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15 décembre 2019 7 15 /12 /décembre /2019 06:27
Par Martine Bulard, Le Monde Diplomatique
Selon les « éléments de langage » (expression branchée pour dire propagande) du gouvernement, les grèves de cette fin d’année dans les transports, l’enseignement, les universités, les hôpitaux, la radio publique, parmi les policiers, etc., seraient menées par des privilégiés qui défendent leurs régimes spéciaux de retraite. Vieille tactique de division.

S’il est vrai que le droit de grève est mieux respecté dans les services publics — c’est aussi pour cela que les pouvoirs successifs s’acharnent à les démanteler, la réforme des retraites concerne toute la population, salariés et chômeurs, et tous verront leur pension réduite — sauf les très, très, très gros salaires. La propagande n’a guère emporté la conviction. Et le mécontentement des couches populaires et moyennes, comme l’a montré la mobilisation des Gilets jaunes, est si profond que l’approbation ou le soutien à la grève l’emportent sur sa condamnation.

 

Pour faire passer la nécessité « incontournable » de la réforme, un énième rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR) est tombé à pic le 21 novembre, qui conclut à un déficit d’ici à 2025 (0,7 point du produit intérieur brut). En réalité, le déficit est créé essentiellement par la non-compensation des exonérations de cotisations sociales par l’État (pour la première fois depuis la loi Veil de 1994), la forte baisse de la masse salariale (et donc des effectifs) de la fonction publique et quelques tours de passe-passe financiers. Le déficit « disparaît pratiquement si une autre convention comptable est adoptée », selon Henri Sterdyniak.

 

M. Emmanuel Macron et ses porte-voix veulent gagner du temps en imposant tout de suite un recul de l’âge de départ à la retraite (devenu par le miracle de la novlangue l’« âge pivot » ou l’« âge d’équilibre »…) pour pouvoir mener leur grand-œuvre : supprimer la retraite par répartition (nettement plus solidaire, même si elle est imparfaite) pour aller vers la retraite à points que réclament en chœur le patronat, la Commission européenne, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et le patron de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), M. Laurent Berger.

 

Et de parer le système du magnifique adjectif « universel ». Mais cela serait universel si chacun pouvait accéder aux mêmes droits quelle que soit sa situation de départ. Si, par exemple, un ouvrier pouvait vivre autant qu’un cadre, soit six ans de plus ; ce qui impliquerait entre autres de nouvelles organisations du travail plus saines et moins intensives, un système de santé préventif et… des droits à la retraite plus précoces — rien d’utopique, mais toutes ces mesures restent hors du viseur patronal et gouvernemental. Or non seulement il n’y a rien de tout cela mais, avec le système proposé, le moindre accident de la vie entraînerait une baisse de la pension (ainsi que tous les accidents économiques).

 

En effet, on n’accumulerait plus des droits comme aujourd’hui, mais des points qui seraient calculés selon le salaire. Vous gagnez beaucoup, vous avez beaucoup de points. Vous gagnez peu, vous en avez peu. Vous arrêtez de travailler, vous n’avez rien.

 

De plus, la somme de points accumulés tout au long de sa vie professionnelle ne suffirait pas à donner le niveau de la pension. Il dépendrait de la valeur de chaque point, qui elle-même dépendrait de la croissance économique au moment du départ à la retraite, de l’espérance de vie moyenne de la classe d’âge… L’incertitude complète. 

 

M. François Fillon, ex-candidat à la présidentielle, a dévoilé le pot aux roses le 11 octobre 2018 : « Cela permet de baisser chaque année la valeur des points et donc de diminuer le niveau des pensions ».

 

Les dirigeants politiques au pouvoir n’auront plus à rendre des comptes, les dirigeants syndicaux non plus

 

Le système est automatique. Donc les dirigeants politiques au pouvoir n’auront plus à rendre des comptes devant les électeurs – pas plus d’ailleurs que les dirigeants syndicaux. On se souvient que l’acceptation du plan Juppé sur la Sécurité sociale et la retraite en 1995 avait été négociée par Mme Nicole Notat, alors secrétaire générale de la CFDT – ce qui avait provoqué une défection de plusieurs organisations locales et professionnelles de ce syndicat.

 

Le nouveau système réduirait de fait les pensions. Le système envisagé propose, au mieux, de figer la part de celles-ci dans les richesses produites (13,8 % du produit intérieur brut) alors que le nombre de retraités va augmenter : le même « gâteau » à partager par plus de monde ! Cela pousserait ceux qui en ont les moyens à choisir des « surcomplémentaires », autre nom des fonds de pension placés sur les marchés financiers.

 

Anxiogène, inégalitaire, individualiste, la retraite à points rompt avec la philosophie du système par répartition, plus solidaire et collectif

 

Une parenthèse sur la polémique soulevée par l’économiste Thomas Piketty, ardent défenseur de la retraite à points, au cœur du dispositif Macron. Il s’est fait reprendre pour avoir déclaré sur France Inter le 2 décembre : « Avec la réforme des retraites, les salaires à moins de 10 000 euros cotiseront 28 % quand les salaires de plus de 10 000 euros ne cotiseront qu’à 2,8 %. ». En fait, les salariés qui touchent plus de trois fois le plafond de la Sécurité sociale — soit 10 135 euros par mois) acquitteront 25,3 % de cotisations jusqu’à 10 135 euros, comme tout salarié. Et ils ne paieront plus que 2,8 % sur la partie supérieure à ce montant.

 

Les porte-voix du gouvernement font valoir que ces salariés n’auront aucun droit à la retraite sur cette partie du salaire. Mais c’est justement cela qui remet en cause le principe du système de répartition : ceux qui ont le plus doivent contribuer le plus pour répondre aux besoins de tous. Or, avec le système Macron, ils participeraient moins et seraient encore davantage poussés à souscrire un plan épargne retraite privé — les fameux fonds de pension. Ce qui amènerait ces salariés à se désolidariser petit à petit du système général (pourquoi payer si l’on n’en profite pas ?) et le gouvernement à retirer la taxe dès qu’il le pourra…

 

Anxiogène, inégalitaire, individualiste, la retraite par point est « en rupture » totale avec la philosophie du système par répartition, plus solidaire et collectif. M. Macron le dit, et c’est bien l’un des seuls moments de vérité du président.

 

J'ajoute qu'en Suède, championne de la retraite à points, les retraités sont désormais plus pauvres qu'en France : chez nous, le taux de pauvreté est de 7,5% dans la tranche d’âge 65-74 ans et de 7,9% pour les plus de 75 ans, selon l'Insee. Il s’agit du taux le plus bas d'Europe. Le taux de pauvreté des personnes âgées est également le plus faible de toutes les tranches d'âges de la population française. Pour la Suède, le taux de pauvreté était de 14,7% en 2017, selon Eurostat. Ce pays est passé à la retraite par points en 1998 car son système était menacé de faillite, les politiques, dans leur grande majorité, ayant accepté ce grand changement.

 

Retraites à points ... de non-retour
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commentaires

A
Dans le secteur privé beaucoup n'ont pas compris que les statuts du secteur public, des entreprises publiques sont des digues qui les protègent contre les dégradations de leur propre statut. Pour cette raison les gouvernements successifs n'ont eu de cesse de réduire le nombre de fonctionnaires en les remplacement par des contractuels et en privatisant les services publics.<br /> Il y a dans le public des garanties salariales qui rendent possible une plus grande résistance aux politiques régressives et un moyen de faire avancer de possibles progrès. <br /> Cette logique a été appliquée, dans un premier temps, aux entreprises à forts effectifs afin de les réduire en segmentant les productions et en les externalisant. Par exemple les usines des constructeurs automobiles ne sont plus que des usines d'assemblage. <br /> La digue service public est mal en point mais elle tient encore.<br /> Il faut beaucoup insister sur le changement délétère de société qu'implique ce projet macron des retraites. Il s'agit de la désagrégation de ce qui fait société c'est à dire de l'esprit de solidarité. Ainsi les cadres ne cotiseront plus au delà de 3 fois le SMIC et si ce choix n'est pas sans conséquence sur les finances du régime général puisque la cotisation patronale tombe également soit un cadeau de 2,5 à 4 milliards ( dixit Mélenchon ) le plus grave est la destruction du principe qui veut que chacun participe au bien commun selon ses moyens.<br /> Il est vrai que le communautarisme est la police d'assurance de la classe dominante.<br /> https://youtu.be/1K-lC1_1VVM
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