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10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 06:32

Cela fait 50 ans que mon vieil ami Bernard (que j'ai connu dans le Lot-et-Garonne dans les années 50) réside à Abidjan. Avec sa compagne africaine Pauline et les enfants d'icelle.

 

Il est déjà intervenu sur le blog. Je lui ai conseillé d'ouvrir son propre blog car il a beaucoup de choses à dire et qu'il écrit fort bien. Heureusement pour moi, il n'en a rien fait et préfère m'envoyer de temps en temps un texte savoureux.

 

Certes, le quotidien est grisâtre et donne rarement à s’esbaudir sauf si l’on plisse un peu les yeux pour en modifier l’angle de vision. Il se trouve que je caressais depuis quelques mois le projet de me faire coudre quelques pantalons. J’avais bien mon ancien voisin, Rocky, un Béninois respectueux sans être suintant, très agréable, et last but not least, membre de la chorale grégorienne de l’église Sainte-Bernadette que Pauline honore de sa pratique fervente. Mais Rocky a déménagé et il a traîné un microdifférend avec Pauline, pourtant marraine de ladite chorale grégorienne. L’une de nos maîtresses d’école ayant été jugée digne par ses brebis et les instances compétentes (elle-même) d’accéder à la dignité de pasteur évangélique stagiaire , Pauline a voulu lui offrir une veste afin que ses prêches fassent davantage impression sur ses ouailles et bailleurs de fonds. Mon Rocky a empoché une solide avance et n’a pas encore cousu le blazer. On n’a pas jeu facile à le relancer, il n’est plus à deux pas de l’école comme il y a deux ou trois ans. Conscient d’une entorse à la courtoisie et à la saine pratique artisanale, Rocky a fait demander pardon par de respectables paroissiennes et Pauline, vu la contrition manifestée par le goujat, a bien voulu oublier l’impolitesse. Et, pour signifier qu’elle avait vraiment passé l’éponge, elle a confié à Rocky un pagne offert par notre si attachante bru afin qu’il y taille un boubou. Rocky étudie l’affaire depuis plus d’un an, et il y met tout son cœur puisqu’il sèche même la messe dominicale quand c’est au tour de la grégorienne de l’animer. Pour le salut de son âme, il préfère la messe basse à laquelle Pauline n’assiste jamais.

 

 

 

C’est dans cet environnement que j’avais vraiment besoin de falzars et que je craignais, en changeant de couturier, de retomber dans les défauts de Rocky sans en retrouver les avantages. Le samedi 04 novembre 2016, j’ai appelé Rocky qui est venu me trouver à l’école le dimanche 05, pendant que Pauline suivait l’office. Je l’ai chapitré, allant même jusqu’à lui dire que, s’il était vraiment coincé, j’aurais pu lui donner de l’argent-cadeau plutôt qu’il ait à se commettre dans des pratiques indignes de l’estime en laquelle je le tenais. Rocky afficha la dose convenable de repentir et se vit remettre la somme de quarante mille francs pour la confection de quatre pantalons, sans précision de date afin de lui laisser les coudées franches. Ce ne serait pas fait le lendemain certes mais, en fin de semaine, le travail serait bien avancé, assura-t-il cependant. Le 09 décembre, j’envoie un message sur le portable de Rocky : RFI a annoncé que tu étais enfin rétabli. Le dimanche 11 décembre, Rocky vient me trouver à l’école, pendant que Pauline suivait l’office. De son sac en tissu dépassaient un morceau d’étoffe marqué à la craie et cet outil spécifique qu’ils appellent perroquet. Par acquit de conscience, il a vérifié une mesure qu’il a notée sur un bout de papier volant. L’excès de commandes pour les Fêtes l’avait mis en retard mais il était presque prêt et ne manquerait pas de venir, comme d’habitude, livrer le dimanche suivant. Le vendredi 27 janvier au soir, j’ai envoyé un message sur le téléphone de Rocky : Rocky, tu ne me croiras pas, je suis ressuscité ! Le dimanche 29 janvier, Rocky est venu me trouver à l’école, pendant que Pauline suivait l’office. Il apportait trois pantalons et une esquisse de justification du petit contretemps : il avait dû rentrer au pays car sa première nièce était décédée et, vu l’importance du décès d’une première nièce dans leur coutume, il ne pouvait pas ne pas faire le déplacement même si mes pantalons primaient sur tout. Il avait d’ailleurs cherché à m’appeler sur mon portable dont personne, même pas moi, ne connaît le numéro. Je l’ai yakoté à proportion de l’importance de la perte et je n’ai pu lui celer la réflexion que sa cruelle situation m’inspirait : Mais Rocky, si ta première nièce est morte, tu n’as donc plus personne pour t’enterrer le jour que j’espère lointain où Dieu te rappellera à lui ! Cet aspect du problème ne l’avait pas effleuré et je me reproche un peu d’avoir ravivé sa douleur.

 

Il m’apporte le dernier pantalon dimanche, dit-il. La vue des pantalons neufs a ranimé la colère pourtant éteinte de Pauline : « J’ai mon pagne chez lui. Tu lui diras de me le rapporter parce que Jamilé (notre douce bru) croit que je ne le mets pas parce qu’on ne l’aime pas, alors que c’est l’autre qui ne l’a pas cousu. » Et l’on croyait entendre, en arrière-plan du discours de Pauline, tous les vilains mots qui émaillent mon vocabulaire quotidiens, à sa grande désolation.

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Published by Bernard Gensane - dans Tranches de vie
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commentaires

cauët 10/02/2017 16:07

Il est bien connu que les moeurs et l'orthographe se dissolvent dans la touffeur tropicale.
De son sac en tissu dépassaient un morceau d'étoffe marqué à la craie et cet outil...

Je l'ai yakoté = je lui ai exprimé mes condoléances. Pour exprimer ses condoléances à quelqu'un, on lui dit : "yako".