Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
23 février 2018 5 23 /02 /février /2018 06:15

Je reproduis ici de larges extraits d'un article de Stéphane Riand, publié sur son site l'1dex. Cette mort tragique eut lieu lors des Jeux Olympiques de 1912 à Stockholm. Deux ans plus tard, Jean Bouin, grand fondeur français, mourra “ pour la France ” après quinze jours de présence au front, victime, vraisemblablement, d'un obus français mal ajusté.

 

«Morreu como o soldado de Maratona !» C’est ce que des journalistes de son pays, le Portugal, dirent du marathonien Lazaro, dès que se répandit la nouvelle de sa mort, à Stockholm, après le marathon des Jeux de 1912. Ils précisèrent : « Morreu combatendo ! Morreu, como um heroe cumprindo um dever ! » (Il est mort en combattant ! Il est mort comme un héros dans l’accomplissement de son devoir !)

 

« Pour courir à Stockholm, Francisco Lazaro avait à suivre une préparation spéciale, écrira aussitôt après José Pontes (1). A-t-il bien ou mal fait ? Avait-il besoin des compétences d’un hygiéniste ? Non. Il suivit les conseils d’un ami, qui y suppléait, insistant sur la qualité de l’alimentation et sur les vertus de la récupération, pour un athlète qui n’avait assurément pas à se mesurer aux hercules de la terre, mais à se préparer à une course de fond. Lazaro sut ainsi se maintenir en forme, s’entraînant à courir au rythme nécessité par la distance, et ce faisant il était au niveau des meilleurs coureurs du monde. Alors, comment donc expliquer sa mort (2) ?

 

» Voici le témoignage de l’escrimeur Fernando Correia, qui accompagnait notre coureur à Stockholm et que nous avons interrogé sur ce marathon, disputé, en 40 km 200, sur une route allant du stade international à Solentuna et retour. »

 

Nous les sportsmen, nous avions fait de Lazaro le favori pour une grande victoire. Nous pouvons aisément satisfaire la curiosité de ceux qui aimeraient savoir comment se passa le dernier jour. La veille de l’épreuve, Francisco Lazaro et tous les concurrents ont été appelés pour une visite médicale, rigoureuse, avec pincement de la région inguinale, palpation de la région des varices, examen des poumons et du cœur, à l’aide d’un stéthoscope. Les médecins en ont ainsi éliminé quelques-uns, mais Lazaro fut jugé bon pour le marathon.

 

Le lendemain, Lazaro a pris son petit déjeuner à 10 heures [départ de la course à 13 h 30], et il était confiant. A 11 heures, nous étions ensemble au stade, avec d’autres camarades.

 

En automobile, Pereira et Stromp se rendirent au kilomètre 5, qui au retour serait le kilomètre 35. Joaquim Vital se porta au km 15, soit le km 25 au retour.

 

Lazaro courait bien, selon la tactique habituelle, en augmentant progressivement le train. Au retour, au km 25, il avait peu de retard sur le premier. Au passage, il dit à Vital qu’il était bien, en bonne forme, et qu’il avait à peine soif. Il a demandé à boire de l’eau, et le médecin du poste de contrôle y consentit, envoyant un boy-scout satisfaire sa demande. Le boy-scout courait (3), et Lazaro but sans s’arrêter.

 

Ensuite, mes camarades qui se trouvaient au km 35 ont attendu Lazaro avec impatience, mais en vain. Armando Cortezão, qui était à 2 kilomètres du stade, pour aider dans le sprint final, est venu vers moi, au stade. Nous ne comprenions rien à ce retard. Si bien qu’avec Cortezão nous sommes partis par les rues en automobile. Plusieurs automobiles arrivaient avec des coureurs épuisés, mais aucun d’eux n’était notre Lazaro. Nous avons donc quitté les postes de contrôle pour aller nous informer auprès de policiers du parcours. Et Lazaro ? Personne ne savait quelque chose.

 

Revenus au stade, nous avons rencontré notre ambassadeur, o sr. dr. Antonio Feijo. Celui-ci, qui connaissait la tragédie, nous mit au courant. Nous sommes donc partis avec lui pour l’hôpital. C’est ainsi que nous avons appris qu’au km 30, notre malheureux champion avait été foudroyé par une insolation. [On dira qu’il faisait bien plus de 30 degrés durant l’épreuve.] Un médecin l’avait transporté à l’hôpital, et  maintenant il était l’objet des soins dispensés par trois médecins. On lui avait appliqué de la glace sur la tête. Dès lors, notre ambassadeur ne quitta plus l’hôpital.

 

Nous avons interrogé le chef de la clinique, qui nous répondit qu’il s’était occupé de notre énergique coureur. « Une méningite s’est déclarée, dit-il, à cause d’un violent coup de soleil. Son état est grave. »

 

Le choc de cette nouvelle fut terrible. Vers le milieu de la nuit, on a fait à Lazaro des injections d’eau salée, et son état parut s’améliorer, car il a pu bouger ses mains, et dire son nom. Mais ensuite, il s’est mis à délirer, et même à esquisser des mouvements, comme s’il était en train de courir le marathon. Pauvre Lazaro ! Il a expiré à 6 heures et vingt minutes. Imaginez le chagrin…

 

C’était le 15 juillet 1912. Lazaro avait 21 ans. Deux ans plus tôt, il avait remporté le premier de trois titres consécutifs au championnat national. Son meilleur temps, 2 h 52 mn 08 s, datait de quelques semaines.

 

« C’était le premier drame mortel aux Jeux olympiques, observe Volker Kluge (4). Le 20 juillet la population fut conviée à 20 heures au stade olympique pour participer à une fête sportive commémorative. La loge royale avait été décorée d’un grand L. On joua l’hymne national portugais, puis il y eut des exhibitions hippiques (…) et la manifestation s’acheva par un feu d’artifice. Une collecte faite parmi les 23 000 spectateurs rapporta une somme de 14 010 couronnes, ou 3850 dollars, destinée à la famille de Lazaro. Depuis 1924, à Benfica, un quartier de Lisbonne, une ruelle porte le nom de Francisco Lazaro. »

 

Le tragique destin de Francisco Lazaro est au cœur du roman Le cimetière de pianos, de José Luis Peixoto (Babelio)

 

 

(1) José Pontes, Corridas de Maratona, Lisboa, 1912.

(2) Avant les Jeux de Tokyo, au Miroir de l’Athlétisme on eut l’excellente idée d’une rétrospective des Jeux olympiques, confiée à un « historien du sport et romancier ». Curieuse lacune au sujet des Jeux de 1912 (décrits en 146 lignes) : pas un mot de Lazaro ni même du marathon.

De même en 1965, dans son Introduction au sport, Michel Clare dit que « deux fausses notes ont marqué les Jeux de Stockholm ».  L’affaire Thorpe (voir ci-dessus) et le fait que Drew, un Noir américain, grand favori du 100 m, se trouva enfermé dans les vestiaires juste avant l’épreuve, remportée par un Américain blanc. Rien sur Lazaro : sa mort ne faisait-elle pas griotte sur le gâteau ? L’historien allemand Lennartz abonde dans ce sens : « Il est pour le moins étrange, écrit-il en 2005, que bien des reporters contemporains des Jeux de Stockholm n’aient pas mentionné la mort de Lazaro. »

En 1912, Georges Rozet (supr.), témoin oculaire, s’il ne fait aucune allusion à Lazaro, évoque la mort qui planait sur la plus longue course. « Ayant vu sortir du stade ces coureurs en peloton compact, les crânes recouverts de mouchoirs noués [le pauvre Lazaro allait tête nue], à cause du soleil torride, ce que nous attendrons pendant deux heures et demie, c’est l’homme exceptionnel, le spécialiste de l’endurance qui rentrera le premier, probablement seul, sous la porte ogivale par laquelle ils sont sortis soixante. Nous l’attendrons à vide, pour ainsi dire, comme le mot d’un rébus dont nous n’avons pas la clé.

» J’avoue encore que la couronne de laurier, vaste comme une couronne funéraire, dont on alourdira, sur les cent derniers mètres, les épaules du vainqueur, détonne un peu, comme un maladroit essai de reconstitution antique. Et j’en veux au public des incompétents, qui est venu ce jour-là au complet, d’escompter inconsciemment, en conformité avec la légende, l’arrivée d’un homme fourbu, tombant à moitié mort sur la ligne d’arrivée. »

 

(3) « … un de ces petits scout-boys costumés à l’américaine, feutre à jugulaire et foulard jaune noué à la mexicaine, dont Stockholm est rempli, grooms volontaires, aussi débrouillards qu’obligeants, ingénieux produits de la pédagogie suédoise. » (G. Rozet, supr.)

 

(4) Volker Kluge, Olympische Sommerspiele, Die Chronik I, 1997.

Mort tragique d'un marathonien
Partager cet article
Repost0

commentaires