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21 janvier 2020 2 21 /01 /janvier /2020 06:16

 

 

Cette chanson date de 1959 et fut son premier très grand succès. On a longtemps cru qu’il l’avait écrite alors que la chanteuse et chansonnière Susanne Grabriello, peut-être le grand amour de sa vie, avait décidé de le quitter. Or c’est vraisemblablement pour sa femme, Miche, lassée de ce ménage à trois, qu'il écrivit ce texte unique qu’Édith Piaf détesta car, selon elle, un homme ne pouvait s’abaisser de la sorte.

 

Je dirai quelques mots sur ce qui a pu influencer Brel dans l’écriture de ce chef-d’œuvre.

 

Pour ce qui est de la musique, il est absolument clair que, pour chanter « Moi je t’offrirai des perles de pluie », il avait dans l’oreille un court fragment de la rhapsodie hongroise n° 6 de Liszt (celui-ci fortement influencé par un thème de musique populaire tzigane), clé de fa, quatre bémols à la clé (fa-fa-sol-la-si bémol).

 

 

Á propos de “ Ne me quitte pas ” de Jacques Brel

 

Concernant les paroles, Brel puisa dans ses souvenirs de Robert Desnos et de Federico Garcia Lorca.

 

Desnos est mort dans le camp de concentration de Terezin en 1945. Pour annoncer ou accompagner cette mort, des admirateurs tchèques traduisirent dans leur langue un poème de 1926, “ J’ai tant rêvé de toi ”, écrit en l’honneur d’Yvonne Georges. C’est la traduction (et légère adaptation) en français de cette traduction qui parvint au grand public après la mort de Desnos :

 

 

J’ai rêvé tellement fort de toi,
J’ai tellement marché, tellement parlé,
Tellement aimé ton ombre,
Qu’il ne me reste plus rien de toi.
Il me reste d’être l’ombre parmi les ombres,
D’être cent fois plus ombre que l’ombre,
D’être l’ombre qui viendra et reviendra
Dans ta vie ensoleillée.

 

Dans la mythologie desnosienne, ce bijou est devenu « le dernier poème ».

 

Autre victime du fascisme, Federico Garcia Lorca fut fusillé sommairement le 19 août 1936 et enterré dans une fosse commune. Peu avant sa mort, Lorca écrivit un magnifique poème d’amour, le “ Sonnet de la douce plaine ” (“ Soneto de la dulce queja ”), récité ici par Maria Casarès en français. Brel fut influencé par ce passage :

 

 

 

Si tú eres el tesoro oculto mío, 

si eres mi cruz y mi dolor mojado, 

si soy el perro de tu señorío, 

 

 

Si tu es mon trésor caché,

Si tu es ma croix et ma douleur humide,

Si je suis le chien de ton manoir,

 

 

Le poème se poursuivait et s’achevait ainsi :

 

Je m’attriste de n’être en cette rive

qu’un tronc sans branche et mon plus grand tourment

est de n’avoir la fleur ou la pulpe ou l’argile

qui nourrirait le ver de ma souffrance.

 

Si tu es le trésor que je recèle,

ma douce croix et ma douleur noyée,

et si je suis le chien de ton altesse,

 

ah, garde-moi le bien que j’ai gagné

et prends pour embellir ta rivière

ces feuilles d’un automne désolé

 

 

Federico tomba sous les balles franquistes pour des raisons politiques, mais surtout parce qu'il était homosexuel.

 

Alors, plagiaire, Jacques Brel ? Bien sûr que non. C’est justement grâce à son génie qu’il avait su saisir ces moments exceptionnels de la création humaine, se les approprier et les épurer en retrouvant leur quintessence.

 

Ci-dessous, la dernière photo de Desnos vivant :

 

Á propos de “ Ne me quitte pas ” de Jacques Brel
Á propos de “ Ne me quitte pas ” de Jacques Brel
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commentaires

A
Encore une fois, merci Bernard.<br /> Béart, Bécaud, Brel, Brassens... les "B" de notre adolescence et de notre jeunesse !! Ils nous ont fait aimer les textes, la poésie, l'hstoire, la justice universelle : un certain été torride de 1976, j'entends encore, au bord de ma mémoire, ma mère chanter : "le jour où la pluie viendra, nous serons toi et moi...". N'oublions pas dans ce panthéon Léo Ferré et... Jean Ferrat. "Ma France" reste un des plus beaux et justes témoignages de notre France, celle qu'on respecte, qu'on aime, celle qui est éternelle et pour laquelle on se bat :<br /> <br /> "Cet air de liberté au-delà des frontières<br /> Aux peuples opprimés qui donnaient le vertige<br /> Et dont vous usurpez aujourdhui le prestige<br /> Celle qui répond du nom de Robespierre<br /> Ma France<br /> <br /> Celle du vieil Hugo tonnant de son exil<br /> Des enfants de cinq ans travaillant dans les mines<br /> Celle qui construisit de ses mains vos usines<br /> Celle dont monsieur Thiers a dit qu'on la fusille<br /> Ma France "<br /> <br /> Sans commentaire !
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A
Je l'avais entendu affirmer que les personnages de ses chansons même s'ils s'expriment à la première personne n'étaient pas toujours tout à fait lui et il ne manquait pas de les critiquer. Par exemple " les bonbons " ou " Mathilde ". Faut dire ( tiens ! C'est dans une de ses chansons... ) que ses personnages sont parfois ridicules même dans leur détresse. Une détresse qui, souvent, allait bien avec celle de la jeunesse de ses admirateurs. A ce sujet Je pense au mot d'une marquise qui sur son lit de mort affirmait " la jeunesse, c'était le bon temps, nous étions si malheureux " <br /> Et bien que l'ayant écouté énormément et même vu sur scène, j'avoue que je ne le fait plus depuis longtemps sauf émissions télé. Sur scène il emporte tout, il reste incontestable. <br /> Mais Je préfère depuis longtemps la profonde légèreté, le désespoir discret de Brassens que j'écoute plus facilement. Son regard n'est pas moins lucide mais il y a toujours, cette bouffée d'oxygène qui nous font penser que quand même.....<br /> Même quand il interprète une chanson qui n'est pas de lui, un choix n'étant pas neutre forcément, comme par exemple " pour me rendre à mon bureau "
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