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11 janvier 2020 6 11 /01 /janvier /2020 06:03
10 – « Les hauts salaires contribuent plus dans le nouveau système »
  • Les hauts salaires resteront affiliés seulement sur un « bout » de leurs revenus.

En écoutant le gouvernement, on a l’impression que les plus riches, sur leurs revenus supérieurs à 120 000 euros bruts par an, vont payer plus de cotisations que sur les 120 000 premiers euros. Or, c’est justement le contraire ! Les cotisations seront de 28 % sur les 120 000 premiers euros (comme pour tous les travailleurs : c’est le taux unique annoncé dans le rapport Delevoye) et de 2,8 % pour tous les revenus suivants58.

En clair, au-delà de 120 000 euros bruts par an, les plus riches paieront moins de cotisations que les autres travailleurs. Certes, ils n’ouvriront pas de droits supplémentaires, mais ils pourront utiliser cet argent non utilisé par le système de retraites pour épargner… et s’ouvrir des droits à la retraite par capitalisation ! En fait, les hauts salaires restent affiliés au système de retraites par répartition, mais uniquement sur le bas de leur rémunération…

  • La « cotisation de solidarité » n’est pas du tout nouvelle.

Même si le gouvernement communique beaucoup sur le sujet, la « cotisation de solidarité » appliquée aux hauts revenus n’a en fait rien de nouveau : il s’agit d’un léger relèvement du taux par rapport à celui pratiqué dans le système actuel (de 0,4 point)59.

  • Les plus riches cotiseront en fait moins dans le régime annoncé.

En fait, cette idée de séparer en deux les revenus des plus riches (avant 120 000 euros et après 120 000 euros) revient finalement à abaisser le plafond sur les cotisations : on ne pourra cotiser pour le système des retraites que jusqu’au plafond de 120 000 euros, soit 10 000 euros bruts par mois. Or, dans le système actuel, un tel système de plafond existe déjà, mais il est bien plus haut : les cotisations sociales sont obligatoires jusqu’à 27 000 euros bruts environ.

Donc, pendant plusieurs décennies (le temps que les générations nées avant 1975, donc concernées uniquement par le système actuel, finissent d’écluser leurs droits), il faudra continuer à payer malgré tout des pensions très élevées à certaines personnes(puisqu’elles ont beaucoup cotisé, jusqu’à 27 000 euros bruts environ), sans plus percevoir de très hautes cotisations (puisqu’on ne percevra plus les cotisations sur les salaires compris entre 10 et 27 000 euros…)60.

 

11 – « Le nouveau système sera plus lisible »

Dans son allocution, Édouard Philippe a distingué trois catégories de travailleurs : 

  1. Ceux nés à partir de 2004, qui auront 18 ans en 2022, intégreront directement le nouveau système.
  2. Ceux qui sont nés avant 1975, qui auront donc plus de 50 ans en 2025, ne sont pas du tout affectés par cette nouvelle réforme (hormis avec l’instauration rapide de l’âge pivot).
  3. Ceux qui sont nés après 1975 mais avant 2004 : toute la partie de carrière effectuée jusqu’en 2025 donnera lieu à une retraite calculée selon les anciennes règles. Seule la partie de carrière effectuée après 2025 sera concernée par les nouvelles règles.
  • La réforme annoncée n’est ni lisible, ni compréhensible.

La lisibilité du système pose question tant on manque de réponses sur des points précis61 ! Par exemple, comment calculera-t-on la retraite de celles et ceux du « milieu », nés entre 1975 et 2004 ? Pour la première partie de carrière, celle effectuée avant 2025, comment calculera-t-on la pension de retraite ? Pour les fonctionnaires, prendra-t-on en compte leurs 6 derniers mois de salaire avant 2025 (puisque cela correspond aux anciennes règles) ? Pour les agents du privé, prendra-t-on en compte leurs 25 meilleures années avant 2025 ? Ou bien prendra-t-on en compte ces 6 derniers mois / 25 meilleures années sur l’ensemble de leurs carrières ? Ceux nés avant 1975 sont-ils concernés par l’âge pivot et donc par la décote avant 64 ans ? Bref, il manque beaucoup d’éléments…

  • Aucun simulateur gouvernemental ne permet de calculer le montant des pensions futures.

Dans la même veine, on note qu’aucun simulateur gouvernemental n’est mis en place à ce jour. Des annonces feraient état d’un simulateur mis en place « trois à six mois » après le vote de la réforme62.

À l’inverse, les membres du gouvernement ne cessent de fustiger la « désinformation » induite par les simulateurs existants63, sans proposer de solution alternative.

  • La réforme annoncée fait dépendre les pensions futures de trois paramètres différents et les rend donc incalculables.

Cet argument de la « lisibilité » du nouveau système doit se comprendre en opposition à l’illisibilité supposée du système actuel, avec ses « 42 caisses de retraite existantes ».

Dans le nouveau système, chacun pourra, à tout moment, connaître le nombre de points qu’il a accumulés et avoir accès à ses « perspectives » en matière de retraite : ce sera « facile comme un coup de fil »64 ! Mais aucun membre du gouvernement n’ose dire que l’on pourra connaître précisément le montant de sa pension… Et pour cause !

Dans l’ancien système, à prestations définies, on peut avoir assez facilement une bonne estimation du montant de sa pension. Ce n’est plus le cas avec un système par points ! En effet, ce système est à cotisations définies et non à prestations définies. Le nombre de points chaque mois est calculé à partir de la part cotisée du salaire mensuel brut (28,31 % de celui-ci), qui doit être divisée par la valeur d’acquisition du point (estimée pour le moment à 1 point = 10 euros de cotisations passées)65. Au moment du départ à la retraite, le montant de la pension annuelle dépendra de la somme des points acquis sur la carrière, mais aussi de la valeur de restitution du point (estimée pour le moment à 1 point = 0,55 euros66) et de l’âge pivot (en-deça duquel on subira une décote). 

Finalement, le montant des futures pensions pourra évoluer dans le temps en fonction de trois paramètres :

  1. La valeur d’acquisition (ou d’achat) du point.
  2. La valeur de restitution (ou de service) du point.
  3. L’âge pivot.

Ces trois paramètres pourront servir de variables d’ajustement en cas de conjoncture défavorable pour maintenir un système équilibré : il n’y a donc aucun moyen de connaître à l’avance avec certitude le montant de sa future pension…

  • La règle d’or annoncée ne garantit aucunement le montant futur des pensions.

Édouard Philippe promet qu’une « règle d’or » garantira la « valeur [de restitution] du point »D’accord, mais qu’en est-il de la valeur d’acquisition du point ? Pour garantir la valeur des pensions futures, il faudrait donc que la valeur d’achat du point soit revalorisée comme les salaires, pour garantir que les cotisations passées soient bien prises en compte dans le calcul de la retraite. Or, rien ne dit que ce sera le cas !

La règle d’or dont parle Édouard Philippe ne garantit donc aucunement le montant futur des pensions !

 

12 – « Le Président a annoncé cette réforme durant sa campagne présidentielle »
  • Les électeurs n’ont pas plébiscité la réforme des retraites.

Rappelons d’abord que beaucoup de Français n’ont pas voté « pour Emmanuel Macron » mais « contre Marine Le Pen »… mais ça devient lassant tant on l’a déjà dit. Soulignons également que la réforme des retraites n’était pas un thème de campagne majeur du candidat Macron : il est peu sérieux, dans ces conditions, d’affirmer que les Français ont implicitement donné leur soutien à la réforme des retraites lors de l’élection présidentielle de 2017.

Cet argument est d’ailleurs peut-être le plus dangereux politiquement. En effet, il est probable qu’en 2022, l’alternative du second tour se situe encore une fois entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Mais si voter pour le second signifie lui donner un blanc-seing complet pour l’intégralité de son programme, il y a fort à parier que de nombreux électeurs (notamment tous ceux de gauche) s’en détournent… faisant alorsmécaniquement monter le score du RN. 

  • La réforme des retraites présentée n’est pas conforme au programme du candidat Emmanuel Macron.

Dans le programme de campagne d’Emmanuel Macron pour l’élection présidentielle du 7 mai 201767, il est écrit : « Nous ne toucherons pas à l’âge de départ à la retraite, ni au niveau des pensions. » (p. 13)

Certes, l’âge ouvrant le droit au départ à la retraite reste fixé à 62 ans (mais ce n’est pas l’âge de départ à taux plein !), mais le gouvernement souhaite également instaurer un « âge pivot » à 64 ans (reculant ainsi de facto l’âge de départ sans décote !) ; de plus, le niveau des pensions futures sera largement affecté par la réforme. Faut-il oublier, de plus, que ce gouvernement a déjà fait baisser le niveau des pensions de beaucoup de retraités par la désindexation et la hausse de la CSG.

 

Notes

* J’ai bénéficié de nombreux conseils de collègues et d’amis (notamment Alexandre Berthe, Léo Charles, Arthur Jatteau, Fanny Jedlicki, Philippe Légé et Henri Sterdyniak) et je les en remercie vivement. Je reste bien sûr seule responsable des erreurs présentes dans ce texte.

 

 

FIN

 

Retraites: 12 idées reçues à combattre, le guide d'autodéfense (IV)
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commentaires

7
Le néolibéralisme est fondé sur la spoliation des classes populaires et moyennes au profit des élites dirigeantes (administratives, économiques et politiques).C'est pourquoi ces "élites" se victimisent c'est pourquoi elles sont de + en + violentes c'est pourquoi elles sont de + en + corrompues.Il faut donc faire le choix des classes populaires et moyennes et non pas le choix du cac40.
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A
Le blog de Jean Gadrey est également très instructif. Ainsi dans son dernier article il démonte les assertions d'un Emmanuel Lechypre, de BFM-Business, ( BFM + business, c'est dire.., là on est dans le dur, dans le ventre de la bête ) qui prétend que le système de retraites français serait un des moins favorable au monde. <br /> https://blogs.alternatives-economiques.fr/gadrey/2020/01/10/le-mauvais-classement-du-systeme-francais-de-retraites-une-imposture-derriere-laquelle-on-trouve-les-plus-grands-assureurs-et-fonds-de-pension.<br /> J'ai retenu un tableau qui résume bien la situation comparative de notre pays avec bien d'autres. Ainsi de l'Allemagne par exemple, modèle indépassable, ou de la GB, etc... Il s'agit du taux de pauvreté des + de 65 ans par rapport à la population. Info tirée des données de l'OCDE.<br /> Même si ce taux ne dépend pas uniquement, comme cela y est expliqué, du taux de remplacement mais également du salaire.<br /> <br /> Danemark. 3<br /> Pays-Bas. 3,1<br /> France. 3,4<br /> Norvège. 4,3<br /> Irlande. 6<br /> Finlande. 6,3<br /> Allemagne. 9,6<br /> Nouvelle-Zélande 20,6<br /> Suède. 11,3<br /> Canada. 12,2<br /> Royaume-Uni 15,3<br /> Suisse 19,5<br /> USA. 23,1<br /> Australie 23,3
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