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8 mars 2019 5 08 /03 /mars /2019 06:30

  

Ci-dessous de larges extraits d'un article très intéressant de Mikaël Faujour sur l'idéologie véhiculée par l'art contemporain.

 

Pas un an sans un scandale qui place l'art dans les catégories du grotesque, du sordide ou de l'obscénité financière. Pourtant, hormis à l'extrême droite, le sujet reste politiquement tabou. Comme si, pas même la gauche ne voulait voir ce que le capitalisme fait à l'art et comment la vision néolibérale du mondes'y joue symboliquement.

 

Passionnante, foisonnante, la création contemporaine est souvent éclipsée par des « scandales » commis au nom de l'art, où l'ignominieux le dispute souvent à l'infantile. À chaque occasion, les élites – culturelles, politiques, économiques – s'y offrent une victoire symbolique facile, se dressant face au « Mal » : la « Réaction », l'extrême-droite, la « France moisie ». Si le mécanisme politique, permettant aux néolibéraux de rester au pouvoir – Emmanuel Macron l'a compris – ne trompe que les naïfs, dans l'art, l'illusion fonctionne parfaitement.

 

Le monde politique semble incapable d'acter le caractère antisocial d'œuvres prétendument « subversives », cédant au chantage et à l'autorité des « experts ». Si, en particulier, la gauche s'abstient de critiquer politiquement ce type d'art soutenu par les institutions, c'est d'abord parce qu'elle en reste à une défense abstraite et sacralisée de « la culture » qui en élude toujours le contenu. L'atteste la récente proposition de création d'un fonds de soutien à la création artistique par la France insoumise, à l'Assemblée nationale.

 

Faute d'examiner la vision du monde qui s'y joue, elle se condamne à ne proposer de solutions que techniques (augmentation des budgets, en premier lieu) et rate l'essentiel : « Le capitalisme libéral (…) est parvenu à créer un art à son image, un art affranchi des injonctions et des illusions modernistes, un art sans modèles, sans valeurs, sans idéaux, sans perspective humaniste, bref, un art "conforme", témoin désabusé, très peu contestataire », comme l'analysait Marc Jimenez dans L'art dans tous ses extrêmes (2012).

 

Sans être donc capable de penser ce que le capitalisme fait à l'art, la gauche s'interdit de comprendre que la « culture », qu'elle encourage, porte souvent un contenu politique contraire à son projet émancipateur : quand le gag, la dérision, l'absence d'idéal et le narcissisme régressif prévalent, on observe, écrit Annie Le Brun, « (…) du haut en bas de l'échelle sociale, une désensibilisation sans précédent, par ailleurs induite depuis longtemps – de théâtre en musée, de centre d'art en fondation – à travers des mises en spectacle, performances ou installations où, de plus en plus, le cynisme va de pair avec l'indifférence » (Ce qui n'a pas de prix, 2018).

 

Cet art se caractérise par son rejet de ce qui fonde l'homme en « animal social » et fonde donc la société : le langage, le respect, la recherche du sens, l'affirmation d'un lien entre les hommes. Faute de l'entendre, impossible de voir que l'art se fait le relais de cette « conviction forgée bientôt à large échelle, que l'on va partager sur fond de permissivité et d'"interdiction d'interdire" […], c'est qu'il y a plus à glaner à se déciviliser qu'à se civiliser. Car il y a avantage à libérer plutôt qu'à retenir », selon Paul Ardenne (Extrême, esthétiques de la limite dépassée, 2006).

 

Joana Vasconcelos : l'art en XXL et en LVMH

 

Ce 14 février, Porte de Clignancourt, est inauguré le Cœur de Paris de Joana Vasconcelos qui, au sommet d'un mât de neuf mètres, tourne sur lui-même, s'allume et s'éteint à la fréquence d'un battement de cœur. Des fâcheux s'indignent : 650 000€, ça fait cher pour une œuvre à l'esthétique toc façon Las Vegas. Mais qui n'a jamais cassé la tirelire pour la Saint-Valentin jette la première pierre à Christophe Girard, « qui se présente volontiers comme l'"adjoint à la Culture et à l'Amour" » de la Mairie de Paris. Le chiffre est à la mesure d'une artiste XXL. Ici, 3800 azulejos peints à la main par des artisans portugais. Ailleurs, 14 000 tampons hygiéniques (La Fiancée, 2005), 600 casseroles formant un escarpin pour la collection Louis Vuitton (groupe LVMH), des milliers de fourchettes en plastique fondues (Cœurs indépendants). Actuellement visible au Bon Marché Rive Gauche de Paris (groupe LVMH), l'installation Branco Luz de 30,50 x 12 x 10m confirme l'inclination au gigantisme de celle que Connaissance des Arts (propriété de LVMH) a qualifié d'« immense artiste ». Avis sûrement partagé par Christophe Girard... ex-directeur de la stratégie mode chez LVMH (1999-2015), parallèlement à son mandat d'adjoint à la Culture de 2001 à 2012.

 

 

Paul McCarthy : le caca, le cul-cul, les zizis et les nazis

 

Le 16 octobre 2014, place Vendôme, haut lieu parisien du luxe, se dresse Tree, structure gonflable d'un vert vif, qui évoque moins l'arbre qu'un plug anal. Paul McCarthy, spécialiste du gag hénaurme, en convient : « Tout est parti d’une plaisanterie, à l’origine, je trouvais que le plug anal avait une forme similaire aux sculptures de Brâncuși ». L'extrême droite s'affole, l'œuvre est vandalisée et Les Inrockuptibles dénoncent cette « société française gangrenée ». N'écoutant que son courage à deux mains, Fleur Pellerin, ministre de la Culture, dégaine un tweet : « Curieux... On dirait que certains soutiendraient volontiers le retour d'une définition officielle de l'art dégénéré... #EntarteteKunst »..

 

Directrice de la Foire internationale d'art contemporain (Fiac), qui l'a commandée, Jennifer Flay signale que l'œuvre a « reçu toutes les autorisations nécessaires : de la Préfecture de police, de la Mairie de Paris et du ministère de la culture, en lien avec le Comité Vendôme, qui regroupe les commerçants de la place. À quoi sert l’art si ce n’est de troubler, de poser des questions, de révéler des failles dans la société ? » Reste à savoir qui doit « troubler » une œuvre avalisée par l'État et commandée par une foire majeure du circuit mondial du financial art ?

 

En 2008, c'est le vent qui « vandalisait » Complex Shit, structure de 15 mètres de haut en forme d'étrons de chien, à Berne. Amarres rompues, l'œuvre avait détruit une ligne électrique et une serre proche. Nul n'a jamais su si la rafale était d'extrême droite.

Pour Éric Loret et Marie Ottavi, du quotidien libéral-libertaire Libération, si son art rend « fou furieux à la fois les tenants de l’ordre et ceux d’un libéralisme décomplexé, c'est qu'en exhibant de la "merde" symbolique comme résultat de notre société de consommation, il défie à la fois le retour à l’ordre moral et met à jour la production de l'homme comme déchet »Confondant leur fantasme et la réalité, les journalistes n'ont pas vu combien Paul McCarthy illustre que, « [a]u mieux, la rébellion contre-culturelle est une pseudo-rébellion : un ensemble de gestes spectaculaires, entièrement dépourvus de conséquences politiques ou économiques progressistes, qui font oublier l'urgence de bâtir une société plus juste. Autrement dit, il s'agit d'une rébellion qui, tout au plus, divertit les rebelles », selon Joseph Heath et Andrew Potter (Révolte consommée : le mythe de la contre-culture, 2005).

 

Maurizio Cattelan, le canul'art au service du pouvoir

Connu pour son pape Jean-Paul II écrasé par une météorite (La Nona Ora, 1999) et son Hitler à genoux, sage comme un communiant (Him, 2001), l'Italien a un jour déclaré : « Pour être vaincu, le pouvoir doit être abordé, récupéré et reproduit à l'infini. » Propriétaire de cette dernière, son collectionneur François Pinault, trentième fortune du monde en 2018, approuve sûrement.

Son art semble pourtant moins s'opposer au « pouvoir » que communier avec l'imaginaire de l'oligarchie et son mépris de l'Autre. Par exemple, quand il effraie les Milanais, découvrant avec surprise, pendus à un arbre, trois enfants en pyjama – en fait, des sculptures hyperréalistes (Hanged Children, 2004). Ou bien avec L.O.V.E., doigt d'honneur en marbre placé devant (et non orienté vers) la Bourse de Milan (2011). Fonctionnant dans un esprit « novlangue », le titre signifie son contraire : un fuck you de la finance en guerre contre les peuples. Pour cause : de ces « hold-up du sens chaque jour perpétrés par les "vainqueurs", estime Annie Le Brun, (…) Maurizio Cattelan est un des plus brillants complices. C'est très légitimement qu'il dit son désir d'être "à l'intérieur", c'est-à-dire du côté des maîtres, à l'intérieur de cette nouvelle classe dominante pour qui l'accumulation des richesses va de pair avec la manipulation du sens à travers celle des sens. »

 

 

 

 

Jeff Koons, le profanateur

 

Des débuts artistiques autofinancés par la spéculation boursière, un kitsch obstinément insignifiant, une tendance à la disporportion (gigantisme, dizaines d'employés, cotes faramineuses), une absence de symbole, de transcendance : Jeff Koons est par excellence l'artiste du néolibéralisme, parangon de cet « art des vainqueurs pour les vainqueurs », dont parlait l'historien de l'art Wolfgang Ullrich. Comble de cynisme, les ultra-riches se disputent ses imitations agrandies de camelotes de la production de masse. Celles mêmes qui sont d'ordinaire réservées aux classes populaires qu'ils écrasent.

Comment donc croire au désintéressement quand il propose d'offrir à Paris une sculpture en hommage aux victimes des attentats du 15 novembre 2015 ? Comment un Bouquet de tulipes, dont il a déjà réalisé cinq exemplaires, marquerait-il la mémoire d'un événement sans précédent, nié ainsi dans son horrible unicité ? Alors qu'une œuvre mémorielle aurait exigé à l'artiste de s'effacer, c'est la « marque Koons » que son clinquant et sa démesure (douze mètres, 33 tonnes) valorisent. À supposer que cet empilement de marshmallows embrochés aux couleurs métalliques soit bien un bouquet de tulipes, l'œuvre montre son inocuité symbolique puisque, dans le langage des fleurs, la tulipe n'a rien à voir avec la mort, le deuil, la mémoire.

Près du Petit Palais, la sculpture devrait rehausser la cote de Koons (-52% sur les 6 premiers mois de 2018). Si art il y a, c'est celui de détourner la mémoire des victimes à son profit, confirmant « la destruction de l'Autre en tant qu'obstacle à [la] revendication pathologique de liberté sans limites » diagnostiquée par François Chevallier dans La Société du mépris de soi (2010).

  

Art contemporain : le grand foutage de gueule

 

Témoignage de Maxime Vivas :

 

Année 60. Je vivais alors à Paris et je visitai le musée Beaubourg. Je n’étais pas rétif aux expressions artistiques modernes et je vénérais Picasso, Miro, Braque et plein d’autres qui se démarquaient des peintres flamands…  Mais, dans une grande salle, je reste perplexe devant une oeuvre monumentale (4X4m, de mémoire) clouée sur un mur. Un type avait cousu ensemble des couvertures de l’armée, avait trempé le bas dans du savon qui, ayant séché, permettait au bas des couvertures de s’étaler sur le sol dans d’écoeurants plis. De chaque côté de l’oeuvre, on avait posé une batterie de voiture.

Sur le toit en terrasse de Beaubourg, d’autres œuvres, dont un empilement de bidons rouillés de 100 litres, cabossés. Je suis perplexe et je n’ose rien dire. Derrière moi, un moins provincial lâche « C’est peut-être de l’art, mais si je trouve ça dans mon jardin demain matin, ça va gueuler ».

Années 80 (je crois) au musée d’art moderne de Toulouse qui se trouvait alors dans le secteur de Labège. Un artiste à collé au mur, côtes à côtes, deux briques creuses peintes en blanc et d’où sortent et pendouillent, deux morceaux de ficelle.

Année 90. Toulouse. Mix’Art, espace alors attribué à des artistes en plein centre ville. En vitrine « Papiers froissés ». L’artiste a froissé des papiers et les a posés derrière la vitre. A l’intérieur, toute une série de photos sur un mur : l’artiste a photographié et exposé sa bite.

Années 2010. Le musée des Abattoirs, à Toulouse. L’artiste a fait sortir d’un mur des bouts de fils électriques et a posé devant, protégé des visiteurs (et des coups de balais ?) par une barrière, des bouts de câbles, des morceaux d’interrupteurs. Un ami me dit : c’est du « FDG » et il traduit : « Foutage de gueule ».

Quelqu’un a dit que rien n’a entendu autant de bêtises qu’un tableau. Et donc on la ferme, craignant d’être un béotien ou de passer pour tel.

Mon argument ultime que je dis à mes enfants est : Est-ce qu’il y a du travail dans l’œuvre ? Déjà, voir ça. S’il y en a, ça peut possiblement ne pas être fameux, mais s’il n’y en a pas, c’est tout autant possiblement de la fumisterie. Picasso disait que pour dessiner sa colombe d’un coup de pinceau, il lui avait fallu des années de travail.

Bon, je n’ai pas le temps de développer, mais en tout cas, je prends le risque de parler devant un tableau. Désormais.

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commentaires

A
Comme quoi, quelle que soit l'époque, la connerie n'est pas en passe d'être éliminée et comme le dit Frédéric Dard à propos des cons (dans lesquels, rassurez-vous dans un domaine ou un autre, je m'inclus) : "Il y a plusieurs façons d'être con, mais le con choisit toujours la pire."
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D
Rue de la Liberté, la principale rue de DIJON. On érige un "tronc d'arbre" en béton haut de 7 mètres, qui tourne lentement. Un type tente de nous expliquer que ça a du sens.<br /> <br /> https://www.bienpublic.com/edition-dijon-ville/2014/10/04/l-arbre-qui-tourne-explique-pour-les-nuls
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G
Je suis allé voir la tête qu'il avait. Tout de même pas aussi drôle que le plus anal.