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28 février 2020 5 28 /02 /février /2020 06:15

Benoît Vitse et moi, nous ne nous sommes pas vus depuis cinquante ans. Nous nous sommes retrouvés sur internet. Metteur en scène de théâtre, Benoît a longtemps vécu et travaillé de l'autre côté du Rideau de fer comme directeur de centres culturels français. Il est l'auteur de ce texte très poignant :

 

En voyant une émission sur ARTE à propos du goulag, une parole d'un des commandants de camp adressée à un prisonnier politique m'a bouleversé. Il disait ce petit chef à un « zek » (bagnard) qui n'en pouvait plus : « Votre travail m'importe peu ; c'est votre souffrance qui m'intéresse. » Au début, en effet, ces camps étaient sensés redresser les esprits faibles ou retors par le travail. Ce n'était pas une idée nouvelle. La réhabilitation par le travail. Le travail régénère les dégénérés, c'est bien connu. Et Staline a appliqué cette maxime jusqu'à la limite de l'inimaginable pour réaliser de grands travaux, pour creuser des canaux ou des lignes de chemin de fer sur des centaines de kilomètres dans le froid et la glace, pour faire travailler dans des mines d'or et d'uranium des êtres humains qui s'épuisaient avant d'être remplacés par d'autres. Et il l'a fait sur la plus grande échelle qu'on puisse imaginer : quarante millions de personnes sont passées par ces camps. 

 

On comprend mieux la portée de cette parole : « Votre travail m'importe peu » quand on sait que toutes les plus grandes réalisations de cette période, imposant le travail forcé et causant des milliers de morts, ont été des fiascos complets. Ainsi le canal de la Mer Blanche, qui fut pourtant creusé en un temps record (25 000 prisonniers moururent en le creusant), n'a servi à rien, parce que sa trop faible profondeur ne permettait pas la navigation des navires de commerce, même de faible tonnage. Un autre canal est resté à l'état de tracé et est surnommé le canal mort. De même, la voie ferrée du transsibérien par le Nord, à peine terminée, fut inondée par les pluies du printemps est rendue définitivement inutilisable. Et d'ailleurs, à la mort de Staline, différents rapports expliquent que le travail du goulag, malgré le nombre croissant de prisonniers, n'est pas rentable. Et c'est une des raisons qui ont forcé les autorités à l'abandonner progressivement.

 

Il y a quelques années, en Roumanie, à Craiova plus précisément, j'ai rencontré une dame qui était institutrice du temps de Ceaucescu. Elle devait une fois par semaine emmener ses élèves pour récolter les pommes de terre. En fait, les machines ramassaient les plus grosses patates, mais il en restait beaucoup de plus petites qui n'étaient pas collectées. On donnait aux enfants des paniers pour qu'ils s'acquittent de cette tâche. Cette maîtresse d'école alla trouver le chef de section et lui expliqua : « Vous avez donné aux enfants des paniers percés de trous, ce qui fait que les pommes de terre une fois ramassées passent à travers. » Le camarade répondit à la camarade : « Peu importe. Ce qui est important, ce n'est pas que les pommes de terre soient ramassées, c'est que les enfants les ramassent. » Au pays natal de Ionesco, il fallait apprendre aux enfants les notions de l'absurde, comme dans le pays de Dostoïevski, il fallait inculquer à tous le sens de la douleur.

 

Certains ont daté la mort du communisme : 1989, avec la fin de l'Union Soviétique. Mais à mon avis, il faut faire un choix. Ou le communisme est mort en 1924 avec Staline, ou il dure encore avec Poutine, ex-chef du KGB.

 

 

Votre travail m'importe peu ; c'est votre souffrance qui m'intéresse (par Benoît Vitse)
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commentaires

A
" il faut faire un choix. Ou le communisme est mort en 1924 avec Staline, ou il dure encore avec Poutine, ex-chef du KGB."<br /> Je ne comprends pas cette phrase. Si on peut logiquement approuver l'affirmation selon laquelle le communisme est mort en 1924 avec Staline je ne comprends pas pour quelle raison l'alternative serait qu'il s'est prolongé jusqu'à aujourd'hui.<br /> Le communisme est mort en 1924 avec Staline. Point.<br /> Il me semble qu'un système politique se définit par plusieurs paramètres. Ainsi si la Chine se prétend communiste, elle ne peut pas l'être non seulement en raison de sa logique économique mais par son organisation politique et ses choix sociaux. Il vrai que, pour le camp libéral, l'autoritarisme est une un critère qui définit le communisme. Ce qui est idéologiquement faux.<br /> Quant à Poutine, on ne peut le réduire à son ancienne appartenance au KGB sauf à faire de même avec le père Busch qui lui a dirigé la CIA. <br /> J'ai conscience que ce commentaire est dérisoire sinon indécent au regard des millions de souffrances dont il est question au départ mais tout cela ne se tient-il pas ?
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