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7 avril 2017 5 07 /04 /avril /2017 05:31

Mon ami lot-et-garonnais Bernard décrit aujourd'hui ses souvenirs ruraux de prime enfance. Une enfance qui rime avec Manufrance.

 

On ne peut évoquer le Lot-et-Garonne de 1950 sans parler du catalogue Manufrance et de son mensuel d’application, Le Chasseur français. Chaque ferme comptait au moins un chasseur parmi les trois générations s’abritant souvent encore sous le même toit. Telle une sève généreuse, les produits de la manufacture stéphanoise irriguaient les loisirs et l’ordinaire de la France rurale et ouvrière. Le paloumaïre béarnais, le huttier picard, fabriquaient leurs cartouches avec les mêmes ingrédients commandés à la même source. Pendant leurs congés payés, le docker bordelais et le métallo lorrain couchaient sous de semblables tentes (en toile). Manufrance vendait certes des objets mais offrait aussi du rêve. Il suffisait de feuilleter les premières pages où l’on présentait les armes de chasse. Le haut de gamme s’appelait Robust Idéal et les quelques modèles de ce label étaient surmontés (ou soulignés, je ne vois plus exactement) de la formule suivante :

 

Souvenirs de Manufrance et de La Terre

L’Olympe descendait en majesté sur la toile cirée de la table de la cuisine où j’avais ouvert le catalogue. J’étais en extase. J’avançais d’une page, d’une autre, je revenais en arrière : la même affirmation absolue. Je n’étais plus sur terre. A côté de la vue d’ensemble de l’arme, on donnait un agrandissement du cassé du fusil qui magnifiait les arabesques ciselées de la platine. L’odeur douceâtre de la graisse enduisant les canons d’acier bleu et un âcre relent de poudre grise flottait alors dans la pièce, comme quand mes oncles fabriquaient leurs cartouches et qu’ils me laissaient parfois tourner la manivelle du sertisseur. Tonton Robert me l’aurait laissé tourner plus souvent mais tonton Jeannot rouscaillait : « Putain, merde, il tourne pas régulièrement, ce morpion ! Nos cartouches vont foirer. » Jaloux, va.

 

Après les armes et accessoires s’exposaient les bicyclettes Hirondelle, oui, oui, comme les oiseaux qui revenaient chaque printemps maçonner leurs nids aux encoignures sous le toit. Des vélos d’homme, de femme et … des tandems ! Des tandems, je n’en avais jamais vu mais je trouvais dommage que la tatie Jeannette n’en ait pas un. Au lieu qu’elle m’assoie jambes ballantes sur le porte-bagages de sa bicyclette, je l’aurais aidée à pédaler. Sur une autre page, un homme et une femme, en culotte courte, avaient appuyé leur machine au tronc d’un cerisier chargé de fruits. Le monsieur en pendait aux oreilles de la dame. Je trouvais l’idée bizarre parce que, quand les bigarreaux de l’arbre du ruisseau muraillé étaient mûrs – des bigarreaux écarlates, gorgés de jus, gros comme des noix, c’était à moi que les taties mettaient des boucles d’oreille, ce n’était pas moi qui leur en accrochait. Les vélos demi-course avaient des cale-pieds comme l’infirmier Sicot qui habitait la dernière maison avant le pont sur la Canaule ; il pédalait d’une seule jambe, l’autre était restée à la guerre. Il repliait le tissu inutile du pantalon et le fixait sous le moignon avec des épingles à linge ; je n’y aurais pas pensé.

 

Le Chasseur français m’intéressait moins, les photos de chiens mises à part. J’aimais surtout les chiens courants, ceux qui ressemblaient au Black de tonton Jeannot, avec des taches noires et marron sur le blanc du poil. Black était toujours attaché devant le hangar depuis que les gendarmes s’étaient arrêtés et m’avaient fait si peur. Tonton Jeannot avait tendu un gros fil de fer entre un poteau et le tronc du tilleul. On appelait ça un fil courant, comme la race de Black. Je me méfiais de Black qui m’avait déjà mordu. Fifi, la chienne à vaches, ne bronchait pas quand je lui donnais en cachette un coup de pied bien mérité, pour lui apprendre le métier. Tonton Jeannot disait souvent : « Cette sale carne n’en fait qu’à sa tête ! Je vais lui apprendre le métier. »

 

Je ne comprenais pas grand-chose dans Le Chasseur français quand j’essayais de lire ce qui était écrit sous un titre du genre : « Comment appâter votre coin de pêche ? » Il fallait préparer tout un mélange de cochonneries comme des asticots, des vers de terre coupés en morceaux, avec de la farine, et surtout y ajouter les produits miraculeux de Manufrance. Les articles du magazine suscitaient de longues discussions techniques entre mes oncles et Théo. Théo venait toujours avec son exemplaire dans la poche de sa veste au cas où celui de la maison eût présenté des divergences avec le sien ; les cagoulards étaient partout. C’était toujours Théo qui proposait des innovations, jamais suivies d’effet. « Nous, on chasse le perdreau avec du plomb de sept ; Le Chasseur français conseille du six avec des cartouches à croisillons pour que les plombs s’écartent mieux. Je sais pas si je vais pas m’y mettre. – Ah, tu es bien assez con ! s’emportait le pétardier tonton Jeannot. Est-ce qu’on a à se plaindre de chasser le perdreau avec du sept ? » Théo tordait dubitativement la bouche et la tête, tournait le regard vers un oracle qu’il était seul à voir, retordait encore la bouche et la tête. « Tu as peut-être raison mais j’aurais bien voulu essayer. » Théo lisait Le Chasseur français du début à la fin, même les petites annonces et les articles sur la pêche. Moi, plutôt que leurs brochets et autres truites arc-en-ciel, j’aimais mieux les merluchons que la mémé achetait au poissonnier ambulant.

 

Je savais donc beaucoup de choses grâce au catalogue Manufrance et au Chasseur français. Quelle bonne idée avait eue mon père de m’apprendre à lire sur la Méthode Boscher avant que j’entre à l’école ! Chez les grands-parents, il y avait aussi, sur l’étagère latérale de la cheminée de la cuisine, un almanach de La Terre (La Terre, c’était la version hebdomadaire de L’Humanité, à destination des paysans). Au moins une fois par semaine, je demandais l’almanach pour y dévorer encore et toujours la même histoire, celle du Grand Ferré, ce paysan picard des heures noires de la guerre de Cent Ans. De son destin fabuleux, je tirais et je conserve deux enseignements majeurs : il faut aimer sa patrie et ne pas boire d’eau glacée quand on est en sueur. Le Grand Ferré se servait d’une cognée, encore plus grosse que la hache du pépé Tiennot quand il faisait du bois en hiver. Avec la force du Grand Ferré et le poids de son arme, les soldats rosbifs avaient dû dégringoler plus vite que les troncs d’arbre du pépé. Mais voilà, altéré par le combat, il était allé boire l’eau glacée de la cruche, ce que mon père me répétait souvent qu’il ne fallait pas faire. Le Grand Ferré n’avait peut-être plus de papa : les gens meurent facilement, en temps de guerre.

 

Quand il n’était pas dans les mains du pépé Paul, le numéro de La Terre était posé sur la table. Le pépé Paul le lisait, si je puis dire, religieusement. De temps en temps, il maronnait : ce salopard de Jules Moch avait encore fait des siennes. Je crois me souvenir que le bandeau de première page affichait le dessin d’un paysan dans l’exercice de la plus symbolique de ses fonctions, le labour. Je revois les avant-bras puissants appuyés sur les mancherons de la charrue que tirait – eût-il pu en être autrement ? – un couple de nobles vaches garonnaises. La Terre était le complément spirituel des trois assiettées de soupe qui alimentaient le quotidien du pépé Paul. Il tentait de partager sa nourriture intellectuelle avec la mémé Léonie, elle aussi communiste, comme tout le monde à la ferme. Je n’aurais pas cédé ma place quand il essayait d’engager – en patois, naturellement – la conversation avec sa femme. Il donnait une information. La mémé l’écoutait un peu et le bloquait d’un coup : « Ce n’est pas vrai. – Comment ça, ce n’est pas vrai ? » Il reprenait son explication. « Je te dis que ce n’est pas vrai. » Le pépé abattait sa carte maîtresse : « Je le lus dans La Terre. » Elle le toisait alors : « Dis-moi, un peu : qui fut premier du canton quand nous passâmes le certificat d’études ? Toi ou moi ? »

 

Le pépé Paul avait quitté l’école à douze ans sans pouvoir se présenter au certificat : son père avait préféré le louer pour les labours de printemps. Le travailleur du bandeau de La Terre s’inclinait déjà devant l’arrogance de l’énarchie.

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Published by Bernard Gensane - dans Tranches de vie
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commentaires

cauët 07/04/2017 13:23

Lyonnais, vous avez sûrement raison. Sans doute entendais-je dire catalogue par les grandes personnes de la maison. Je n'ai aucune archive mais je ne le regrette pas : elles ne sauraient que réduire le souvenir que j'en garde. "Aucun vin des îles ne saurait avoir le goût de celui qu'on nous servit au bas de nos machines la nuit où nous mîmes Sagonte en flammes."

Lyonnais 07/04/2017 10:53

Que d'heures passées à rêver sur le "tarif album" (et non pas le catalogue ! ) et devant les couvertures du Chasseur Français sans oublier le chef d’œuvre qui arrivait chaque année : le calendrier !
Le Chasseur Français a perdu son âme le jour où les photographes ont remplacé les peintres et dessinateurs ...

http://perso.numericable.fr/cf40/#

Je me souviens des couvertures ci-dessous, j'avais 11 ans :

http://vieux-papiers.over-blog.com/article-le-chasseur-fran-ais-55728746.html

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