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15 décembre 2017 5 15 /12 /décembre /2017 06:35

 

 J'ai plaisir à reprendre ici un article de Joanna Crettenand publié récemment par mes amis valaisans de l'1Dex sur la Pologne. Où tout n'est peut-être pas perdu, mais où il est très difficile de faire bouger les choses…

 

Un grand chapiteau, des milliers de personnes qui se pressent. Nous sommes au festival rock « Station Woodstock », le bien-nommé, une sorte de Paléo polonais. Sur la scène un homme mince, la quarantaine, les cheveux qui hésitent sur le gris. Il a du charme et le regard bienveillant. Veste bleue ajustée, T-shirt arborant un petit cœur rouge et une inscription : « Moi, aussi, j’aime la Pologne ».

 

Les gens sont venus au festival pour la musique, mais aussi pour lui. Attentifs, ils le regardent, ils l’écoutent : « 600 000 personnes sont venues ici de toute la Pologne, nous sommes une petite ville, et tout ce monde est capable de créer une ambiance ouverte, moderne, sûre et heureuse. Voilà à quoi devrait ressembler la Pologne. » Les jeunes crient « Biedroń président ! » La jeunesse polonaise est avec lui, elle croit en lui.

 

Robert Biedroń n’est pas musicien : c’est un homme politique qui est depuis deux ans et demi le maire de Słupsk, une petite ville située au nord-ouest de la Pologne, en Poméranie. Il fut député au Parlement lors de la dernière législature, et l’un des plus brillants. Le premier député ouvertement gay en Pologne. Il s’est d’ailleurs engagé dans le combat contre l’homophobie et a lutté de la même manière contre la discrimination et l’exclusion des femmes et des personnes LGBT.

 

Dans cette Pologne si conservatrice, si tiraillée par le populisme de ses dirigeants, il suit son propre chemin et il réussit. Les sondages lui prêtent 16% des suffrages pour la future présidentielle, mais c’est loin, dans trois ans. Pour l’instant, c’est la ville de Słupsk qui profite de son énergie : « C’est chez moi que vivent les gens les plus heureux de Pologne », dit-il à la foule, et les gens applaudissent à tout rompre.

 

Des valeurs fortes

 

Au festival « Station Woodstock », il était la star, or la jeunesse polonaise éprouve plus que jamais le besoin d’un leader, de quelqu’un qui lui soufflera à l’oreille les recettes de la vie, qui lui dira comment vivre. Et Biedroń est là, lui qui incarne les valeurs qu’ils apprécient, qu’ils recherchent, des valeurs niées dans cette Pologne qui dérive. Biedroń est modeste, sympathique, souriant et surtout, il veut faire passer un message sur la démocratie. Aux jeunes de « Woodstock », il dit : « Chacun a le droit de voter librement. C’est pour la liberté que mes parents se sont engagés. Le plus important, ce n’est pas de savoir qui va diriger le pays, mais si cette personne réussira à construire une société solidaire, avec des liens sociaux forts. La communauté, c’est notre force. »

 

Sur la scène du festival, devant ses admirateurs, il sort une baguette de sa poche et la donne à un journaliste pour qu’il la casse : «  voyez à quel point il est facile de la casser ? Et si les baguettes sont nombreuses ? », demande-t-il. Il se tourne alors vers le public du festival : « La force, c’est vous, parce que si ce n’est pas vous, c’est qui ? Mais qui parmi vous connaît le budget de sa ville ? C’est votre argent que les politiciens dépensent. Cet argent vous appartient et c’est à vous de contrôler les dépenses. Il faut taper aux portes des politiques, exiger des comptes. Qui parmi vous a visité au moins une fois le bureau d’un député ? Dans ma région, il y a quinze politiciens au Parlement polonais : je fais le pari que vous ne les connaissez pas. Nous ne nous intéressons pas au travail de nos politiciens. Nous serons une vraie société démocratique quand nous apprendrons à regarder ce que font les personnes qui sont au pouvoir, quand nous n’élirons plus des députés qui dorment ensuite à Bruxelles. C’est à vous de faire un vrai choix de députés. »

 

Des idées novatrices

 

C’est cet homme que je rencontre dans un café à la mode du centre de Varsovie. Le Café Nero est un lieu agréable, fréquenté par les hipsters, un lieu discret, tranquille, idéal pour l’interview. Robert Biedroń a comme d’habitude une journée chargée. Ce matin, il a rencontré l’ambassadeur d’Australie, ensuite il est attendu à l’hebdomadaire Polityka qui se trouve juste à côté.

 

Il arrive. Habillé avec soin : chemise blanche, costume bleu ajusté, cravate rouge. Il commande du thé. Il n’aime pas le café. Tout le monde l’a repéré, mais ils nous laisseront tranquilles. Quand il sortira, ce sera différent: ils voudront lui parler, le rencontrer, le prendre en photo.

 

Moment rare, moment précieux. Soyons honnête, cet homme me fascine. Je note les regards alentour, on l’a remarqué, on l’observe.

 

Słupsk compte quatre-vingt-dix mille habitants. Robert Biedroń a promis d’en faire une ville verte et conviviale. Grâce aux fonds structurels de l’Union européenne, il construit des pistes cyclables, achète des bus écolo.

 

Il se veut laïc : il a décroché le portrait de Jean-Paul II du bureau du maire. Il croit à une saine séparation entre l’Eglise et l’Etat.

 

Il a imposé la parité entre hommes et femmes dans l’administration, a réduit les salaires des dirigeants des entreprises publiques, coupé dans le budget de la garde civile, diminué le nombre de fonctionnaires. Il a renoncé à la voiture de fonction et se déplace en transport public et en vélo. Au Conseil communal, la carafe d’eau a remplacé les bouteilles d’eau minérale. Słupsk était au bord de la banqueroute, aujourd’hui elle affiche des bénéfices.

 

Au début de son mandat, il installe un canapé rouge sur la place centrale de la ville et invite les citoyens à venir le rencontrer. Il s’agit seulement de consulter les habitants sur le futur souhaité de la ville, mais le canapé rouge devient vite le lieu privilégié des consultations sur les sujets les plus divers. Le canapé rouge est désormais un symbole, une marque de fabrique, celui de la consultation citoyenne. Incontournable.

 

Il a interdit les représentations de cirque avec animaux dans sa ville. Les mariages qui y sont célébrés sont un must et les Polonais viennent désormais s’y marier.

 

On n’a jamais autant parlé de Słupsk depuis que Robert Biedroń en est le maire.

 

Une enfance difficile

 

Dans son livre qui vient de sortir ce printemps en Pologne,  A contre-courant, il parle de son enfance. Sans complaisance.

 

Il décrit une famille modeste du sud de la Pologne, avec quatre petits. Un père qui boit et qui bat femme et enfants. Une mère héroïque qui, comme beaucoup d’autres mères polonaises, s’échine pour subvenir aux besoins des siens.

 

Robert Biedroń connaît la valeur de l’argent. Il compte, il sait les efforts, il dit qu’il faut vivre modestement. Le travail, la générosité, l’ouverture aux autres, voilà ce qui le nourrit, voilà ce qui lui importe. Dans son livre, il parle aussi de la joie des choses simples, du soleil, de la lumière, de la bonne cuisine. Il est gourmand, il aime les sucreries. Il entretient de très bonnes relations avec sa mère mais il pense qu’en Pologne l’on est trop centré sur la famille, qu’il faut tisser des liens au-delà, avec ses voisins, avec ses amis, ses collègues de travail.

 

 

Une Pologne conservatrice

 

La Pologne s’oppose aux quotas de migrants que veut lui imposer Bruxelles, parce qu’elle a un gouvernement conservateur, nationaliste et par bien des aspects anti-européen. Un gouvernement qui juge n’avoir ni place ni argent pour accueillir les migrants. Cela séduit, cela paie. On évoque la menace terroriste, on refuse tout geste de solidarité. On est catholique et on craint le multiculturalisme plus que tout. Le gouvernement ne changera pas sa stratégie. Pour un pays qui connaît par ailleurs une émigration si forte dans le monde, il y a là comme un déni de réalité.

 

Robert Biedroń, quant à lui, est l’un des rares politiciens polonais qui se prononce en faveur d’un accueil généreux des réfugiés : « Les Polonais ont peur pour leur identité, ils craignent que leur sécurité ne soit remise en cause par une vague de réfugiés. PiS[1], le parti au pouvoir, prospère sur la peur. La Pologne a besoin d’un autre roman national. »

 

Depuis que le parti Droit et Justice a pris le pouvoir, la Pologne se divise car ce parti veut contrôler l’appareil judiciaire ainsi que la Cour constitutionnelle et abolir ainsi les frontières entre les pouvoirs. Droit et Justice méprise les principes de l’Union européenne et arrose les familles de prestations pour s’assurer de leur soutien.

 

Personne ne sait comment la Pologne en est arrivée là. Ce pays qui a rêvé de faire partie à nouveau du monde occidental, de rejoindre l’Union européenne, de bénéficier de la protection de l’OTAN. Ce pays prend ses distances, se met à dos ses alliés, réveille ses démons : xénophobie, chauvinisme, jalousie, populisme, rhétorique de la haine. Droit et Justice s’appuie sur les frustrés, les oubliés de la croissance. Et ils sont nombreux. Oui, la Pologne les a oubliés. Terrible erreur, qu’elle paie aujourd’hui.

 

Une Pologne sous l’influence de l’Eglise catholique

 

1989 a apporté la liberté. Celle de créer des entreprises, de vivre en démocratie, de voyager.

 

Mais les gouvernements qui se sont depuis succédé avaient une dette à payer envers l’Eglise catholique polonaise, car cette dernière a aidé l’opposition dans les plus sombres années de Solidarité. Alors qu’elle était autrefois un important soutien dans la lutte pour la liberté, elle est devenue aujourd’hui un frein à la modernisation de la société.

 

Son influence a augmenté avec l’introduction des cours de religion dans les écoles. L’Eglise polonaise veut toujours plus: de l’argent, du pouvoir, de la législation et elle l’obtient en soutenant le parti au pouvoir. Elle a tout de même poussé le bouchon trop loin en exigeant une loi qui interdise l’avortement, même en cas de viol ou de malformation du fœtus. Ce projet de loi a provoqué de grandes manifestations. Le Gouvernement a dû reculer.

 

Qu’en est-il du futur?

 

Robert Biedroń est perçu comme un espoir de changement.

 

Sera-t-il candidat à la Présidentielle ? Tout le monde s’interroge. Il ne répond pas, tergiverse, gagne du temps. Il n’a pas de parti. Au fond, il est seul. Il ne représente que lui-même. Il se rassure : 400 000 personnes le suivent sur Facebook. « C’est une armée», croit-il.

 

Il ne répond donc pas. Il répète avec une certaine coquetterie que son destin politique est secondaire par rapport à l’avenir de la Pologne. Il me confie : « Nous rêvons trop au chevalier sur un cheval blanc qui réglera tous les problèmes. Quelle utopie! Pour l’instant, je me dois à ma ville. »

 

L’homme sait se faire désirer. Il a du talent, un destin peut-être. Il le sait.

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commentaires

A
Je ne sais pas pourquoi ça m'a fait penser à Bertrand Delanoë. La forme et le fond. Le fond : beaucoup de sociétal et une pincée de tout le reste
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