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10 janvier 2017 2 10 /01 /janvier /2017 06:30

L'ami Philippe Arnaud a retrouvé cette analyse de Julien Gracq. La lucidité du grand esprit de Saint-Florent-le-Vieil est saisissante (pardon : "incroyable"). Dès 1974, alors que les ordinateurs personnels sont envisagés mais n'existent pas, alors que les tablettes et tous les "i-" quelque chose n'ont pas encore germé dans les esprits, alors que nous ne sommes pas encore submergés par les images, les sons et les trois dimensions, Gracq envisage ce monde multi-médias que les humains ne contrôlent plus mais dont ils ne sont plus qu'un élément parmi d'autres.

 

 

Tout comme la couche d'air qui nous entoure protège les Terriens contre la continuelle agression cosmique, il existait, il a longtemps existé autour d'eux une couche de non-savoir, de non-chaloir, de non-lire, de non-voyager, qui protégeait leur quiétude d'esprit contre le bombardement tellurique continu des Nouvelles, et qui l'a protégée plus longtemps encore contre celui, plus corrosif encore, des Images. On commence à s'apercevoir, maintenant que notre civilisation la dissipe, que cette couche isolante était vitale. Physiquement, l'homme ne vit pas nu, spirituellement aussi c'est un animal à coquille. Et les effets de ce mortel décapage sont devant nous : érosion continue et intense de toutes arêtes vives, de toute originalité – réduction progressive du refuge central, du for intérieur — contraction frileuse de l'esprit tout – entier exposé sur toute sa surface, comme une pellicule fragile, aux bourrasques cinglantes qui soufflent sur lui de partout, irritation à fleur de peau, état de prurit et de gerçure. On est « mal dans sa peau » : certes c'est bien dit ! à condition de savoir l'entendre. L'esprit longtemps en a eu une, et épaisse, et sainement cornée : il n'a plus qu'une muqueuse.

 

Julien Gracq, Lettrines 2, éditions José Corti, 1974, page 66. [Les italiques sont de Gracq].

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Published by Bernard Gensane - dans culture
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