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26 août 2017 6 26 /08 /août /2017 06:18

 

 

Michela Marzano. Extention du domaine de la manipulation. De l’entreprise à la vie privée. Paris : Fayard 2010.

 

 

Je n’ai découvert que tout récemment une chercheuse (pardon : une chercheure) italienne particulièrement stimulante, qui a choisi de résider et travailler en France (elle a intégré le CNRS en 2000) et, ce qui ne gâte rien, de publier en français.

 

 

Ce qui m’a, de prime abord, bien plu chez elle, c’est sa sidération lorsque, arrivant dans notre beau pays sous Chirac, elle entendit le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin (« l’âne du Poitou », comme on l’appelle affectueusement dans sa région) en appeler à la « positive attitude » comme devoir national. La pauvre Michela n’imaginait pas que la politique française était tombée aussi bas. Ce qui conforta naturellement sa thèse selon laquelle, la nature ayant horreur du vide, le pouvoir, les vrais débats importants, ne se situaient plus dans l’espace de la res publica mais dans celui de l’entreprise et de la finance. Pour le patronat, la société peut et doit, on le sait bien, faire l’économie du politique.

 

 

Née en 1970, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure de Pise, Michela Marzano est professeur de philosophie morale à l’université Paris Descartes. Engagée par ailleurs dans la gauche italienne, elle a été élue députée au parlement italien en février 2013 sous les couleurs du Parti démocrate (centre gauche, oui, bon, d'accord). Elle a quitté le groupe parlementaire de ce parti car il ne voulait pas faciliter l’adoption d’enfants par des couples homosexuels.

 

 

Elle s’est débord intéressée au statut du corps humain, puis à la place qu’occupe l’individu, en tant qu’être de chair, dans la société. Illustrant parfaitement ma théorie selon laquelle un chercheur n’a qu’un seul objet de recherche dans la vie, à savoir lui-même, jusques et y compris s’il travaille sur le théorème de Pythagore ou les anacoluthes, Marzano a longuement évoqué ses problèmes d’anorexie dans Légère comme un papillon. Très concernée par la fragilité de la condition humaine, elle a beaucoup réfléchi sur la violence de l’idéologie et des pratiques libérales et sur le mythe aliénant de la « confiance en soi » en mettant en regard la construction par le capitalisme d’une prétendue entreprise à visage humain et les raisons pour lesquelles on ne s’est jamais autant suicidé sur les lieux de travail.

 

 

J’évoquerai ici son ouvrage de 2010 : Extension du domaine de la manipulation.

 

 

« Que faire », demandait Lénine ? Le capitalisme pense avoir définitivement ringardiser cette question en proposant un « Qui être ? » qu’il estime beaucoup plus radical. L’entreprise se veut à la pointe de cette nouvelle métaphysique. Pensons à Carlos Gohn, le PDG de Renault-Nissan qui, dans un texte de 1999, le « Nissan Revival Plan », affirmait la nécessité de « redonner une âme à l’entreprise » en lui insufflant « de la flamme, de l’intensité, de la lumière ». Dans cette envolée angélique, qui a sûrement dû inspirer Royal (dans sa période tunique bleue) ou Macron, il n’évoquait pas les licenciements à venir ni son salaire annuel de 7 millions d’euros. La médiacratie relaya à l’envie ce beau discours tenu par un milliardaire au statut de fonctionnaire en béton armé qui, à la différence de Roland de Roncevaux, ne s’envisageait sûrement pas en preux sacrifié mais plutôt en « tueur de coûts » obsessionnel.

 

 

Dans la vulgate libérale, celui qui réussit sa vie réussit d’abord en tant qu’entrepreneur. C’est alors qu’il peut, naturellement, prendre les rênes d’un pays qu’il gèrera comme une entreprise. Marzano cite évidemment le cas de Berlusconi, précurseur de Trump. Il est malheureusement vrai que la majorité des peuples italien et étasunien ont pu croire que ces leaders, qu’ils avaient choisis démocratiquement (hum !), feraient des miracles.

 

 

Au XXIe siècle, explique l’autrice, le travail n’est plus un moyen de subsistance dont la valeur est « instrumentale » : il possède une valeur « intrinsèque ». Comme on vit désormais pour travailler, pour « être », le chômage, la précarité sont des échecs personnels. Les auto-entrepreneurs, mais en fait tous les travailleurs (on ne dit plus « travailleur » mais « collaborateur ») s’entreprennent eux-mêmes, sont les entrepreneurs de leur vie, dans un monde sans cesse en mouvement vers un avant toujours provisoire quoique définitif. J’ai été personnellement témoin de la prise de pouvoir dans l’université française de stakhanovistes complètement névrosés qui, courroies de transmission des politiques de droite comme de « gauche », ont imposé à l’enseignement supérieur une véritable schlague libérale où individus et institutions seraient en perpétuelle compétition avec comme seul objectif, nullement atteint, bien au contraire, de progresser dans le classement de Shanghai. Même le CNRS s’y est mis, qui organisa des séminaires pour « conduire et animer des réunions efficaces ». Apprendre aux chercheurs à être de bons chercheurs eût été superfétatoire...

 

 

Dans le public comme dans le privé (le modèle prescripteur étant celui du privé), cette schlague se caractérise par la double contrainte, ces injonctions paradoxales repérées en 1956 par un sociologue – évidemment étasunien – sous l’appellation de « double bind ». Le « collaborateur » doit systématiquement se conformer à une chose et à son contraire : l’autonomie dans l’initiative et la conformité par rapport au groupe, la performance au service du groupe et l’épanouissement personnel, l’engagement dans l’entreprise et la flexibilité (en d’autres termes, l’acceptation d’être viré à la demande expresse de l’actionnaire). Le piège le plus redoutable est celui de l’autonomie au travail : « l’entreprise propose, voire exige, de plus en plus d’autonomie, mais en même temps elle leur fixe des objectifs et des calendriers qui ne sont pas discutables. Les salariés sont dits autonomes dans la mesure où ils organisent leur travail comme ils le veulent pour parvenir aux résultats attendus.  Cette belle affirmation ne servira finalement qu’à une chose : rendre les travailleurs intégralement responsables de leurs échecs éventuels. De l’incohérence de ces injonctions contradictoires naît le malaise contemporain. » Et l’augmentation des suicides sur les lieux de l’entreprise. 3 à 400 chaque année en France, alors que, jusqu’en 1990, les suicide sur les lieux de travail n’existait quasiment pas. L’autrice cite l’indispensable sociologue du travail Christophe Dejours : « Ces suicides sont liés à la manière dont les solidarités, les phénomènes d’entraide ont été désagrégés dans le monde du travail. » Assurément, le collaborateur est de plus en plus seul. En particulier s’il n’adhère pas au principe moral selon lequel on ne peut exister socialement que si l’on travaille tout le temps, si l’on est connecté et connectable en permanence, alors que, depuis trente ans, les salariés ont cru conquérir l’allègement de leurs horaires de travail et l’allongement de leurs congés.

 

     

    Note de lecture n° 169

     

    Pour faire des « collaborateurs » de véritables galériens au service de l’entreprise, le capitalisme a inventé le concept (repris par le secteur public) de « ressources humaines ». Marzano dénonce cet oxymore redoutable. On parlait autrefois simplement de « personnel ». Les chefs du personnel ont ainsi laissé la place aux DRH. Comment peut-on traiter « humainement » des « ressources » qui, par définition, sont faites pour être exploitées ? Les DRH sont désormais les caïds de l’entreprise ou des administrations. Des « Salons » leur sont consacrées, des «Masters » leur enseignent le métier. Ils doivent repérer les « compétences », un acquis jamais acquis, toujours remis en question malgré la professionnalisation des études, « toujours plus vite obsolètes ». Ils doivent veiller à l’observation de la prétendue éthique des entreprises. L’autrice donne un exemple saisissant de la fausseté de ce miroir aux alouettes : « Après avoir énoncé l’un de ses principes clés – Toute personne travaillant pour, ou avec, L’Oréal a droit à un environnement de travail sain, sur et sans risque – la Charte donne des exemples sous forme de question/réponse : « Q : Ma responsable hiérarchique m’a dit qu’elle pensait que je ne dormais pas assez et m’a conseillé de ne pas sortir si souvent le soir. Elle craint que je ne m’assoupisse et sois victime d’un accident. N’ai-je pas droit au respect de ma vie privée ? Je pense qu’elle va un peu loin. Que dois-je faire ? R : Ce que vous faites de vos soirées ne regarde que vous. Mais si votre fatigue vous met, ou met vos collègues, en situation de danger, votre responsable hiérarchique a raison de vous en parler. Bien que nous respections la vie privée de nos collaborateurs, nous ne pouvons pas accepter des comportements pouvant engendrer une situation de danger. Il n’y a pas de compromis en matière de sécurité. » On jettera un voile public sur la condamnation de l’Oréal pour discrimination raciale à l’embauche en juillet 2007.

     

    Les collaborateurs courbent la tête car, désormais, tous les emplois, sans exception, sont délocalisables. Les services juridiques de grandes entreprises britanniques ont été exportés en Inde. Plus un seul salarié n’est protégé. Tout travailleur est aujourd’hui un soldat de « l’armée de réserve » (Marx) du capital. Et c’est à ce petit soldat que le patronat va enseigner, en exclusivité ce qu’il devra être et ce qu’on attend de lui.

     

    Le monde n’est plus à changer. C’est à chaque individu de changer, en jetant au panier toute pensée critique, surtout si elle est d’inspiration collective. Vive le coaching et à bas toute démarche psychanalytique, lente et lourde.

     

     

    Ouvrages de Michela Marzano :

     

     

    • Penser le corps, PUF, 2002 (ISBN 2130506836)
    • La Pornographie ou l’Épuisement du désir, Buchet-Chastel, 2003 (ISBN 2283019354)
    • La Fidélité ou l’Amour à vif, Buchet-Chastel, 2005 (ISBN 2283020603)
    • Alice au pays du porno (avec Claude Rozier), Ramsay, 2005 (ISBN 2841147037)
    • Le Corps: Films X : Y jouer ou y être, entretien avec  Ovidie, Autrement, 2005 (ISBN 2746706547)
    • Malaise dans la sexualité, JC Lattès, 2006 (ISBN 2709628147)
    • Je consens, donc je suis... Éthique de l’autonomie, PUF, 2006 (ISBN 2130556515)
    • Philosophie du corps, PUF, 2007 (ISBN 9782130555063)
    • Dictionnaire du corps, PUF, 2007 (ISBN 2130550584)
    • L’Éthique appliquée, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2010
    • Extension du domaine de la manipulation, de l'entreprise à la vie privée, Grasset, 2008 (ISBN 9782246733713)
    • Le Fascisme. Un encombrant retour ?, Paris, Larousse, coll. « Philosopher », 2009.
    • Le Contrat de défiance, Grasset, 2010. publié ensuite chez Pluriel en mai 2012 sous le titre "Eloge de la Confiance (ISBN 9782818502181)
    • Légère comme un papillon, Grasset, 2012.
    • Tout ce que je sais de l'amour, Stock, 2014.
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