Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 décembre 2016 6 17 /12 /décembre /2016 06:50

Les mélioratifs

 

Nous relevons deux moyens différents d’expression de la subjectivité que choisit l’instance journalistique pour énoncer son point de vue. Le premier procédé est diffus, met en jeu une argumentation sous-jacente, reposant sur une répétition de termes intrinsèquement positifs (mentor, favori, champion, héros, ami) qui tout au long des articles et des numéros construisent une identité axiologiquement positive :

 

« Les partisans du patron du FMI, Manuel Valls, Pierre Moscovici, Gérard Collomb ont toujours soutenu qu’en cas de défaillance de leur mentor, ils se présenteraient pour défendre sa ligne. » (Le Monde, 17/05/2011)

 

« DSK, grandeur et décadence d’un favori. Le directeur général du Fonds monétaire International était le favori pour la présidentielle de 2012 […] (Le Figaro, 16/05/2011)

 

« Le patron du FMI, candidat socialiste à la présidentielle favori des sondages, a été arrêté hier à New-York […] » (Libération, 16/05/2011)

 

« Passée l’onde de choc new-yorkaise, les lieutenants de DSK embrayent dans la matinée sur la défense de leur champion. » (Libération, 16/05/2011)

 

« A chaque fois, l’auteur vole, disculpe son héros. » (Le Monde, 19/05/2011)

 

« Il faut d’abord sortir l’ami du mauvais pas, on verra ensuite comment il peut rebondir politiquement », dit un proche. (Le Figaro, 16/05/2011)

 

« Il a la tête ailleurs : comment éviter la prison à son ami ? » (Le Figaro, 17/05/2011)

 

Cette argumentation sous-jacente repose sur le présupposé que ces unités lexicales sont la traduction d’un consensus, d’une appréciation commune d’un grand nombre de personnes et que l’opinion d’un si grand nombre de personnes ne peut pas être mise à ce point en défaut.

 

Le deuxième procédé consiste en l’attribution à Dominique Strauss-Kahn de qualités axiologiquement mélioratives (surdoué, brillant, très bon) qui confortent une identité d’un homme brillant personnellement et compétent en matières politique et économique.

 

« Surdoué de la politique et de l’économie, DSK avait franchi tous les obstacles. » (Libération, 16/05/2011)

 

« […] un social-libéral « rassurant » dans un monde tourmenté, un dirigeant hors-norme et inclassable, un amoureux de la vie… » (Libération, 16/05/2011)

 

« Brillant étudiant (HEC, Sciences-Po), il obtient son doctorat d’économie en 1977. » (L’Humanité, 16/05/2011)

 

« Les sympathisants voulaient voir et entendre celui que l’on présentait comme un surdoué capable de rénover la vieille maison socialiste et de faire revenir la gauche à l’Elysée. » (Le Figaro, 17/05/2011)

 

« En panne de leader, les socialistes avaient commencé à croire en leur chance de victoire avec ce Français lointain et brillant […] » (Le Monde, 17/05/2011)

 

Ou en mettant en exergue son rôle politique essentiel en tant que dirigeant du FMI.

 

« La foi de Dominique Strauss-Kahn dans le multilatéralisme et ses talents de négociateurs en ont fait l’accoucheur du consensus mondial. » (Le Monde, 17/05/2011)

 

« […] l’un des rouages essentiels dans la gestion de la crise des dettes souveraines. L’un des seuls capables de parler d’égal à égal, ou presque, avec Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. L’un des plus introduits aux quatre coins du continent, en mesure d’orienter les travaux de son institution sans susciter de conflits majeurs avec des interlocuteurs européens souvent à hue et à dia […] » (Le Monde, 17/05/2011)

 

Les portraits ébauchés par ces biais (A l’exception de L’Humanité où les qualificatifs positifs sont quasi absents) sont si positifs que nous pouvons nous demander si ce n’est pas aussi un effet de style, en opposition avec la réalité : construire une dichotomie entre les qualités intellectuelles de DSK et la « faiblesse » de son corps. Toutes ces qualités énoncées ne sont, à ce moment, plus rien avec ce sous-entendu : c’est un gâchis pour l’homme, pour le Parti socialiste, pour la France, voire plus.

 

 

Les dépendants du contexte

 

 

Les autres qualificatifs sont pour certains ambivalents et il est parfois difficile de déterminer leur valeur. Certains sont « perçus positivement ou négativement en fonction de la place qu’ils occupent dans le « système des représentations collectives» (Kerbrat-Orecchioni).

 

Le terme de séducteur revient très souvent dans les qualificatifs de DSK.

 

« Un séducteur sans limite […] » (Libération, 16/05/2011)

 

« Un homme brillant et dilettante, séducteur jusqu’à l’excès, ambitieux mais hésitant. » (Le Monde, 17/05/2011)

 

« Par principe ou par gêne, l’on avait écarté – comme beaucoup – les rumeurs qui couraient sur le compte de Dominique Strauss-Kahn, cet insatiable séducteur. » (Le Monde, 17/05/2011)

 

« […] sur le caractère de séducteur – parfois brutal – qui lui est prêté depuis longtemps. » (Le Monde, 17/05/2011)

 

« Séducteur invétéré ? c’est une évidence qu’il n’a jamais eu la prudence de dissimuler », écrit-il […] » (Le Figaro, 16/05/2011)

 

Alors que le terme séducteur peut paraitre assez neutre et peut-être même culturellement positif en France, la mise en contexte dans le discours (« insatiable, à l’excès, parfois brutal » dans Le Monde, « invétéré » dans Le Figaro, « sans limite » dans Libération) crée une valeur différente par contamination en lui donnant un sens plus ambigu et une connotation nettement négative.

 

Nous avons relevé des termes qui, selon le contexte d’emploi, peuvent être orientés positivement. Ici, c’est le contexte non pas de l’énoncé lui-même mais, plus général, situationnel qui oriente les termes et sur lesquels se base l’argumentation : Dominique Strauss-Kahn est un libertin, un séducteur, un dragueur mais pas un violeur. En faisant endosser à l’homme politique toutes ces identités, cela le disculpe de la pire, celle de violeur. Ce côté obscur et peu flatteur de sa personnalité devient en fait sa meilleure défense.

 

Ces termes d’invétéré, d’insatiable, de sans limite introduisent une idée de maladie, de pathologie que l’homme ne peut combattre seul. C’est le début de réponse à la question qui est sous-jacente dans tous les discours : Comment un homme si important avec un tel potentiel intellectuel, un tel avenir, a-t-il pu en arriver à ce point ? Cela renvoie à cette dichotomie esprit brillant/corps faible et plus généralement à l’opposition esprit/corps.

 

« Tout le monde sait que Dominique Strauss-Kahn est un libertin, lance sur son blog l’eurodéputé PS Gilles Savary. […] » (Libération, 16/05/2011)

 

« DSK avait depuis longtemps la réputation d’être un « dragueur », chacun ayant son anecdote plus ou moins truculente. » (Libération, 17/05/2011)

 

« Si, en France, les hommes qualifient son comportement de « French lover », dans le monde anglo-saxon ou nordique on considèrerait qu’il s’agit de harcèlement sexuel, un délit pénal… » (Libération, 17/05/2011)

 

« C’est un séducteur mais pas un violeur. » (Le Monde, 17/05/2011)

 

Dans ce dernier extrait, nous avons une proposition avec un mais, un marqueur de principe de contradiction qui relie deux énoncés : un séducteur mais pas un violeur /P (mais pas) Q avec une première valeur pragmatique de réfutation. La première proposition (un séducteur) vient se substituer par négation à la deuxième Q (un violeur) qui a déjà été énoncée. Mais nous voyons aussi dans cette proposition un effet argumentatif : P (mais pas) Q dans lequel c’est P qui entraine une visée argumentative, une conclusion non C et qui est l’argument le plus fort.

 

Le locuteur s’appuie en fait sur la seule argumentation du premier énoncé : Dominique Strauss-Kahn est un séducteur donc il ne peut pas être un violeur et il n’est pas un violeur puisqu’il est un séducteur. L’argumentation est circulaire car elle repose seulement sur la force argumentative que le locuteur place dans P et qu’il prend en charge. Cette opposition repose sur la convocation par le locuteur de deux modalités, l’une appréciative (séducteur) qu’il énonce, l’autre axiologique (violeur), énoncée auparavant, reliées par un connecteur argumentatif et une négation.

 

Dans l’extrait qui suit, le journaliste désigne Dominique Strauss-Kahn en reprenant des qualificatifs sélectionnés dans les témoignages d’amis de l’homme politique. Les termes sont mis entre guillemets pour montrer la prise de distance du journaliste par rapport à ces qualificatifs. Mis en contexte dans un énoncé « ironique », en parallèle avec la « mise en accusation » de la femme de chambre (elle ne l’aurait pas cherché ?), la désignation crée un malaise et une contradiction avec le sens que la désignation pourrait acquérir prise hors contexte.

 

« Cette femme de chambre a-t-elle été vraiment explicite dans les messages envoyés à l’homme tellement « humain » et « incapable » d’agression ? En clair, ne l’a-t-elle pas un peu cherché, n’a-t-elle pris garde à ce qui pouvait lui arriver ? » (Libération, 17/05/2011)

 

Dans une perspective dialogique, le locuteur, ici une journaliste de la rédaction du journal, donne à son discours une dimension argumentative polémique qui force le lecteur à entrevoir une autre perspective, et ce faisant cherche à influencer son opinion d’une manière plus subtile.

 

 

 

Des études psychologiques expérimentales menées aux Etats-Unis et rapportées par Vincent Coppola (2007) ont toutes démontré que la couverture médiatique d’un fait judiciaire influe sur le jugement de culpabilité de l’accusé. En effet, les représentations données de l’accusé permettent aux futurs jurés d’élaborer une image. Ces études montrent que le discours médiatique est « apte à dégager des représentations et à orienter les perceptions ».

 

L’instance médiatique ne peut maitriser les effets de son discours et il est difficile pour elle (malgré les nombreux sondages) de mesurer, d’évaluer son influence sur les opinions ou les changements d’opinions de ses lecteurs. L’analyste du discours se trouve réduit lui aussi à « analyser les effets qu’elle vise et à ne faire que des hypothèses sur les effets qu’elle pourrait produire ».

 

A l’instar de Coppola  qui a mené une expérimentation sur l’importance et l’influence des verbes introducteurs des dits rapportés sur les lecteurs d’une chronique judiciaire, il serait intéressant d’imaginer des modalités d’expérimentation qui nous permettraient de saisir l’influence de la nomination à la réception, c’est-à-dire chez le lecteur et de quantifier l’influence de cette nomination sur la perception de nos hommes politiques. Il est sûr qu’une telle expérimentation serait difficile à mettre en œuvre car il n’y a pas de communication linéaire et unique ; le lecteur a accès à un ensemble de médias divers et est soumis à une multitude de discours qui coconstruisent les savoirs et les mémoires collectives. Mais une prise en compte de la réception des procédures de nomination mises en œuvre dans le discours médiatico-politique permettrait d’inclure le lecteur et son interprétation et de donner une dimension interlocutive à l’analyse.

 

Joëlle Constanza

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Bernard Gensane - dans culture et politique
commenter cet article

commentaires