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9 septembre 2017 6 09 /09 /septembre /2017 05:50

Un article de Renaud Février (L'Obs). Extraits.

 

Une photo historique, pleine de mystères.

 

Cette photo d'une rue déserte est un morceau d'histoire de la photographie. On la doit à Louis-Jacques-Mandé Daguerre, l'un des pionniers de la discipline. Il s'agit de l'une des toutes premières photos du monde. Et plus précisément, d'un daguerréotype, plaque de cuivre, polie comme un miroir et recouverte d'une couche d'argent.

 

L'image a été prise depuis la fenêtre de l'atelier de l'artiste, au 5 rue des Marais, à proximité de l'actuelle place de la République à Paris, à 8 heures, un matin d'avril ou de mai 1838. On peut y observer l'entrée du boulevard du Temple.

 

 

Si cette photo est admirable c'est parce qu'il s'agit de "la première photographie connue où figurent des êtres humains", selon l'historien Larry J. Schaaf, auteur d'un article publié dans l'ouvrage collectif Tout sur la photo, Panorama des mouvements et des chefs d'œuvre (Flammarion).

 

A première vue, la rue semble déserte. Mais si l'on y regarde de plus près, on aperçoit des passants, et même des voitures et des charrettes qui se pressent ce matin-là sur le boulevard. Malheureusement, le procédé du daguerréotype nécessite un temps de pose d'une durée de 7 à 20 minutes. Ce qui réduit en l'occurrence la foule "à l'état de fantôme", comme le résume Larry J. Schaaf. Et regardez de plus près encore... Un homme est bien visible, en bas, à gauche de l'image.

 

Cet homme, la jambe levée se fait en réalité cirer les bottes ou les souliers par un second personnage, plus petit. Peut-être un enfant. "Ces personnages, immobiles par nécessité, ont sans le savoir pris la pose pendant plusieurs minutes, alors que la foule des passants est trop mouvante pour que son image puisse être capturée par l'appareil", explique Françoise Ravelle, dans "Paris vu par les pionniers de la photo" (Parigramme).

 

Joint par "l'Obs", André Gunthert, le rédacteur en chef de la revue "Etudes photographiques", renchérit, exalté :

 

"C'est involontaire. C'est un sujet imprévu qui apparaît. C'est contraire à la production même des images de l'époque où quand on représente un sujet, c'est forcément volontaire, que cela soit dans la peinture ou la sculpture. La photo du boulevard du Temple est en cela très emblématique de l'art de la photographie."

 

D'autres personnages ?

La photo du boulevard du Temple fut offerte à Louis Ier de Bavière, au sein d'un triptyque, également composé d'une photo de statues et d'un second cliché du boulevard du Temple, pris celui-ci à midi, sans qu'aucun personnage ne se soit arrêté suffisamment longtemps pour apparaître sur l'image.

 

En 2010, l'article d'un journaliste américain a fait resurgir la photo sur le devant de la scène. Ce journaliste scientifique de la radio publique américaine NPR, Robert Krulwich, avait en effet consacré un article à une photo prise à Cincinnati en 1848, qu'il pensait être la plus ancienne photo d'un être humain. Un lecteur avisé lui a toutefois signalé la photo de Louis Daguerre, plus vieille de 10 ans, à laquelle le journaliste a donc également consacré un article, relayé par Slate.fr à l'époque.

 

Poussé par la curiosité, un autre lecteur de Robert Krulwich, Charles Leo, analyse l'image plus en profondeur, la "nettoie" pour révéler plus de détails, avant d'en faire une version colorisée et annotée. Publié sur son blog, le travail de cet amateur, patron d'une entreprise spécialisée dans les illustrations en 3D d'architecture, auquel les internautes sont invités à collaborer, permet de révéler que l'homme qui se fait cirer les bottes et son cireur ne sont pas seuls sur la photo. Au total, une petite dizaine de personnes seraient même visibles sur le cliché, si on en croit Charles Leo.

 

(Charles Leo)

 

Á commencer par une ou deux personnes, assises sur un banc à droite, mais également deux ou trois personnes sur le trottoir de gauche, dont un jeune enfant avec un chien. Il croit aussi distinguer une calèche sur la route, ainsi qu'un chat ou un enfant à une fenêtre. Il fait par ailleurs l'hypothèse que l'homme dont on dit qu'il se fait cirer les chaussures pourrait en réalité être en train d'actionner une pompe à eau, comme l'attesteraient les deux formes rondes, des seaux, à côté de lui.

 

Une théorie qui n'est pas privilégiée par les spécialistes de Daguerre, pour qui c'est un jeune arbre, placé juste devant le cireur de chaussures qui porterait à confusion. Quant aux formes rondes, peu de chance qu'il s'agisse de seaux, car ils sont également présents sur l'autre photo du boulevard présente dans le triptyque. Or cette fois, aucun personnage n'est présent à côté d'eux.

Reste qu'un détail a échappé à ce lecteur attentif : les daguerréotypes prennent des photos… en miroir ! Voilà donc la vue que Daguerre avait en réalité de la fenêtre de chez lui :

 

Les ombres partent donc bien vers l'ouest et nous sommes bien le matin.

 

Une photo pionnière, mais pas "première"

 

L'histoire de la photo du boulevard du Temple est magnifique. Mais la légende est peut-être un peu trop belle pour être totalement vraie. Le cliché a en effet peu de chance d'être réellement la première photo sur laquelle figure un être humain. Car même en mettant de côté les revendications de divers inventeurs de l'époque (comme celle du Français Hippolyte Bayard, qui assure avoir réalisé des autoportraits dès 1837), dont les œuvres ne sont malheureusement pas parvenues jusqu'à nous, plusieurs photos pourraient bien détrôner le boulevard du Temple dans ce "concours". Elles sont toutes attribuées à Daguerre.

  • Le portrait de M. Huet
  • C'est une petite image de 5,8 cm sur 4,5 cm. Un petit miroir aux tons laiteux qui tient dans le creux de la main. Mais pour son possesseur, "c'est le saint suaire photographique". Vers la fin des années 1980, le marchand d'art et expert Marc Pagneux achète cette image au marché aux puces de Vanves. Au dos du cadre, une inscription : "M. Huet, 1837". On distingue également les premières lettres de la signature de Daguerre. La date est surprenante, voire problématique : personne ne pensait jusqu'alors que quiconque ait pu fixer le moindre portrait avant les années 1840, le temps de pose étant beaucoup trop long. Personne n'était par ailleurs capable de retracer le parcours de la photo l'ayant conduite de Daguerre aux puces de Vanves.
  •  

 

(GINIES/SIPA)

 

Pourtant, Jacques Roquencourt et André Gunthert, le rédacteur en chef de la revue Études photographiques, dans laquelle est révélée, en 1998, l'existence de cette pièce incroyable, sont convaincus qu'il s'agit bien d'un portrait réalisé par Daguerre lui-même, avant le boulevard du Temple.

 

Ils s'appuient pour cela sur plusieurs éléments : une lettre de Daguerre à Isidore Niépce, datée du 17 janvier 1838, dans laquelle il affirme avoir réalisé des essais de portraits "dont un est assez bien réussi" ; l'aspect matériel de l'objet, qui rappelle celui des autres exemples d'essais connus et datés de l'inventeur et enfin des reconstitutions procédurales effectuées par Jacques Roquencourt, dans les conditions du procédé de Louis Daguerre et avec un objectif similaire à celui de l'inventeur du daguerréotype.

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Published by Bernard Gensane - dans culture
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