est humilier la France que d’avoir un homme comme lui, qui se vautre dans le sexe, et ça se sait depuis fort longtemps », a-t-il affirmé. » (Le Figaro, 16/05/2011)

 

Libération rapporte aussi dès le premier jour que le directeur du FMI est « un homme peu recommandable », qui « se vautrait dans le bling-bling » et « maintenant dans le sexe ! » (Libération, 16/05/2011). Les propos sont très crus et dépassent le cadre strict de la diffamation. Ces déclarations de Bernard Debré sont une bénédiction pour les médias : il dit tout haut ce qu’aucun journaliste n’oserait écrire autrement. D’ailleurs, sa sortie à cette occasion lui vaut une audience médiatique qu’il n’atteignait même pas quand il était ministre.

 

Le traitement est un peu différent dans L’Humanité et La NR. En effet, dans une visée peu éthique, L’Humanité s’autorise sur les trois jours de corpus à rapporter des dits négatifs et même si, dans le même temps, le titre déplore qu’on fasse fi de la présomption d’innocence (!).

 

L’Humanité  (18 mai 2011)note que sur son blog Bernard Debré « passe par pertes et profits, la présomption d’innocence. Dimanche, il avait qualifié Dominique Strauss-Kahn « d’homme peu recommandable », « se vautrant dans le sexe ». Sur ce même blog, il lâche la bonde : s’adressant dans une sorte de lettre ouverte à DSK, il évoque, sans rapport avec l’affaire, « des attitudes sexuelles débridées », puis le traite « d’escroc intellectuel », et l’invite « à prendre des médicaments pour les délinquants sexuels ».  Parce que, oui, tout le monde le sait, DSK est un chaud lapin. (L’Humanité, 16/05/2011)

 

[Á noter que, le 04 juillet 2011, Bernard Debré, penaud et un peu bête, battra sa coulpe : « Je suis allé trop vite, je le reconnais, je ne sais pas comment cette «affaire» va se terminer.

Cette jeune femme de chambre, semble-t-il n’est pas aussi crédible que ceux et celles qui l’ont approchée au Sofitel l’ont pensé.

En effet, ceux qui, effarés, écœurés, au mois de mai, m’ont téléphoné pour me donner des informations qu’ils croyaient véritables se sont fait « berner » par la personnalité de cette femme. Elle était présentée comme exemplaire, femme de ménage sans histoire, modeste et sage. Elle a eu des relations sexuelles avec Dominique Strauss-Kahn, les a-t-elles acceptées ? A-t-elle été forcée ? Je n’en sais plus rien mais elle a largement menti sur sa vie.

D’après ce que nous savons depuis vendredi, elle était en relation avec des malfrats. Elle n’avait pas une vie, c’est le moins que l’on puisse dire, exemplaire.

J’ai donc été excessif, abusé comme certains, par ce qui m’avait été raconté, quasiment en direct de New-York. Cette présentation des faits m’avait profondément choqué.

Je regrette donc mon excès en espérant simplement que la vérité soit établie. J’espère qu’elle le sera dans les jours qui viennent, je m’abstiendrai donc d’en parler jusqu’à ce que l’affaire se termine. »]

 

 

Les qualificatifs négatifs sont de deux sortes. Certains sont intrinsèquement porteurs d’une modalité axiologique négative comme « escroc », « délinquant » alors que d’autres comme « chaud lapin » relèvent d’une modalité appréciative, c’est-à-dire de la subjectivité du locuteur et même plus précisément ici d’une subjectivité collective sur un comportement apprécié comme exagéré sexuellement.

 

 

 

 

Proportionnellement aux autres dénominations, ces qualificatifs négatifs peuvent paraître très importants, surtout qu’ils sont repris aussi le troisième jour du corpus alors que nous observons dans les autres titres une prudence dans les qualificatifs qui se met peu à peu en place. Dans La Nouvelle République où nous retrouvons encore une fois les commentaires du député UMP Bernard Debré sur deux jours de parution :

« C’est humilier la France que d’avoir un homme comme lui qui se vautre dans le sexe. Et ça se sait.

Je trouve ça misérable. C’est un homme peu recommandable. Ça va coûter cher à la classe politique française. » (La Nouvelle République, 16/05/2011)

 

« Il est humiliant pour la France d’avoir un homme comme lui qui se vautre dans le sexe. Il était connu de beaucoup qu’il avait des attitudes sexuelles débridées, en France, en Belgique. Vous avez été une fausse valeur, un obsédé sexuel, un escroc intellectuel. Vous avez sali votre pays. Je vous souhaite maintenant de vous soigner, il existe des médicaments pour les délinquants sexuels. L’hôtel a étouffé d’autres affaires. Ça s’est produit plusieurs fois et depuis plusieurs années. Tout le monde le savait dans l’hôtel. D’autres femmes de chambre avant Ophelia – une femme charmante de 32 ans qui travaillait très bien – avaient été agressées. Il faut arrêter de jouer les vierges effarouchées. » (La Nouvelle République, 17/05/2011)

 

Mais autant les journalistes des autres titres incluaient ses propos dans leur propre énoncé, autant La NR se contente ici de regrouper différentes réactions d’hommes et de femmes politiques et de les présenter de manière brute sans commentaire. Par cette organisation textuelle et rédactionnelle, elle indique clairement rapporter seulement le dire dans une visée d’information sans le prendre en charge, même si la rédaction ne peut nier que toute information mise en page subit auparavant un traitement spécifique de sélection, de choix et ici de regroupement qui rend le média responsable de tout ce qui parait dans ses pages (y compris au niveau juridique).

 

[…] ce qui caractérise l’énonciation journalistique dans son ensemble c’est l’utilisation d’un certain nombre de stratégies qui permettent au locuteur de porter des jugements évaluatifs tout en restant dans un relatif anonymat. Ce sont essentiellement : le masquage du sujet individuel derrière un sujet collectif,  l’utilisation du rempart des citations dont le statut est ambigu, car elles relèvent à la fois du discours objectif (le journaliste s’efface derrière le protagoniste) et subjectif (même si le journaliste n’accompagne pas la citation d’indices contextuels d’adhésion/rejet) il intervient dans la sélection même de la personne et de la séquence citée (Kerbrat-Orecchioni 1999 : 187)

 

Dans les cas ci-dessus, avec la citation des propos de Jean-Louis Debré, il y a une stratégie du vrai. Le discours rapporté est celui d’un député qui peut faire figure d’autorité pour le lecteur : c’est un député, c’est un homme politique donc il sait de quoi il parle. Les différents journaux présentent ces propos comme une assertion du vrai qui n’auront pas le même effet sur le lecteur que des propos rapportés d’un citoyen lambda.

 

Dès le premier jour, Le Figaro rapporte l’affaire Nagy (une liaison avec une subordonnée au FMI) et le témoignage de Tristane Banon sur sa rencontre avec l’homme politique en 2002 et sur une tentative de viol :

 

« Elle évoque « un chimpanzé en rut ». (Le Figaro, 16/05/2011)

 

Libération et Le Monde eux, n’évoquent alors que l’affaire Nagy au FMI, seule affaire à avoir été vraiment sur la place publique et reconnue comme une erreur par Dominique Strauss-Kahn. La deuxième affaire (Banon), sans plainte étant donc difficilement vérifiable, n’est reprise par les autres titres que le deuxième jour, à la suite du Figaro.

 

« Ecrivaine et journaliste, Tristane Banon, 23 ans à l’époque, soutient que DSK aurait essayé d’abuser d’elle en 2002 lors d’un entretien pour son livre […] que Tristane Banon fit son outing sur DSK qui, lors d’une interview cinq plus tôt, lui aurait sauté dessus tel « un chimpanzé en rut » dans un appartement, genre garçonnière. (Libération, 17/05/2011)

 

Si le conditionnel relève de la modalité, il est ici obligatoire dans un énoncé non vérifié. En revanche, nous remarquons des marques de modalité appréciative, éléments linguistiques qui traduisent l’évaluation du locuteur : l’association « un appartement, genre garçonnière » indique le jugement évaluatif du locuteur ; ce n’est pas n’importe quel appartement, c’est une sorte de garçonnière avec les connotations qui s’y rattachent. Le terme souffre de connotations péjoratives, négatives puisqu’il est associé culturellement à l’image du petit appartement, lieu de rendez-vous pour homme célibataire, d’où l’étymologie. Quel est le rôle de cette unité lexicale dans cet acte communicatif si ce n’est, en fait, de contrebalancer le conditionnel obligatoire et d’appuyer indirectement l’assertion de Tristane Banon ?

 

Pour l’expression « un chimpanzé en rut », le terme chimpanzé dans le cadre d’une désignation d’un humain relève d’une modalité appréciative, comparant son attitude à celle d’un animal. Néanmoins, l’association avec la qualification en rut nous semble ici relever d’une modalité axiologique puisqu’elle caractérise un état sexuel animal, qui apposé à un humain, traduit une trop grande excitation au regard de la norme sociale et morale.

 

Le deuxième jour du corpus, les qualificatifs négatifs prennent un tour plus économique et politique, puisque Dominique Strauss-Kahn y est présenté comme la véritable personnalisation de la rigueur et de l’austérité avec une axiologie négative dans une zone modale éthique car affamer les peuples est contraire à la morale.

 

Il avait qualifié son ancien camarade du PS d’homme « en train d’affamer la moitié de l’Europe » avec son action au FMI. (Libération, 17/05/2011)

 

Le troisième jour, à l’instar du journal Le Monde du mardi 16/05/2011 (306), Le Figaro emploie des qualificatifs appréciatifs comme « un grand bourgeois hédoniste » ou « le super bling-bling » dont les modalités associées construites sont contraires au stéréotype implicitement sous-jacent et attendu, celui de l’homme politique idéal. […]

 

« Le parti ne s’en remette à un candidat « trop vulnérable ». « […] de s’en remettre à un candidat dont il connaissait la vulnérabilité … ». [...] s’était révélé mauvais candidat, trop sûr de lui, trop méprisant à l’égard de sa rivale Ségolène Royal. (Le Monde, 16/05/2011)

 

« A l’inverse, Lionnel Luca (Alpes-Maritimes) lançait : « On ne peut pas être ravi de voir disparaitre DSK. C’était un très bon candidat de la gauche milliardaire. Mais le super bling-bling qu’il incarnait, se transforme en bruit de casserole. » (Le Figaro, 18/05/2011)

 

« Jacques Myard (Yvelines) se montre plus sévère encore : « Je n’ai jamais cru à sa capacité d’aller jusqu’au bout. C’est un grand bourgeois hédoniste. » (Le Figaro, 18/05/2011)

 

soit dans une perspective d’ordre privé braquant l’attention sur l’homme privé.

 

« […] Heureusement pour lui, finalement, vu ce qui se dit sur sa réputation d’homme à femmes. » (Le Figaro, 18/05/2011)

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Published by Bernard Gensane
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